Un Couteau dans le Coeur

Category: Films Comments: No comments

Difficile de parler d’Un Couteau dans le Cœur… avec la rage au ventre : au-delà de sa dimension purement artistique, et de ses enjeux exclusivement narratifs, le film de Yann Gonzalez fait d’emblée souci pour qui aime fouiner sur les réseaux et glaner quelques commentaires éclairés. J’entends surtout quelques réflexions bêtas de « progressistes » fous, qui se félicitèrent que les bisseux aimassent quand même Un Couteau dans le Cœur, eux qui flashent généralement sur les gros nibards et les belles donzelles, plus que sur les charmes bi- ou homos… Ouf, nous étions sauvés ! L’Amicale de la Tolérance avait parlé et avait estimé que nous progressions, car tout le monde le sait : le bisseux quelconque est un fieffé hétéro généralement, gilet giallo bas du front abruti par sa libido mâle, conservateur irrécupérable dans son amour baveux de la fifille bien carrossée, qui bande pour une paire de loches… et crie au scandale devant des mecs qui se tripotent. Bref, z’avez compris les bisseux : pour être dans les clous, z’avez intérêt à aimer le film, sinon vous passerez vite pour des types vaguement homophobes et vulgairement hétérophiles. Le film en propre ? On s’en branle, car the médium is the message pour ces thuriféraires du Progrès, tout le reste n’est rien, du moment qu’on adhère à la démarche et à la leçon de moral(in)e.

 

 

Inutile de dire que c’était mal parti cette affaire et que j’y allais donc à reculons, alors même qu’Un Couteau dans le Cœur m’intéressait forcément : on disait que l’antique giallo avait bellement infusé, on parlait même échappées bis et fugues sanglantes, on causait couleurs vives et jolie photo… Tout pour plaire quoi, et tout pour charmer sur le papier : un cadre hyper incitatif (Paris à la fin des années 70, plateaux de ciné porno gay), où s’aiment et se déchirent des personnages écorchés vifs (Anne, productrice de films X homos, et sa maîtresse Loïs, monteuse de profession), des crimes en série (un tueur masqué s’en prend aux acteurs dudit studio) et une enquête étrange, menant l’héroïne jusqu’au fond du Far-West, cinoche porno parisien sis dans le troisième arrondissement et disparu depuis des lustres… Oui c’est vrai, le synopsis semblait calibré pour plaire à l’intelligentsia cuculturelle et branchouille, celle qui cherche à s’encanailler et croit transgresser quand elle se conforme à toutes les modes en réalité. Mais qu’importe, nous dépasserions nos premières méfiances et tenterions d’aller puiser notre plaisir là où il se trouve.

 

 

