Le Peuple des Abîmes

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C’est à croire que la Hammer était prise de panique dès que l’une de leurs productions ne libérait pas les monstres. Ainsi, alors que Le Peuple des Abîmes (1968) naviguait à son rythme sur les mers du drame nautique, avec ses bisbilles dans les couchettes et ses mutineries nées en salle des machines, voilà que le studio britannique envoie valdinguer marins et passagers sur l’un de ces fameux lost continent, dès lors retrouvé ! Mais qui pour s’en plaindre puisque ces terres préhistoriques sont aussi le terrain de jeu de crabes mutants et de scorpions taille XXL ?

 

 

S’il est indéniablement l’une des forces créatrices de la Hammer, Michael Carrera est néanmoins plus souvent commémoré pour son rôle de producteur que pour ses talents de réalisateur. Faut dire qu’à la prod., l’Anglais enchaîna quelques perles du gothique made in England, tels les immortels Frankenstein s’est échappé !, Le Cauchemar de Dracula ou La Malédiction des Pharaons. Alors qu’une fois la casquette de metteur en scène vissée sur le crâne, le bonhomme livrait des mummy movies corrects mais sans plus (Les Maléfices de la Momie, Blood from the Mummy’s Tomb), en tous les cas pas méritants au point de manger à la même table que les classiques précités. D’ailleurs, le Michael, on fait surtout appel à lui lorsque le réalisateur d’abord embauché ne se montre pas à la hauteur ou passe l’arme à gauche, et si on le retrouve à tous les postes du Peuple des Abîmes, c’est surtout parce que le Leslie Norman (X The Unknown) engagé avant lui ne satisfaisait pas ses supérieurs. Et Michael en premier lieu, ce dernier virant Norman pour prendre sa chaise longue sur le continent perdu. Pas forcément avec plus de succès cependant, son père James Carreras, grand manitou de la Hammer, stoppant net le tournage pour cause de dépassement de budget et d’agenda. Une genèse compliquée qui accouchera d’un opus largement considéré comme mineur parmi les fans de la Hammer, plus enthousiastes à l’idée de retourner visiter le caveau de Dracula qu’à celle de jouer les explorateurs dans les films d’aventures du studio, en général étiquetés comme oubliables. The Lost Continent a pourtant en sa possession quelques éléments à même de marquer les esprits.

 

 

En premier lieu un script s’adonnant au grand écart stylistique, scindant Le Peuple des Abîmes en deux parties bien distinctes : le film catastrophe teinté de mélodrame en guise de point de départ ; et la pelloche d’aventure fantastique, voire horrifique, pour ligne d’arrivée. On embarque donc sur le Corita, paquebot mal en point et usé par les années que dirige le Capitaine Lansen (Eric La Fille de Jack L’Eventreur Porter), en compagnie d’une troupe de passagers traînant tous dans leurs bagages un passé sombre ou des attitudes que la morale réprouve. Peut-être lassé des curés prenant leurs douches dans l’eau bénite et des jeunes gens de bonnes familles pleins de bonne volonté, Michael Carreras, également au scénario en adaptant la nouvelle Uncharted Seas de Dennis Wheatley, se crée un cheptel fait d’un capitaine colérique et brutal, d’une voleuse, d’un chasseur de têtes lancé aux trousses de cette dernière, d’un alcoolique cynique, d’un médecin tombé en disgrâce pour avoir raté une opération illégale et de la fille de celui-ci, nymphomane prête à coucher avec le premier venu tant que cela emmerde son pauvre papounet. Ca change des bourgeois trempant leurs lèvres dans le brandy dans un coin de cheminée en attendant que la chauve-souris en chef vienne leur enlever leurs plus jolies nièces, c’est certain. Bien éloigné de Love Boat – on parlerait d’ailleurs plus aisément de Hate Boat dans le cas présent – le Corita trimballe sous l’impulsion de Lansen toute une cargaison de bidons de Phosphore B, explosif capable d’envoyer tout l’équipage sur la Lune s’il venait à être plongé dans l’eau. Comme de juste, en découvrant qu’ils sont assis sur une mine, les différents matelots (dont Michael Ripper, indécrottable de la Hammer) prennent peur et décident de quitter le bateau, en train de prendre la flotte suite à sa rencontre avec une tempête. Si Lansen et ses passagers refusent de repartir d’où ils viennent, tous pour des raisons différentes, ils regretteront bien vite leur choix puisqu’ils se retrouvent à errer dans des eaux brumeuses et sur lesquelles flottent d’étranges algues carnivores…

