Cold Ground

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Pour le coup, Ciné2Genre a fait très fort : après avoir plongé dans les couleurs du giallo moyen (Les Diablesses) et dans les moumoutes mitées du gorille pauvret (King Kong Revient !), voici que l’éditeur propose à nos yeux un produit typiquement frenchie, advenu en 2017 dans les festivals du Monde entier… Une flopée de sélections plus tard et une petite poignée de Prix plus loin, Cold Ground débarquait donc sur nos étals à la fin de l’année 2018, dans une très chouette édition DVD… si l’on passe quelques ennuis techniques indépendants de notre volonté. L’affiche – absolument superbe et sublimement attirante – fera vite oublier les affres du bug emmerdant… si l’on demande remplacement de sa galette à qui de droit. Enfin bref, pas bien grave tout ça, mais toujours pénible.

 

 

Cold Ground donc, found footage au pied de la lettre si l’on peut dire, puisque le corps de l’histoire est justement un film super 8 millésimé 1976, retrouvé dans la montagne puis restauré et numérisé. Au départ, les Alpes enneigées et «le silence brouillon de la nuit forestière» comme dit ailleurs Pierre Pelot. Nous ne sommes pas dans les Vosges non, ni même sur les sommets de l’Himalaya, mais à la frontière franco-suisse, à cheval sur les deux pays. Pourquoi donc faire ? Investiguer sur un phénomène étrange et flippant : la disparition du bétail en certaines zones, puis la mutilation quasi chirurgicale d’un cheval… Un virus contaminant ? Le dérèglement climatique en cet espace (déjà) ? Des extraterrestres ? Une secte ? La radioactivité ? Tout cela mérite bien sûr enquête, filmée ici par les sympathiques Melissa et David – deux jeunes journalistes frais émoulues de leur école. Le joli couple se rend donc sur le terrain pour tourner son reportage. Convoyés par Daniel, leur guide de haute montagne, Melissa et David accompagnent une biologiste britannique, Lori-Ann, et un enquêteur américain, Blake. La petite escouade doit rejoindre le lieu-dit de Cold Ground, par-delà la forêt et les sentes escarpées, lieu du camp de base des chercheurs déjà sur place. Les scientifiques ne répondent plus d’ailleurs, leur radio reste muette, et l’on se demande bien ce qui leur est arrivé… Sauf que l’expédition filmée tourne à la frayeur gigantesque et au cauchemar hivernal, car il semble bien qu’une meute de créatures nyctalopes tourne autour de nos aventuriers, pour les dézinguer les uns après les autres….

 

 

Réalisateur cinéphile, qui biberonna notamment à la bisserie du Mondo Film et au cinéma écolo 70’s, Fabien Delage aime à travailler le matériau même du film, sa substance propre, son support : en témoigne ce choix du canal found footage pour perpétuer cette petite tradition de la Yetisploitation – mais dans les paysages sauvages de notre géographie européenne. En témoigne aussi son pedigree, marqué jusque-là par le faux documentaire et le reportage bellement pipé (La Rage du Démon, la série Dead Crossroads…), dont Cold Ground pourrait bien être un point d’aboutissement. Pas le dernier soyons-en sûrs, eu égard à la jeunesse de Fabien. Ici, nous sommes donc plus proches du SnowBeast de 1977 que de Tintin au Tibet, et Delage déroule d’ailleurs ses influences et ses points de repères dans le très intéressant making of du film : Le Projet Blair Witch bien sûr, le téléfilm Snowbound qui l’aura fortement marqué (1994), et puis ce merveilleux Legend of Boggy Creek proposé en supplément (1972) ; l’aïeul seventies du docudrama en quelque sorte, l’ancêtre du faux reportage dévolu à notre Bigfoot, et réalisé par Charles B. Pierce (le slasher The Town That Dreaded Sundown). Quelle bonne idée d’avoir inclus cette bande oubliée dans l’édition de Cold Ground, d’autant que la chose est présentée par Fabien Delage lui-même qui fait le point sur la descendance du film, bien plus importante qu’on ne le croit… Jusqu’à Cold Ground justement, mais dans une manière évidemment plus radicale et plus terrifiante.

 

 

Tourné en dix jours pour un budget miséreux, shooté dans des conditions compliquées (altitude, neige, froid), Cold Ground – making of semble se superposer à Cold Groundthe movie, ce qui assure au film l’authenticité absolue des bons found footage. Des très bons found footage même, tant Fabien Delage sait exactement où il va, tant les enjeux narratifs et thématiques sont parfaitement clairs : rendre un hommage énamouré aux films d’agression animale des années 70 (il cite d’ailleurs Prophecy parmi ses totems), mettre en exergue la dimension écologique du propos et exploiter cette fascination toute compréhensible pour la crypto-zoologie, Yeti en tête du cortège mystérieux. Yeti ou loup-garou d’ailleurs, car ces prédateurs nocturnes – qui apparaissent de manière subreptice dans le film, présents furtivement à l’image – pourraient bien être confondus avec le lycanthrope de nos légendes… sans effet numérique aucun. Toujours est-il que leurs surgissements calculés dans le champ foutent carrément les boules au quidam non prévenu : où l’on voit d’ailleurs que le jump-scare peut sacrément bien fonctionner quand un mec sait tenir une caméra et sait monter ses rushes. Et puis quelle ambiance : anxiogène à souhait, glaciale et glaçante, qui plane sur un décor absolument hostile jusqu’à un épilogue tout à la fois tragique et spectaculaire dans son filmage… Found footage et survival pour ainsi dire, qui évite les écueils des deux genres pour les transcender, par-delà les clichés et les codes. En réalité, Cold Ground parvient à rendre hommage à… tout en proposant le meilleur de… . Coup de maître honnêtement, sublimé en outre par la générosité gore des vrais passionnés : on déplore souvent l’indigence visuelle du found footage basique ; remballez vite cette idée toute faite, car Cold Ground déménage pas mal dans la fugue sanglante et l’effet dégueu : éventration, mutilation qui dure, visage tout écorché… Il faut dire que David Scherer est à la manœuvre sur Cold Ground, maquilleur hypra doué tout autant qu’hyper actif dans le rayon. On l’écoutera d’ailleurs avec plaisir dans le petit making of, évoquer avec rigueur les délices de son travail. Bref, Cold Ground est la très bonne surprise française de la période, exploration subtile d’un mythe jusque dans ses soubassements cinématographiques – à l’image d’un final situé dans les profondeurs de la montagne ; found footage parmi les meilleurs du lot et promesse de belles choses à venir. Fabien Delage ? Un nom à suivre… et de très près.

David Didelot

 

 

  • Réalisation: Fabien Delage
  • Scénarisation: Fabien Delage
  • Production: Fabien Delage, Evelyn Phan
  • Pays: France
  • Acteurs: Doug Rand, Philip Schurer, Gala Besson, Fabrice Pierre
  • Année: 2017

One comment to Cold Ground

  • Roggy  says:

    Je ne connaissais pas ce petit film français mais l’affiche est superbe et donne envie. Je me laisserai donc tenter.

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