Philippe Solange : La Chair dans la Peau

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Dans la famille des indépendants très intéressés par la représentation du sexe à l’écran, je demande Philippe Solange. Qui ? Philippe Solange, bonhomme qui vient d’ailleurs du cinéma porno, dont la culture cinématographique fut néanmoins formatée par l’écran noir de l’art fantastique et les toiles rouges du film d’horreur. Bref, un type aux identités multiples, qui décida un jour de passer de l’autre côté du miroir : monter avec quelques autres sa petite boîte de production (l’enseigne niçoise Solange Production, laquelle finance d’ailleurs la série Pink Saphir avec Sheila, en attente de diffuseur), jouer du stylo et empoigner une caméra pour réaliser les historiettes nées des fonds baptismaux de sa cinéphilie.

 

 

En 2016, le garçon signait donc De la Chair pour Brigitte : un court métrage de 8 mn 30 environ, produit, écrit et réalisé par Philippe. Bien sûr, on devine un portefeuille plein de vide dans la musette du producteur, mais voilà : notre artiste n’a peut-être pas de pétrole, mais il a des idées… et de bons comédiens, ce qui ne gâche rien. Bravo à Jocelyne Fremont Lavenant d’ailleurs, parfaite dans la robe de ladite Brigitte, cheftaine productrice de films SM amateurs tournés sous la houlette de Ciné X Productions. Oui, De La Chair pour Brigitte narre une drôle d’histoire : celle d’un casting hardcore situé en pleine campagne et qui tourne bien mal, puisque une espèce de zombie rôde alentour, ancien amant de Brigitte (visiblement), que la bonne femme nourrit avec la chair fraîche de ses jeunes acteurs/actrices… En fait, la donzelle quête la jeunesse éternelle, ne souffrant plus son reflet de femme trop mûre dans sa psyché, et seul son amoureux zombifié peut lui promettre ce rajeunissement… s’il est rassasié.
Oui, on est partis très loin avec Philippe, auteur d’un scénario complètement fou mais totalement fantastique, brassant quelques thèmes fondateurs du genre : la jeunesse éternelle donc, le zombie, et puis cette nature menaçante qui encercle la ferme de Brigitte. A ce titre, Philippe fait parler le bon souvenir et en certains passages, on sent l’influence bien digérée d’un antique Evil Dead via quelques travellings forestiers légèrement angoissants, quand la caméra passe entre les branches pour s’approcher de la demeure maudite… Maudite oui, car Evil Dead oblige, une bande magnétique crache quelques incantations interdites et un simili Necronomicon est griffonné de formules insanes, prononcées pour réveiller l’âme et le corps de l’amant décédé. Bref, les mamelles nourricières du film sont claires, ce qui ne veut pas dire que De la Chair pour Brigitte est un simple « film de fan » comme il en pleut tant sur ce bas-Monde. D’abord, quelques très beaux plans émaillent la chose, qui mettent en lumière l’inventivité du réalisateur et son sens de l’image bizarre (le monstre hiératique passant devant sa maîtresse complice, sans un regard ni un mot, avant d’aller manger sa pitance). Et puis un drôle d’humour sourd du film, qui accuse gentiment l’extrême banalisation de la culture porno (les dialogues sont savoureux) et le narcissisme tout contemporain de nos semblables, vrai mobile du drame qui se joue en réalité.
Bref, voilà bien un drôle de cocktail préparé par Philippe Solange et son équipe, mélange détonnant d’horreur pur jus et d’ironie mordante dirigée contre nos petits travers.

