Tragedy Girls

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Il a beau ne plus être des nôtres depuis le 30 août 2015, Wes Craven n’en a pour autant pas fini de faire des petits. Parmi ces enfants illégitimes, Tyler MacIntyre ne fait pas partie des plus prisés par les médias, malgré un Tragedy Girls (2017) se frottant au slasher meta et donc à Scream en particulier. Et à ce petit jeu-là, le Tyler ressort gagnant, l’élève dépassant son maître…

 

 

 

Il est tout de même permis de se poser, à l’occasion, des questions quant aux films buzzant à mort au point de se retrouver sur tous les murs Facebook et en couv’ de tous les mags spécialisés, et ceux, à l’inverse, toujours cantonnés au statut de grands inaperçus. Ainsi, près de deux ans après sa sortie, Tragedy Girls continue d’être nié par son public potentiel, visiblement très occupé à passer à côté de ce teen movie dont le pitch devrait pourtant les interpeller. Ainsi, alors que Wes Craven profitait de sa saga au célèbre Ghostface pour s’accrocher au sac-à-dos d’une pauvre Neve Campbell continuellement ennuyée par des psychopathes masqués, MacIntyre prend le slasher moderne par l’autre bout. Ses stars, ses héros constamment talonnés par l’objectif, ne seront pas de ces jeunes filles en péril, de ces final girls bonnes élèves et ne demandant qu’à vivre d’amour et d’eau fraîche dans un campus pour petits bourges. Mais plutôt deux petites pestes, déterminées à enchaîner les meurtres dans leur patelin pour créer plus de vues sur leur blogs sur les tueries irrésolues des parages et multiplier les followers sur Twitter. Original, même s’il fallait s’y attendre de la part de l’auteur de Patchwork (2015), petite bande horrifique elle-même inventive, puisqu’il y est question de trois bimbos découvrant qu’elles ont été cousues les unes aux autres à l’issue d’une soirée probablement trop arrosée. MacIntyre n’a donc pas le profil de l’horror addict vénérant Jamie Lee Curtis, et il y a fort à parier qu’à l’adolescente bien élevée il préfère la plus couillue Felissa Rose de Massacre au Camp d’Eté.

 

 

Ivres de reconnaissance et de popularité sur la Toile, Sadie (Brianna Hildebrand des deux Deadpool) et McKayla (Alexandra Shipp, partie de l’écurie Nickelodeon pour jouer les mutantes dans X-Men : Apocalypse) profitent de la vague de meurtres irrésolus frappant leur ville pour monter un site censé affoler les foules, sur lequel la police est pointée du doigt comme un ramassis d’incapables. Mais le mystérieux assassin n’allant pas toujours assez vite pour permettre aux deux cocottes de multiplier les articles putassiers, celles-ci décident de lui tendre un piège et le capturer, en vue de lui extirper tout son savoir-faire meurtrier. Sauf que le coupable, Lowell (excellent Kevin Durand des séries Vikings et The Strain), n’a pas l’intention de partager ses trucs et astuces, promettant à l’inverse qu’une fois libéré il se fera une joie d’éviscérer les deux gamines. Qu’à cela ne tienne, si le boogeyman de service refuse de se faire professeur, Sadie et MK apprendront sur le tas, profitant de leur nouveau passe-temps pour récolter toujours plus de likes sur les réseaux sociaux… et se délester de quelques poids lourds faisant frein à leur ascension. Coup double, voire triple, en somme : d’un côté ces psycho-killeuses en herbe s’éclatent bien en laissant surgir toute leur folie, de l’autre elles éliminent les gêneurs et récoltent de belles infos pour leur vlogs, puisqu’elles deviennent à la fois le sujet et le média.

 

 