Et du plaisir, il y en a à prendre dans Un Couteau dans le Cœur, sans aucun doute. D’abord, on est heureux de voir que le « méta-giallo » n’est pas la règle absolue en la matière et que l’on peut encore croire au giallo-tout-court, avec du récit, de l’intrigue, des personnages, des secrets, des meurtres et des traumatismes… Un Couteau dans le Cœur montre ainsi que l’on peut explorer les codes et la grammaire d’un genre, sans pour autant faire dans l’expérience rhétorique pure. En ce sens, le film de Yann Gonzalez fait chaud au cœur et trahit l’amour de son réalisateur pour le giallo, honnêtement et simplement, sans qu’il soit besoin d’en démonter les rouages dans un exercice de style un peu vain… La preuve en est, cette propension au sensualisme pur, cette manière full frontal et culottée (!) d’y aller franco dans la représentation de l’homosexualité masculine, sans gêne aucune, et qui rappelle ô combien que le giallo fut une constante sublimation des sens, obsessive et presque maladive. Ici, Yann Gonzalez creuse encore et encore le sillon de cette hypra sensualité et exploite à l’envi cette fascination de la chair pour la chair, ce charme sauvage du désir pur : méditer d’ailleurs la définition qu’en donne Vanessa Paradis au flic chargé de l’enquête… Il y a bien quelque chose des Nuits Fauves dans cette évocation brute et romantique de la libido (Romane Bohringer est d’ailleurs de la fête), qui fait écho au film tourné (Le Tueur Homo) dans le film que l’on visionne… Oui, Un Couteau dans le Cœur est un giallo prétendument réflexif (mise en abyme et tout ça), mais il n’en sacrifie pas pour autant le pur plaisir bis et la petite jouissance de l’intertexte. Ainsi, le set de films pornos gay s’est substitué aux studios photos, agences de mannequinat et autres maisons de couture du giallo historique, mais l’érotisation du cadre demeure et rappelle même quelques titres du rayon, peu glorieux en l’espèce : le presque parodique Ciak si Muore, de Mario Moroni en 1974, ou l’encore plus anecdotique Agenzia Cinematografica de Nini Grassia en 1993, deux giallos situés dans les milieux du cinéma, avec un mystérieux assassin qui traîne dans les parages… Un Couteau dans le Cœur – et là n’est pas le moindre de ses charmes – est un film en forme de reprint pour ainsi dire, puisant dans l’histoire et les motifs d’un genre fascinant ; au premier chef, ce tueur au design hyper inquiétant qui commet quelques meurtres très putassiers, sortis tout droit du « spaghetti thriller » trashos et tardif : ce troisième rayon du giallo si l’on veut bien, sauce La Sorella di Ursula ou Giallo a Venezia, hyper sexualisé et souvent très sanglant. De même, on appréciera ce beau clin d’œil à une célèbre Miss Muerte (dans un numéro de cabaret glauque et Grand-Guignol), ou celui adressé à Lucio Fulci et à son Éventreur de New York dans cette séquence très chaude de caresse podale (remember Alexandra Delli Colli, sous la table…). Le jaune vif est mis dans Un Couteau dans le Cœur, jusque dans ses personnages secondaires hauts en couleur (Pierre, l’ornithologue mutant), jusque dans cette théâtralisation esthétisante des meurtres et cet étirement morbide du temps quand officie l’assassin.

 

 

Bref, autant d’atouts et d’atours qui réjouiront les fanatiques du genre, si bien que l’on peut se demander pourquoi cette belle architecture intertextuelle ne fonctionne pas vraiment… ou du moins pas toujours. Peut-être parce que le scénario – brouillon dans son dernier tiers – multiplie les invraisemblances et les trous. On pourrait alors dire qu’Un Couteau dans le Cœur ne jure guère comparé à ses aïeux, puisqu’on reprocha souvent au giallo historique son imprécision narrative et son manque de rigueur… Mais voilà, les défauts d’antan ont mué en joliesses pittoresques aujourd’hui, alors que l’on est moins indulgent avec les films de notre ère. C’est injuste certes, mais la vie est injuste. Et puis si les hybridations et les mixes ont souvent quelque chose de fertile, Yann Gonzalez a du mal à trancher tout de même ; le film patouille entre deux eaux parfois et ne trouve pas toujours la bonne fréquence : hommage brut au giallo qui assume son côté iconoclaste et bisseux, cruelle chronique d’un drame passionnel (les amours contrariées de l’héroïne et de son amante) ou mélodrame vaguement onirique ? Enfin, Vanessa Paradis… qui en fait des caisses dans les cris et les pleurs (voir sa prime apparition), au point qu’on « sort » souvent du film en l’écoutant déclamer. Dommage. On lui préférera la belle prestation de Nicolas Maury dans le rôle du très attachant Archibald, ou même le cameo savoureux de Christophe Bier, dont le Dictionnaire des Films Français Pornographiques & Erotiques aurait donné l’idée d’Un Couteau dans le Cœur à Yann Gonzalez. Merci Christophe.

David Didelot

 

 

  • Réalisation: Yann Gonzalez
  • Scénarisation: Yann Gonzalez, Christiano Mangione
  • Production: Charles Gillibert
  • Pays: France
  • Acteurs: Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran, Jonathan Genet
  • Année: 2018

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>