 

 

Après ce bien beau De la Chair pour Brigitte, et en attendant toujours qu’une bonne âme diffuse la série Pink Saphir sur nos petits écrans, le réalisateur faisait son retour dans le landernau du cinéma indépendant en 2017, toujours sous la houlette de Solange Production. Et il n’y a bien qu’un cerveau fertile comme celui de Philippe qui pouvait accoucher de ce drôle d’objet, Horreur, Sexe et Bigoudis. D’ailleurs, tout est dans le titre quelque part, association baroque de substantifs qui donne le ton à ce nouveau court métrage (plus de 18 minutes de plaisir). Ou plutôt, qui donnent les tons, car le nouveau film de Philippe grave en or ses lettres de noblesse au genre grotesque. Grotesque au sens littéraire du terme bien sûr : une petite œuvre toute en ruptures tonales et en contrastes esthétiques, une bobine scandée par les brisures et les cassures, tant dans les décors que dans les dialogues, tant dans le travail photographique que dans l’accompagnement sonore. Qu’on en juge par l’argument général : Françoise est patronne d’un salon de coiffure dans lequel travaillent la pétulante Petula et le tout doux Valentin. Epoux de Françoise, Robert est un homosexuel refoulé qui, à ses heures perdues, va secrètement fricoter avec quelques mâles dans un club bien interlope du coin… Sauf que dans ses aventures sexuelles, il tombe sur une espèce d’homo cuir « incube » (« je vole les âmes de mes amants« ), prédateur immémorial et non humain. Françoise a découvert les petites infidélités gay de son mari et oblige ledit Valentin – coiffeur hétéro… mais « curieux » ! – à se rendre dans le club pour enquêter…
Bref, quand le soap assumé embrasse le thriller glauque, quand les saynètes comiques – sises dans un salon de coiffure – croisent les fulgurances morbides et malsaines d’une boîte homo à la Cruising, avec un tueur qui officie dans les parages… Le résultat est tout bonnement unique, mélange étrange d’ambiances et de « genres », assuré par un montage alterné du plus bel effet. On oscille ainsi entre la superficialité volontaire de dialogues parfaitement sitcom (savoureux… et savoureuse Salomé Talaboulma en patronne un peu hystérique), et l’atmosphère envoûtante – autant qu’inquiétante – de cette espèce de donjon homo, où la nudité masculine est full frontal et où le sang gicle dans l’ombre et la lumière violemment bleue d’une impeccable photo. L’assassin est fantastique en l’occurrence, puisque Pierre – c’est son petit nom – absorbe les âmes de ses victimes mâles, jusqu’à une conclusion toute ironique sur la duplicité (sexuelle) des êtres et sur l’identité plurielle des Hommes.
Après De la Chair pour Brigitte, on retrouve donc dans Horreur, Sexe et Bigoudis cet amour pour un art iconoclaste, ce goût pour les univers sexuellement signifiants et cette ironie gourmande surtout, qui malmène ici les prudences polies quand on parle d’homosexualité ; pas de chichis dans le cinéma de Philippe, pas de politiquement correct étouffant et ridicule : une bite est une bite, point barre, et ce n’est pas la peine de se cacher derrière les bienséances de la bien-pensance pour en causer vraiment. Un cinéma libre quoi, parfaitement maîtrisé de surcroît, et promesse d’autres pièces maîtresses d’une œuvre qui se construit et s’approfondit de film en film. On entendra encore parler de Philippe Solange, c’est une certitude…
Mais pour l’heure, laissons la parole à notre réalisateur, encore le mieux placé pour démêler les fils d’une œuvre sacrément originale.

 

 

