The Black Gate

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A mes mirettes enthousiastes, The Black Gate fut d’abord une belle affiche et un CD soundtrack sous cellophane : sympathiques goodies gentiment offertes par le réalisateur du film, Fabrice Martin, que je rencontrai à la convention du Bloody Weekend. C’était en 2017 si mes souvenirs sont exacts. Puis vinrent les promesses d’une bande annonce sur YouTube, qui fleurait bon les effluves lovecraftiens du cinéma de Lucio Fulci, mais dans une manière de filmage nerveux et de photo presque pop : au sommaire, une porte inter dimensionnelle, des souterrains obscurs, des zombies décanillés, des gerbes de sang, un livre maudit… et les accents Metal de la BO. Illusions de la bande annonce ou sincère esquisse du film à venir ?

 

 

On en bavait d’avance quoi qu’il en soit, et l’on frissonnait d’aise en pensant à un long-métrage tout à la fois fantastique et sanglant, produit en nos terres qui plus est, ce qui n’est pas la coutume. Sauf qu’on parle de l' »Occitanie connection » (ici portée fièrement par le nom de la production : Montpellier Underground Pictures), qui sait faire parler les flingues et couler le sang mine de rien : des mêmes contrées débarquait il y a peu l’incroyable Commando Ninja, sans compter  les plus « anciens » Blackaria et Last Caress au rayon horreur… Bref, on peut dire que ça bouge dans l’Hérault, et point n’est besoin de migrer très loin pour trouver son compte de pétoires ou de coups de couteau. Chez nous aussi on sait faire, et chez nous aussi on a la niaque, la patience du long terme et la volonté d’aller au bout : on apprendra ainsi que The Black Gate couvait depuis plusieurs années dans la tête et la caméra de Fabrice Martin (de 2010 à 2016), et qu’en 2013 un premier crowdfunding avait permis d’hameçonner plus de 4000 euros, pour une sortie du film annoncée en 2014. Mais l’on sait comment les choses tournent en cette matière : les chemins sont escarpés dans le cinoche indépendant, et rien n’est jamais définitif. Il était donc temps de tourner la page… en beauté.

 

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Pour résumer, le plumage de la BA vaudrait-il le ramage du film entier ? Las, il nous faudrait encore attendre deux ans pour vérifier (car nous n’eûmes pas la chance d’assister à l’avant-première montpelliéraine, en novembre 2016), et souffrir une nouvelle campagne de financement destinée à récolter quelques fonds : à la mi-novembre 2018, les gonzes avaient réuni quelque 1700 euros (objectif : fabrication et distribution de l’objet), et en janvier de cette année, la porte noire s’ouvrait enfin pour les cent poilu(e)s qui avaient contribué. Oui, cent exemplaires seulement de la galette, mais je mets ma main à couper qu’un (gros) retirage sera nécessaire : The Black Gate, c’est en effet la générosité d’une édition hyper copieuse, combo DVD/Blu-ray bardé de suppléments. Nous n’en ferons pas la liste – elle est terrible – mais si l’on veut plonger dans la genèse et l’univers du film, c’est par ici qu’il faut aller : makings of en tout genre, interviews, documentaire, teasers, scènes coupées, commentaire audio du film… No arnaque sur la marchandise, et c’est peu de le dire, tant l’édition permet de comprendre les enjeux qui concoururent à la production de The Black Gate, à ses choix thématiques, techniques et esthétiques.

 

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Alors, le film ? Fabriqué d’après un scénario proprement fantastique, qui renoue avec les mythologies classiques du cinéma d’horreur italien. La séquence liminaire donne le ton et fait dans l’emphase référentielle, sacrifiée au grand giallo de Dario Argento et à l’ambiance hypra macabre d’un Lucio Fulci : les accents très Goblin de la BO, un cimetière désert, et puis un tueur aux gants noirs qui surine une donzelle poussant le chariot d’une jeune femme handicapée… On en apprendra plus après, puisque le film est enclos dans une épanadiplose infernale, qui ouvre un horizon proprement apocalyptique dans ses derniers plans. Un cinéma pessimiste quoi, comme on n’en fait plus guère. Puis démarre le récit, qui narre l’histoire de Sarah et de David : fratrie séparée après l’assassinat de leurs parents dans la demeure de l’oncle maudit, Simon Vallmore. Alchimiste/occultiste qui mène de drôles de recherches, celui-ci a envoyé à Sarah un grimoire étrange, le Livre d’Argano : le bouquin aurait peut-être un lien avec la mort de ses parents… Après d’émouvantes retrouvailles, le frérot et la sœurette partent donc en direction du village où demeure tonton Simon, arrière-pays dense de vieilles pierres, de mystères immémoriaux et de religiosité rustique. Puis une bande de braqueurs surgit dans l’histoire, poursuivie nuitamment par les bleus. Les malfrats atterrissent dans le village de Simon Vallmore – infesté par des démons encapuchonnés – jusqu’à  trouver refuge dans l’antique maison de l’oncle. Point de jonction des deux intrigues, la demeure est le cœur du Mal qui règne en ces lieux, porte noire et vomitoire insane du monde d’Argano. Le synopsis est clair : nos personnages se retrouvent alors « coincés dans une effroyable situation qui les conduira jusqu’aux tréfonds des enfers. La mort, la destruction et le réveil inexorable de la bête sont en marche… » Ca promet.

