Le Croque-Mort s’en mêle

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Il y a des additions qui ne peuvent qu’accoucher d’un gros numéro. Prenez Le Corque-mort s’en mêle : en cumulant les présences de Jacques Tourneur, Richard Matheson, Vincent Prince, Peter Lorre, Basil Rathbone, Boris Karloff et ces braves gars d’AIP à la production, il était forcé que l’on se retrouve avec le film d’épouvante ultime dans les mimines, non ? Ben non, justement, car comme son titre original l’indique, The Comedy of Terrors (1963) cherche plus volontiers le rire que le frisson. Et le pire c’est que ça marche.

 

Les affaires sont dures pour Waldo Trumbull (Vincent Price). Gérant d’un service de pompes funèbres, qu’il a repris à son beau-père sénile et sourdingue (Boris Karloff), cet alcoolique méprisant et détestable désespère de ne pas voir suffisamment de braves gens passer l’arme à gauche dans son petit patelin. Les vivants, ça ne rapporte pas, et avec son employé simplet mais romantique Felix Gillie (Peter Lorre), Trumbull redouble d’ingéniosité pour faire des économies ça et là. Comme par exemple en balançant les corps de leurs clients dans la fosse en emportant le cercueil, qui pourra dès lors resservir et sera refacturé encore et encore aux familles des prochains défunts. Mais de la malhonnêteté, le duo glisse carrément à la criminalité en se mettant à assassiner quelques vieillards dans leur sommeil, histoire de faire tourner la boîte un peu plus vite… Pas le choix d’ailleurs, puisque l’antipathique propriétaire John Black (Basil Rathbone) est à deux doigts de mettre tout ce beau monde à la porte. Visiblement très satisfaite des retombées du Corbeau (1963), film gothique délirant que tourne un Roger Corman alors en pleine période Edgar Allan Poe, la AIP engage la même année, et à nouveau, Richard Matheson pour qu’il mixe une fois encore le macabre et la blague. Et tant qu’à faire, autant reprendre toute l’équipe à la base du succès de The Raven, ces Messieurs Vincent Price, Boris Karloff et Peter Lorre ayant largement prouvé qu’ils pouvaient être bien plus que des goules vengeresses ou de sardoniques maîtres du Mal. Par contre, pas de Corman a la barre, Matheson préférant visiblement que le poste de réalisateur revienne à un Tourneur de toute façon aussi à l’aise dans l’humoristique que dans le frissonnant. C’est qu’avant de se trouver une place au panthéon des gargouilles en devenant l’éternel père des classiques La Féline (1942) et Vaudou (1943), le grand Jacques avait aligné quelques comédies dans sa patrie d’origine, la France. L’homme de la situation pour The Comedy of Terrors, pour le dire autrement.

 

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Et un talent quelque-peu éclipsé par son casting quatre étoiles, Le Croque-Mort s’en mêle étant plus fréquemment révéré pour le spectacle offert par la paire Price/Lorre que pour la mise en scène de celui que Matheson appelait par erreur Tourner. Grossière erreur que de considérer que le boulot ici fourni par TourneUr est secondaire, car si notre auteur s’est ici lancé dans une œuvre de commande par définition éloignée du magnétisme de ses chefs d’oeuvre des 40’s, il est celui par qui vient l’équilibre. Face aux grimaces et gesticulations de ses Masters of Terror tout heureux de pouvoir déconner à plein tube, le futur réal’ du décevant La Cité sous la Mer (1965) renforce une imagerie lugubre, faite de cimetières brumeux et d’intrusions nocturnes dans des maisonnées où ronflent les occupants. Belle scène d’ailleurs que celle voyant un mort encore trop vivace revenir chez Trumbull pour se tailler une revanche à la hache. Sans rentrer complètement dans la série des Poe selon AIP, tout en gardant tout de même un pied dans la même tombe puisqu’il est ici question d’un enterré vivant, The Comedy of Terrors profite des mêmes caractéristiques visuelles. Point de doute, nous sommes donc face à du goth flatteur de rétine, et tout le savoir-faire de Tourneur s’y fait sentir. Néanmoins, force est de reconnaître que si l’on garde une image et une seule à l’esprit à la fin de la séance, c’est celle du sourire ironique du grand Price, a priori ravi de faire partie de l’aventure. Et ce malgré un Peter Lorre alors assez malheureux et pas toujours facile à suivre puisqu’il invente ses lignes de dialogue (alors qu’il connaît parfaitement celles du script), et qui décédera peu après la sortie du film ; et un Basil Rathbone lui aussi assez mécontent de ce qu’il est devenu, cette jadis grande star servant désormais de bouche-trou. Celui laissé par Boris Karloff, a la base prévu pour jouer Mr. Black, mais que ses problèmes de santé ramenèrent à un rôle moins énergique, et donc à celui du vieux beau-père constamment assis. Plus reposant pour un vieil homme tourmenté par une arthrite sévère, néanmoins content d’être de la partie et, selon les dires de Price, grand vanneur devant l’éternel.

 

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Une bonne ambiance s’installe donc durablement dans les coulisses de ces coroners, et en vrai chef d’orchestre, Price fait, comme à son habitude, des merveilles. Salopard de première, personnage absolument pathétique, il parvient à gagner le statut de héros presque sympathique, tant répandre la mort autour de lui pour en tirer bénéfice semble l’amuser. Thanatos rigolard – mais régulièrement furieux et gueulard -, le Vince trouve ici l’un de ses meilleurs rôles dans une filmographie pourtant très généreuse en la matière, et sa seule présence nous plaque un indéfectible sourire sur la face. Pas sûr néanmoins qu’un jeune public y trouvera son compte, et les gags ici imaginés accusent leur lot de rides, voir pour s’en convaincre les plutôt pénibles scènes voyant la femme de Price (Joyce Jameson) chanter à tue-tête et faire exploser la glace autour d’elle. Un peu bébête, et moins efficace que les bons mots toujours bien placés de Price, suffisamment fourbe pour se lancer dans des poèmes lyriques sur les décédés auprès de leurs belles veuves, pour après parler de simples « carcasses » une fois celles-ci sorties de la pièce.

 

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Distraction de premier ordre, The Comedy of Terrors a rejoint le catalogue des Anglais de chez Arrow, permettant aux anglophones (car bien sûr, aucun sous-titre français à l’horizon) de profiter des charmes du film en haute-déf’. Et surtout de s’envoyer dans les canines les beaux modules présents en bonus, comme une quinzaine de minutes sur l’oeuvre de Tourneur, un commentaire audio avec David De Coteau (oui, le bon gars derrière Creepozoids et Sorority Babes in the Slimeball Bowl-O-Rama!) et, surtout, une interview de 1987 avec Price, qui revient sur toute sa carrière et commente tous ses films. Priceless !

Rigs Mordo

Big thanks à Pascal pour le cadox!

 

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  • Réalisation: Jacques Tourneur
  • Scénarisation: Richard Matheson
  • Production: James H. Nicholson & Samuel Z. Arkoff
  • Titre Original : The Comedy of Terrors
  • Pays: USA
  • Acteurs: Vincent Price, Peter Lorre, Boris Karloff, Basil Rathbone
  • Année: 1963

2 comments to Le Croque-Mort s’en mêle

  • Pascal G.  says:

    Content que tu aies autant apprécié et merci à toi ;). Faut dire que c’est un petit bijou du genre.

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