Le Moulin des Supplices

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S’il ne devait en rester qu’un… Le Moulin des Supplices (1960) ne serait peut-être pas le premier choix de la majorité des bissophiles en matière de gothique italien, et on le verrait probablement devancé par quelques Bava fouetteurs ou des Freda formateurs. N’empêche que comme l’écrit Alain Petit dans la nouvelle édition fraîchement sortie par Artus, il est improbable qu’un amoureux du genre ne le place pas dans son top 5 personnel. Soixante ans après la sortie du film de Giorgio Ferroni, cela se vérifie encore et toujours…

 

Depuis quelques temps occupé à dérouler le tapis rouge à quelques classique du bis européen via ses combo Blu-Ray/DVD sous forme de médiabook peut-être pas pour toutes les bourses mais visuellement toujours splendides, Artus Films ne pouvait décemment pas se priver de ressortir Le Moulin des Supplices. Si dans la crypte on n’a pas encore pris le pli de s’extasier pour ces nombreuses rééditions de titres encore largement trouvables en DVD – et on ne le fera sans doute jamais, soyons honnêtes d’entrée de jeu – et que l’on préfère voir débarquer quelques beaux inédits (ce à quoi s’affaire toujours Artus, cela dit en passant) que de racheter pour la troisième ou quatrième fois des œuvres que l’on a déjà sous tous les formats, force est de reconnaître que l’idée n’était pas mauvaise concernant Il mulino delle donne di pietra. Parce que l’édition Neo Publishing, malgré tout le bonheur qu’elle nous apporta en son temps, ne déployait pas toutes les beautés de l’oeuvre de Ferroni, et aussi parce que quelques séquences y manquaient, l’empêchant d’obtenir son certificat d’édition ultime. Avec son passage, obligatoire à notre ère, à la haute définition et l’ajout de ses instants jadis oubliés, Le Moulin… selon le grizzly de l’édition fantastique française devient fort logiquement l’objet de référence concernant ce petit conte gothique. Et une occasion bienvenue de s’y perdre pour les malheureux n’ayant pas encore eu la chance de visiter le fameux musée aux femmes de pierre.

 

 

Celui de Gregorius Wahl, sculpteur de génie dont la réputation n’est plus à faire, et fier tenancier d’une galerie macabre de demoiselles de roc, qu’il pose sur un carillon pour amuser son audience… ou la faire tomber dans les pommes. Le jeune Hans, en voyage pour se documenter sur les carillons, arrive pour passer quelques jours sur place, dans ce moulin transformé en collection de muses de granit, où il croise la seule à être bien en chair et en os. A savoir Elfie Wahl, étrange demoiselle et fille en très mauvaise santé de Gregorius, dont Hans s’éprend immédiatement, mettant par là même en péril sa relation avec son amie d’enfance, et un peu fiancée, Liselotte. Mais un soir, alors qu’il s’est rendu compte qu’Elfie n’est en rien la femme de ses rêves – elle s’apprête d’ailleurs à ronger ses nuits lors de terribles cauchemars – celle-ci meurt dans ses bras, la rupture lui brisant littéralement le coeur… Mais un doute subsiste, souligné par les étranges découvertes que fait Hans lors de virées nocturnes dans le moulin : et si Elfie n’était morte ? Et si les sculptures n’en étaient pas vraiment, et seraient plutôt les cadavres de belles disparues, transformées en mannequins de marbre ? Pas étonnant de découvrir que Le Moulin des Supplices fait partie des bandes d’épouvante les plus cotées de son époque, tant celle-ci, en plus d’être parfaitement emballée par le maître Ferroni, semble compiler toutes les thématiques propres au genre. On croisera ainsi l’indispensable beauté spectrale d’inspiration Poe, puisqu’elle ne semble cesser de faire des allers-retours entre ses quartiers privés et le caveau familial. Ambiguë, à la fois victime d’un sombre destin et complice de cruels méfaits, Elfie peut d’ailleurs s’enorgueillir d’être l’une des gothic girls les plus mémorables d’une décennie pourtant pas avare en la matière…

 

 

Et que serait donc une princesse des ténèbres sans un paternel sombré dans la folie, si aimant de sa fille qu’il n’a plus aucune sympathie à offrir au reste du monde, à ses yeux un réservoir sanguin tout juste bon à étirer de quelques heures l’existence de sa sainte progéniture. Un artiste dément d’ailleurs associé à un paria de la médecine venu lui prêter main forte dans ses maléfiques expérimentations. Et tous deux, par adoration pour Elfie et au mépris de toute autre vie, capturent des malheureuses pour les priver de leurs globules rouges, réinjectés dans les veines de la malade. Oui, tous les éléments dont la Hammer et AIP feront les piliers de leur cinéma de l’époque répondent à l’appel, du savant fou pointé du doigt par ses confrères et forcé d’aller se cacher dans la cambrousse hollandaise pour continuer subsister, au marchand d’arts maniant la politesse et les bonnes manières pour mieux masquer de sombres intentions. En passant bien sûr par la froide servante, et le héros bien sous tous rapports. Encore que le Hans qu’incarne Pierre Brice nous évite le couplet de l’enfant de choeur : malgré une évidente bienveillance, il échappe au statut de chevalier blanc et reste un humain pétri de contradictions, capable de se laisser aller à son attirance sexuelle pour Elfie pour ensuite crier son amour véritable à Liselotte. On en a connu des plus galants, et c’est justement en cela que Hans flotte toujours sur les eaux la mer où coulèrent tant d’oubliables et interchangeables jeunes premiers du cinéma fantastique des sixties.

 

 

Joli travail de la part du scénariste Remigio Del Grosso donc, capable de reprendre tous les éléments faisant le sel d’un genre sans pour autant donner des allures de vain best-of au Moulin des Supplices, certes coincé quelque-part entre Les Yeux sans Visage, L’Homme au Masque de Cire ou les manuscrits de Poe, mais tout de même détenteur d’une identité propre. Et puis, quel autre gothique, même des plus belles années, offre un moment de bravoure aussi incroyable que celui dont se fend Ferroni, trimbalant durant de longues minutes son Hans d’une pièce à l’autre du moulin, le pauvre homme ne sachant trop s’il fait face à des hallucinations ou à une intolérable réalité ? Ou encore ces splendides séquences avec le carillon, terrible tourniquet hanté par des empoisonneuses, des pendues ou des criminelles en attente du bref baiser de la hache sur leur nuque ? Inoubliable, et largement de quoi pousser au pardon vis-à-vis des quelques longueurs de la première partie, la surabondance de protagonistes déroutant de prime abord avant de faire sens au fil du récit. Posez bouliers et calculatrices, les comptes sont faits : oui, 30 euros c’est pas donné, mais avec pareil film et l’ajout de 64 pages rédigées par Alain Petit – qui nous offre un détour par tous les musées de cire et autres temples des arts sinistres -, d’une interview de l’actrice Liana Orfei et une présentation, visuelle cette fois, du même Petit, disons que l’on ne risque pas de se sentir volés.

Rigs Mordo

PS : les screenshots ont été fait avec le DVD du combo, ils ne représentent donc pas le Blu-Ray.

 

 

  • Réalisation: Giorgio Ferroni
  • Scénarisation: Remigio Del Grosso, Giorgio Ferroni, Ugo Liberatore, Giorgio Stegani
  • Production: Jason Blum, Malek Akkad, Bill Block
  • Titre Original: Il mulino delle donne di pietra
  • Pays: Italie, France
  • Acteurs: Pierre Brice, Scilla Gabel, Herbert A.E. Böhme , Wolfgang Preiss
  • Année: 1960

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