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE SOLANGE

David Didelot : D’abord, peux-tu te présenter et nous rappeler ton parcours jusqu’à De La Chair pour Brigitte ? Il me semble que tu as commencé dans le cinéma X…
Philippe Solange : Je suis Philippe Solange, auteur et réalisateur à Solange Production. Jusqu’à mon adolescence j’ai d’abord été friand du fantastique pur (Fulci, Argento, Bava, Hooper, Rollin…) puis ado j’ai élargi mes goûts à l’underground 70’s (Morrissey, Waters, Pasolini) et le X fantastique (Damiano entre autres : j’adorais la jaquette vidéo de Psychose et Phantasmes Sexuels de Miss Aggie chez Scherzo Vidéo). J’ai commencé début 90’s par un court métrage fantastique (Le Beau Marc), dans un style déjà proche de ce que je fais actuellement. J’avais un budget correct pour ce film tourné dans les studios de la Victorine à Nice. Le scénario racontait l’histoire d’un travesti qui se suicidait dans la chambre d’une clinique dont il était patient… Son esprit hantait par la suite cette chambre où il se plaisait à abuser et à tuer les garçons (à son goût) qui y séjournaient. Jusqu’au jour où… J’avais un petit côté rebelle et je me sentais assez rejeté par le milieu du ciné traditionnel (à cette époque, être décalé ou « gay revendiqué », ça passait très moyennement). Je me suis naturellement orienté vers le ciné parallèle qui était le X, où j’ai eu la chance de tomber sur un producteur avec lequel j’ai vite tissé des liens amicaux. Mes films ont rapidement marché, le producteur me laissait une liberté totale et je l’appréciais humainement… Bref, tout ça combiné fait que j’ai tourné du X pendant pas mal d’années. Principalement de l’hétéro mais aussi une collection gay qui était diffusée sur XXL et Le Kiosque.

On retrouve d’ailleurs ton intérêt pour ce milieu dans De la Chair pour Brigitte : en quoi selon toi cet univers est-il « cinégénique », esthétiquement ou plus fondamentalement ?
C’est clair, pour moi un film doit forcément avoir un look visuel très identifiable. Pour ma part, mes références viennent directement du ciné 70’s et 80’s : principalement le giallo et le porno gay 70’s/80’s. Ces univers me touchent et au-delà du côté vintage visuel, les dialogues semblent souvent sortis de films de la même époque. J’aime ce côté excentrique et décalé. Pour De la Chair pour Brigitte, outre le côté vintage qui m’est cher, je voulais un film traitant du porno avec la sensibilité de quelqu’un qui a vécu cela et qui en tire une nostalgie… Surtout pas avec un côté « déconnant » souvent utilisé pour traiter ce thème par ceux qui n’en ont jamais fait. Pareil pour mon recul assez froid par rapport au sexe, recul qui vient sûrement de mon parcours… Et si mes films tournent toujours autour de la sexualité, ils ne contiennent jamais ou très rarement de scènes de sexe abouties. Brigitte, cette femme réalisatrice et pro, pourrait être l’équivalente d’une Laëtitia, productrice et réalisatrice des premiers pornos amateurs dans les années 90 : les plus « pointus » s’en souviendront ! (Rires) Je me pense légitime pour parler du sexe, que ce soit dans l’univers du porno ou autre, et je m’en sers pour imaginer des histoires décalées, glauques, mais surtout sensibles où les regrets (de la jeunesse) et la nostalgie sont au premier plan… D’ailleurs, dans mes films les personnages féminins sont souvent des femmes mûres qui assument leur parcours atypique.

Passons à Horreur, Sexe et Bigoudis. Est-ce que l’homosexualité t’intéresse comme sujet proprement cinématographique ?
Oui, ce sujet est omniprésent, et même si parfois l’homosexualité n’est pas traitée ouvertement (De La Chair Pour Brigitte), le côté séduction et sensuel de l’intrigue tourne toujours autour d’un garçon (un détail : mes films contiennent uniquement de la nudité masculine). Cependant, mes films sont destinés à un large public car mes histoires humoristiques et fantastiques s’adressent à tous, et si mon univers affiche une sensibilité ouvertement gay, il se veut avant tout distrayant et pas du tout militant.