 

 

Ca y est, sans s’en rendre compte, Lansen et ses hommes ont enfin trouvé le fameux continent perdu, si bien caché qu’il faudra à tout ce beau monde une bonne cinquantaine de minutes pour fouler du pied ces terres maudites. Un peu long pour en venir aux faits, tout de même, et il n’est pas surprenant de découvrir qu’une version cut fleurit, non pas pour tailler dans le gras de séquences jugées comme dérangeantes, mais pour se délester de quelques discussions pas toujours utiles. Pour preuve cet échange entre les marins et le first officer, causerie ne servant qu’à faire le point sur ce que le spectateur a découvert par lui-même dans les cinq dernières minutes. On ne se plaindra néanmoins pas que DVD Metropolitan joue la carte de la version intégrale, puisque c’est l’occasion de découvrir une scène sexy et une autre montrant la mort d’un personnage, mais on peut comprendre le besoin qu’eurent les producteurs de raccourcir un brin Le Peuple des Abîmes, sans doute plus efficace avec quelques minutes de moins. Car s’il est permis d’apprécier la première partie, bien foutue et en rien emmerdante, on est aussi en droit de préférer la seconde, plus imaginative. Et le mot est faible, The Lost Continent devenant dans sa dernière bobine un concentré pur d’images folles, une tornade pulp où se confondent crustacés mangeurs d’hommes, plantes démoniaques, jeune roi prépubère à la tête d’une secte vivant recluse, conquistadores fous, sauvageonnes aux gros lolos (la présence de Dana Gillepsie apporte un gros plus, voire deux tiens…) marchant sur les eaux croupies avec des ballons de baudruche accrochés à ses épaules et décors de dévastation continuellement engloutis par la purée de pois.

 

 

A n’en pas douter le meilleur du Peuple des Abîmes, qui fait bien de quitter les pénates du film catastrophe pour rejoindre le refuge des craignos monsters. Oui, les monstres ici présentés accusent tous leur coup de vieux et trouveront plus facilement leur place au service de gériatrie que dans la pleine de jeux des bestioles à la jeunesse éternelle imaginées par Rob Bottin et compagnie quinze ans plus tard. Et avec sa propension à filmer en gros plans les bouches frétillantes et humides de ses créatures, semblables à des intimités féminines, Carreras leur donne une couche silly supplémentaire qui ne les sert pas forcément… Mais rien n’y fait : non seulement ces bernard-l’hermite planqués dans la roche ou ces morceaux de corail prêts à avaler d’une gorgée un malheureux ont un charme fou, mais ils apportent aussi des contours cauchemardesques à The Lost Continent, passé sans crier gare de la bande d’aventure classique au film avec un culte satanique (look KKK inclus) fait de vieux inquisiteurs et de moines pernicieux. Si l’on pouvait craindre qu’il ne reste que trente petites minutes à Carreras pour filmer son bestiaires sous toutes les coutures, on apprécie désormais le côté abrupt du revirement de genre, et l’on reconnaît volontiers que la dangerosité de ce monde infernal n’aurait pas été la même sans cette longue exposition et le caractère confortable de la première partie. Qu’on se le dise : le cinéma horrifique n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il nous vire d’un bon fauteuil pour mieux nous allonger sur un vieux lit de clous rouillés. C’est en cela que Le Peuple des Abîmes trouve son intérêt, en plus d’une légitimité dans le catalogue Hammerien de par son audace et d’une sacrée collection de bestioles baveuses. Une belle surprise.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Michael Carreras
  • Scénarisation: Michael Carreras
  • Production: Michael Carreras, Anthony Hinds et Peter Manley
  • Titre Original : The Lost Continent
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Eric Porter, Hildegard Knef, Dana Gillepsie, Nigel Stock
  • Année: 1968

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