Voici venu le temps…

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Voici Venu le Temps… que les moins de 40 piges ne peuvent pas connaître, ni même comprendre peut-être. Roman de micro-niche ? Roman communautaire ? Oui sûrement. So What ? tant le plaisir est grand, et tant la nostalgie douce affleure à chaque page. A la plume, Jérémie Grima, metalleux ouvert comme les cuisses d’une groupie de Mötley Crüe (car un mec qui dit apprécier le Flesh and Blood de Poison ET le Kings of Metal de Manowar ne peut pas être foncièrement mauvais), zineux talentueux (Zone 52), activiste radio (Zone 52 – L’Emission) et coauteur – entre autres – de l’incroyable Enjoy the Violence : ce grimoire de mémoires frenchies sacrifié au Metal brutal de nos clochers…

 

 

 

Bref, un mec fort occupé, qui trouva encore le temps de shooter ce très chouette récit publié il y a peu chez Zone 52 Editions (ça tombe bien). Avec un passif pareil et un CV comme ça, Voici Venu le Temps… plonge dans les fonds baptismaux d’une culture absolument parfaite pour votre serviteur : l’adolescence chaotique de personnages dévoués à la « sainte trinité Hard Rock, films d’horreur et jeux de rôle » [sic] – rayon Mad Movies, Hard Rock Magazine et Casus Belli. Après un prologue situé dans les années 70, nous voici donc propulsés en 1993 : le temps de cette « cohabitation de velours » Mitterrand / Balladur, comme si Jérémie avait sciemment sauté les très hypées eighties, bien conscient que la glorieuse décennie était aujourd’hui chantée sur tous les toits, même les plus vermoulus. Point n’était donc besoin de clouer une autre planche à l’édification un peu casse-couilles des années 80 aujourd’hui. Un zappe narratif on ne peut plus salutaire finalement, qui s’explique aussi par l’architexte (probablement) autobiographique du roman : Jérémie Grima avait 18 ans en 1993, ceci expliquant sans doute cela…
Comme disait l’autre, « l’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose« , et celle de notre auteur est définitivement marquée par les 90’s, passées ici au tamis du roman fantastique. En cause, un trio d’ados metalheads – Nicolas, Guillaume et Frédo – losers asociaux et chevelus passant leur temps à mater des films d’horreur en VHS et à s’exploser les esgourdes sur du Hard Rock… quand ils ne se flinguent pas les yeux à jouer sur leur Amstrad. Nicolas hérite un jour d’une platine disques ayant appartenu à un parent lointain, versé dans le rock et l’ésotérisme 70’s. Drôle d’objet en l’occurrence, puisque ladite platine est une espèce de portail ouvrant sur une autre dimension, qui fait advenir dans notre Monde les motifs imprimés sur les pochettes de vinyles. Pas de bol : nos héros font tourner le Killers d’Iron Maiden, libérant ainsi le fameux Eddie qui exauce alors leur vœu secret : flinguer leur salopard de prof de sport, et peut-être mêmes quelques autres. Comprenne qui pourra, mais c’est le Gardien des Sept Clés qui sauvera in extremis notre univers d’une invasion de Metal monsters, puisqu’un rôliste inconscient a libéré les plus féroces créatures de nos pochettes favorites…

Belle idée d’exploiter la puissance iconique d’Eddie the Head et d’emprunter au folklore occulte du Hard Rock et du Metal. En effet, le surgissement du fantastique prend ici la forme du fantasme ultime pour tout metalleux qui se respecte : le mort-vivant assassin de Killers qui advient, et perpètre quelques meurtres dans les résidences pavillonnaires du coin… On ne pouvait trouver serial killer plus exemplaire, et l’on ne pouvait prédire plus belle ironie à la fin du roman, lorsque les disques tournent à l’envers pour renvoyer tout ce petit monde dans sa dimension infernale… Très joli retournement, et sacré pied de nez à tous les PMRC de la place !
Roman ultra référentiel, truffé de citations cinoche et de clins d’œil musicaux, Voici Venu le Temps… vaut autant pour son intrigue que pour son contexte, immersif à souhait pour qui a biberonné aux mêmes mamelles que Jérémie ; mais l’auteur n’en sacrifie pas pour autant son histoire, menée tambour battant via de courts chapitres qui donnent au récit le rythme alerte des bons romans populos. Comme ceux de la Collection Gore parfois, quand le récit fugue vers le trip sanglant (le meurtre de Barraton et de son épouse, le massacre de Pascale Richard), ou quand l’intrigue prend les dimensions apocalyptiques d’un Armageddon Metal pourrait-on dire, avec les monstres les plus célèbres de nos pochettes dévastant gaiement la cité paniquée… Bien sûr, tout cela n’est pas très sérieux, puisque l’adjuvant essentiel de nos héros s’appelle… Casimir ! Oui, celui de nos primes années, advenu à la réalité après l’écoute du 33T de L’Île aux Enfants : il faut lire le chapitre où le gentil dinosaure cause true Metal avec le Man of War de Manowar justement… Impayable !

Mais le sel de Voici Venu le Temps… est à filtrer ailleurs : dans le dessin de personnages absolument exemplaires, emblématiques des affres de l’adolescence. D’autres l’ont déjà dit et écrit, mais l’on comprend bien qu’au-delà des enthousiasmes juvéniles de la période, l’adolescence est cette tranche de vie la plus difficile qui soit : la recherche identitaire, le deuil et la mort qui surgissent dans le petit confort de la famille, la peur du sexe, l’affirmation de soi dans un univers hostile… Dès lors, les mini conflits de chapelle (Black Metal vs Hard Rock) prennent une envergure quasi ontologique, et les blessures intimes des proportions presque tragiques.
Tout autant qu’un témoignage sacrifié à une culture, tout autant qu’un récit purement fantastique, Voici Venu le Temps… est cette exploration très personnelle d’un âge problématique, et ce sont probablement ces failles de l’adolescence qui constituent le cœur du roman. Essai complètement transformé donc, et lecture exaltante pour qui cherche encore la boussole de sa jeunesse, par-delà le poids des années.

David Didelot

 

 

  • Auteur: Jérémie Grima
  • Editeur: Zone52 Editions
  • Pays: France
  • Année: 2019

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