Si vous êtes un accroc aux textos, au site de bleu et de blanc vêtu de Mark Zuckerberg, aux tendances sur Twitter et au défilé de selfies sur Instagram, éteignez votre telloche et fuyez Tragedy Girls comme Gérard Depardieu fuit la bière sans alcool, le film n’étant rien de moins que l’occasion pour MacIntyre de vous tirez dessus. Et à boulets rouges, s’il vous plaît. C’est que derrière cette parure de slasher rigolo et par ailleurs plutôt gore (tronche écrasée par des altères, visage fendu en deux à la scie circulaire, corps empalé à la mode Cannibal Holocaust…) se cache avant tout une comédie cruelle et sociale, fière d’envoyer un gros coup de genou dans les roustons de ces moins de vingt ans connectés du lever au coucher, et pour qui l’e-reputation et les cyber friends prévalent sur tout le reste. Des parasites si l’on reprend les mots, durs mais justes, d’une prof partie faire la morale aux sociopathes MK et Sadie, certes pas découvertes comme de machiavéliques égorgeuses, mais déjà perçues par une poignée d’adultes, voix de la raison, comme des sangsues se nourrissant du malheur et de la tristesse des autres pour mieux faire grimper leurs statistiques, et même faire péter leur score de likes ou retweets. Voir ces scènes ahurissantes où les deux vilaines prennent la parole en public pour pleurer la perte d’une cheerleader… qu’elles ont démembrée quelques heures auparavant ! Et les mêmes de faire en vitesse un petit montage avec les plus belles photos de la défunte, « parce qu’il est important que l’Internet » se souvienne d’elle comme le précise un directeur poltron, pas assez courageux pour s’opposer aux faux hommages – mais vraies tentatives de se faire bien voir – du duo terrible. Et lorsqu’un pompier se dresse durant leur speech et promet de faire autant de rondes que nécessaire pour trouver le coupable et assurer la protection des petites têtes blondes, Sadie et MK se font bien évidemment voler la vedette, déjà reléguée au second rang suite à l’apparition d’une figure encore plus positive. Inacceptable, et il ne faudra guère patienter avant que les diaboliques décident de trucider ce brave homme, coupable de les avoir éclipsées avec sa grandeur d’âme.

 

 

Boules de cynisme, Sadie et MK (qu’est-ce que Hildebrand et Shipp jouent bien!) n’en finissent plus de jouer les éplorées en public pour mieux rire et manigancer en coulisses, profitant des peines et des deuils pour se mettre en valeur. Il n’est plus question de rendre hommage, mais de communiquer, de faire le plein de followers en se présentant comme une figure sensible et vaillante, et de faire son beurre sur le dos des tragédies que l’on a soi-même semées. En faisant de ses protagonistes les organisatrices de drames dont elles s’octroient le rôle de survivantes, et donc de femmes fortes bientôt vénérées par des hordes d’anonymes et de pseudos, Tragedy Girls pointe son doigt inquisiteur sur les dérèglements des drogués à la notoriété, qui usent et abusent de la corde sensible pour fédérer autour d’eux. Un sujet en or, traité avec humour mais pas par-dessus la jambe, et duquel émerge un feeling plutôt sombre et la sensation que le mal est désormais fait et qu’il sera compliqué de revenir en arrière. Pour preuve : alors que Lowell, pour sa part présenté comme un vrai maniaque de slasher digne des eighties, s’échappe de l’endroit où Sadie et MK le gardaient prisonnier et commence à les harceler, celles-ci demandent immédiatement de l’aide aux policiers qu’elles n’avaient de cesse de critiquer. Et lorsque le shérif local leur conseille d’arrêter de mettre leur localisation sur le net, leur assurant que cela empêchera probablement leur agresseur de les retrouver, Sadie balance un glaçant « plutôt mourir ». Oui, mourir pour de vrai serait moins grave que de voir s’éteindre sa présence en ligne.

 

 

Discours méritant donc, et l’on regretterait presque que MacIntyre, très bon technicien, opte pour une esthétique de clip de Miley Cyrus, avec apparitions de tweets ou de commentaires Facebookiens à l’écran, quand des petits coeurs et autres émoticônes ne s’échappent pas des smatphones de nos chers étudiants. On ne sait trop si le Tyler avait à coeur d’user des codes visuels parlant aux jeunots pour mieux les attirer dans ses filets et leur faire la morale par derrière, ou s’il n’assume pas pleinement son message anti-social network et use d’une réalisation à la MTV pour faire passer la pilule et ne pas faire décamper son public potentiel. D’ailleurs, comme s’il avait désormais la frousse que ce soit les slasherophiles élevés à Crystal Lake qui lui tournent le dos (une peur justifiée au vu du faible bouche-à-oreille dont bénéficie Tragedy Girls), voilà que l’auteur enchaîne les références, nommant ses héroïnes Cunningham et Hooper, ou en citant Torso, Destination Finale et Halloween. Un peu trop forcé pour sembler parfaitement honnête, mais rien de bien grave : si ce n’est cette réserve toute menue, Tragedy Girls frôle le sans faute. Aux dernières nouvelles, MacIntyre ne serait pas contre l’idée de donner suite à sa petite satyre. On ne dirait pas forcément non, mais est-ce bien nécessaire ? On se souviendra longtemps de Sadie et MK sans ça.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Tyler MacIntyre
  • Scénarisation: Tyler MacIntyre, Chris Lee Hill
  • Production: Tara Ansley, Craig Robinson, Anthony Holt…
  • Pays: USA
  • Acteurs: Alexandra Shipp, Brianna Hildebrand, Kevin Durand, Jack Quaid
  • Année: 2017

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