 

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L’héroïne est professeure d’archéologie à Florence nous dit-on ; métier idoine s’il en est, qui répond à cette volonté de fouiller le passé familial de sa lignée en même temps que les entrailles du cinéma d’horreur italien des années 70 et 80. En réalité, The Black Gate n’aurait pas juré dans le dernier wagon de la bisserie latine, ces petits films et téléfilms de la fin des eighties, naïfs et ultra référentiels, déjà démodés pour tout dire, qui tentèrent de s’approprier une dernière fois les motifs passés d’une grande tradition : qu’on pense aux trucs de la Filmirage (genre La Maison du Cauchemar), à la série TV Le Case Maledette ou aux productions Antonio Lucidi et Luigi Nannerini, qui capitalisèrent sur le seul nom d’un Lucio Fulci déclinant. Dans ce dernier lot, un Porte dell’Inferno signé Umberto Lenzi : autrement dit Gates of Hell, ou Hell’s Gate à l’exportation… Oui, la paronymie fait chaud au cœur. De toute manière, Fabrice Martin ne s’en cache pas, qui félicite même ses réal’ favoris à la fin du générique, parmi lesquels Lucio Fulci, Dario Argento… ou Don Coscarelli, car il y aussi un peu de Phantasm dans ce fantasme de la dimension Argano.

 

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De fait, The Black Gate paie un large tribut aux films qui marquèrent notre ami, digest incitatif du meilleur cinéma d’horreur latin : fondamentalement, on y retrouve cette fascination toute fulcienne pour les passages et les seuils interdits, cette obsession du décor enténébré et maléficié (la maison maudite, avec ses dessous de cave hantés par un cadavre ambulant, dont le pourrissement vermineux évoquerait presque notre bon Docteur Freudstein…), ces épouvantables visions d’un portrait qui saigne (des yeux) ou d’un prêtre énucléé mis en croix… Une ambiance proprement lugubre sourd à tous les coins du film, jusque dans ces nuits américaines ou ces plans qui muent en toiles peintes : bleutés, rougeoyants, agressivement verts… Argento, encore et toujours. Au diapason, la musique est généalogique pourrait-on dire, de ces chuchotements « suspiriens » à ces passages complètement Metal, très Iron Maiden parfois. Mais elle prend surtout des accents frizziens – macabres et mélancoliques -, et l’on entendra même des sonorités « repiquées » à la BO de L’Au-delà si l’on tend l’oreille. Dire que Fabio Frizzi fut contacté pour composer le « thème des zombies » de The Black Gate… Mais des histoires d’emploi du temps vinrent à bout de cette collaboration. Dommage.

 

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Après que nos personnages sont retenus dans la maison – attaqués par les Démons d’Argano -, le film prend clairement le virage du survival aux flingues ; une couleur plus « badass » dira-t-on, surtout dans les vingt dernières minutes qui transforment The Black Gate en zombie flick typiquement 80’s, headshots en cascade et chairs sévèrement déchirées (à la hache, au katana)… jusqu’à ce festin anthropophage digne du Romero de Day of The Dead. Et si les effets numériques ne sont pas toujours très heureux, les maquillages gore (à l’ancienne) rattrapent bellement le coup et rédiment largement ces quelques plans un peu too much : énucléation, éventration, doigts croqués, têtes qui explosent… Il y en a pour toutes les boucheries dans l’atelier magique du talentueux David Scherer. Clairement, The Black Gate s’adresse aux amoureux du cinéma fantastique italien – de ce fameux lignage auquel on revient toujours puiser certes, mais qui aura tellement marqué la génération de son réalisateur – et la mienne – qu’on ne s’en libère pas si facilement. Et puis qui le voudrait de toute façon ? Sûrement pas Fabrice Martin, qui peut être sacrément fier de ce premier forfait. On attend maintenant le suivant.

David Didelot

 

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  • Réalisation: Fabrice Martin
  • Scénarisation: Fabrice Martin
  • Production: Fabrice Martin, Christian Barbier
  • Pays: France
  • Acteurs: Jeanne Dessart, Nicolas Couchet, Jonathan Raffin, Antony Cinturino
  • Année: 2017

One comment to The Black Gate

  • Patrick Lang  says:

    Bravo pour cette critique juste, et à toute l’équipe de The Black Gate pour nous avoir livré un film honnête et efficace. Le seul bémol que j’avais exprimé à Fabrice, c’était l’omniprésence de la BO mais c’est pas plus grave que ça. Comme tu l’as si bien dit: vivement le prochain !

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