 

 

Question un peu bateau, mais as-tu été influencé par quelques « Grands Anciens » pour Horreur, Sexe et Bigoudis ? Parfois, j’ai l’impression que tu pastiches presque un film comme Cruising de William Friedkin, qui proposait une vision très sombre du milieu homosexuel…
Je comprends ta référence qui est d’ailleurs franchement flatteuse, mais en fait c’est bien plus simple… Friedkin et moi avons utilisé les mêmes références : le porno gay US 70’s et la vie gay de cette époque (bon pour lui, c’était donc actuel). On y retrouve ce goût pour les backrooms sordides, les lieux de drague urbains et glauques, et l’imagerie qui va avec (les vêtements, la manière de se tenir de l’acteur quand il drague, etc.). Pour illustrer tout ça, voici un petit détail : le rideau doré que l’on voit dans le backroom est un clin d’œil à un film porno gay de 1972, Bijou de Wakefield Poole. Quant au côté sombre de la sexualité, c’est quelque chose de récurrent dans mes films ! (Rires)

Aucun problème de censure ou de prudence exagérée lorsque le film a été sélectionné en festivals ? En d’autres termes, as-tu essuyé quelque refus à cause des thèmes que tu abordes dans le film ?
Non je n’ai rencontré aucun problème de ce côté-là. Mon prochain film sera plus « osé », donc on verra si cela passe toujours aussi bien… Le plus dur vis-à-vis des festivals, c’est la ligne éditoriale…

On sent aussi ton goût pour l’univers esthétique de la production télévisuelle, celui du soap, de la sitcom…
Oui pour les séries 70’s (La Croisière s’Amuse, Columbo…) et surtout les comédies 70’s françaises (les De Funès) : mes héroïnes féminines toutes déjantées et exubérantes sortent tout droit de cette culture que je mélange à l’underground, au sexe et au fantastique. Tu vois ce que ça peut donner ! (Rires)

Je crois savoir que Horreur, Sexe et Bigoudis a très bien marché en festivals, surtout aux Etats-Unis. Comment expliques-tu qu’en France, ce soit moins le cas ?
Ah oui, quelle satisfaction ! Horreur, Sexe et Bigoudis fait vraiment un carton dans les festivals US. En France, ce n’est pas moins, c’est rien du tout ! Bon j’avoue que depuis un petit moment j’ai arrêté de le proposer dans les festivals français, je me suis fait une raison ! Ici, la ligne éditoriale des festivals généralistes est très étroite et ils sont assez hostiles à tout ce qui est « décalé ». Pour les quelques festivals fantastiques français, j’ai l’impression que c’est un peu pareil et qu’un film fantastique standard, sans grande personnalité, passe mieux qu’un film en dehors des « normes fantastiques »… Bon c’est comme ça, au début ça me contrariait un peu, maintenant je n’y pense plus.

 

 

Qu’en est-il de la série Pink Saphir avec Sheila ? Tu en es le producteur je crois, via Solange Production. Aura-t-on une chance de la voir un jour ?
Ah, Pink Saphir c’est le grand projet de Solange Production. J’en suis l’auteur et le directeur artistique. Pour les réalisateurs, il y a du beau monde et même une surprise ! Développer un projet de série c’est vraiment un travail de fond et d’endurance, mais j’ai la chance d’avoir Virginie Gaydu, une super productrice, talentueuse et acharnée, qui a rejoint Solange Production et qui s’occupe pleinement de la production de Pink Saphir. Depuis, les choses avancent et on y croit ferme. Bref, on fait tout pour que la série voie le jour au plus vite !

Tu as d’autres projets en cours ? Tu me parlais d’un projet de long métrage…
Oui, il y a avant tout mon prochain court, Désirs et Entrecôtes, dont l’écriture est terminée et dont on va lancer le développement. Et ce projet de long métrage, où je serai rejoint par d’autres réalisateurs, toujours dans le style Solange Production bien sûr !

Entretien et dossier de David Didelot, entretien effectué en novembre 2018
(Merci encore à Philippe pour sa célérité et sa sympathie)

2 comments to Philippe Solange : La Chair dans la Peau

  • Nick Mothra  says:

    Oula! c’est du lourd!!! Difficile hélas de savoir comment se procurer les films, mi à part des traillers sur Vimeo…
    J’espère que son Pink Saphir se fera! ça a l’air déjanté! 🙂

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