Mandy

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Il faudra un jour se pencher sérieusement sur le pourquoi du comment de la recrudescence de heavy metal movies ces dernières années, les t-shirts noirs aux logos acérés et les tignasses grasses se hissant de plus en plus fréquemment jusqu’à nos écrans, au fil des Deathgasm et The Devil’s Candy. Sauf que contrairement à ces deux exemples, Mandy (2018) ne se contente pas de faire un film sur le heavy metal, il EST le heavy metal !

 

Les chiens ne font pas des chats, et un réalisateur dont la carrière est un vivier à gros bourrins aux mâchoires serrées (Rambo 2, Cobra) ou à monstruosités plus ou moins naturelles (Leviathan, D’Origine Inconnue) comme George Pan Cosmatos ne pouvait qu’enfanter un petit furieux comme son fiston Panos. Une progéniture ayant comme de juste hérité du chromosome du cinoche de genre, et que l’on ne risque donc pas de voir se fourvoyer dans du drama social shooté au Galaxy S8 façon Xavier Dolan. Pas le genre de la maison, et à la grisaille du quotidien, Panos Cosmatos préfère le bariolage d’un fantastique à quelques encablures de l’aliénation la plus pure. Le « jeune » metteur en scène – jeune car hissé tardivement au poste de réal, le gaillard étant tout de même en milieu de quarantaine à l’heure où l’on écrit ces lignes – l’a prouvé avec son étrange Beyond the Rainbow : son style sera celui d’un Stanley Kubrick qui serait tombé dans une baignoire de cocaïne, mariant perfectionnisme du cadre et hallucinations visuelles dignes d’une pochette d’Hawkwind. A priori peu porté sur les cigarettes en chocolat et plus attiré par des drogues plus ou moins dures, au point d’en faire un élément central de ses deux films, Cosmatos Jr.  fait du délire psychotropique un élément-clé de Mandy. Sur le papier un banal vigilante flick des bois voyant un Red (Nicolas Cage) vengeur partir à la poursuite d’une bande de hippies ayant un peu trop malmené sa compagne Mandy (Andrea Birdman Riseborough), ce second essai gagne sa personnalité en fricotant sérieusement avec la drugsploitation la plus lancinante. Il n’est pas spoiler que d’annoncer que la première heure de cette oeuvre divisée en plusieurs chapitres distincts rivalise de lenteur, les premiers pas de Mandy misant sur la contemplation d’une nature oppressante, une atmosphère cotonneuse et des plans fixes volontairement interminables. Vous rajoutez par-dessus tout cela des couleurs baveuses sorties d’une vieille VHS, des auras pourpres suivants les mouvements des personnages lorsqu’ils se sont flingués la cervelle à grands renforts de substances illicites ou les discours hallucinés, et hallucinants, du fou de dieu Jeremiah (Linus Roache, les séries Homeland et Vikings), dont le grand plaisir est de se balader le zob à l’air.

 

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Dès lors, la première moitié de Mandy s’apparente à un long rite de passage, à un test visant à vérifier si le spectateur a les neurones suffisamment enfumés pour recevoir (mériter?) la suite des évènements. Autant le dire sans se cacher : si les arts psychédéliques vous laissent froids comme des Cornetto à la pistache, le second effort du poto Panos vous sera aussi plaisant que de regarder un pote triper dans son coin après goûté aux lèvres de Dame Marijuana alors que vous carburer toujours au Minute Maid. D’ailleurs, même si on est du genre à se passer des skeuds des rois du bédo que sont Weedeater ou Electric Wizard, ce qui nous fait automatiquement rentrer dans la catégorie des gus en aucun cas contraire aux pelloches un peu lentes, on n’aurait pas forcément été contre la suppression de quelques psaumes dans ces tunnels de dialogues dont on ne voit pas toujours le bout… Mais toute patience est récompensée, et la léthargie stoner des débuts laisse très vite sa place à un fantastique infernal et rageur : en vue de faire entrer dans sa secte la pauvre Mandy, selon lui un être d’exception digne de découvrir un amour pur et vrai à ses côtés, Jeremiah invoque des bikers déments et monstrueux, hantant les forêts depuis des lustres à la recherche de victimes à emporter. Témoin impuissant de ce que ces beatniks pas si peace and love que ça réservent à sa chérie, Red décide de prendre les armes et faire couler le sang de la plus gore des manières.

 

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Jadis un silencieux musée où étaient entreposées les plus belles peintures d’un Panos passé maître dans l’art d’éclairer une scène, Mandy, sans tout à fait quitter ses pantoufles arty, vire au ciné d’exploitation le plus brut et le plus virulent. Présenté comme un gentil mou, Red, dans la grande tradition des Nicolas Cage movies, pète un câble et laisse exploser toute sa haine dans des poussées de sang que l’on pourrait penser échappées de Ash vs Evil Dead : décapitations, égorgements, coup de tronçonneuse dans le bide, lame rentrée dans le gosier, caboche écrasée à mains nues… C’en est fini du ronron des débuts, c’est désormais au plomb et à l’acier de parler. Aux enfers de dévoiler enfin leurs flammes lors d’une quarantaine de minutes fantasmagoriques, lors desquelles Red se mue en un guerrier solitaire sorti d’une bande d’heroic fantasy déviante, parti punir un émule de Thulsa Doom retranché dans une pyramide de bois plantée au milieu d’une vallée rocailleuse. On percevait dès le départ que l’univers de Mandy n’était pas tout à fait le nôtre, la civilisation semblant loin, très loin de ce bois maudit. On sait désormais où nous tirait Cosmatos : dans une dimension à la croisée des influences, trouvant autant d’attaches dans la littérature fantasy la plus dépravée que dans la science-fiction planante ou le post-apocalyptique plein de vieilles tôles. Sans oublier un univers général qui pourrait être issu d’une pochette d’un vieux disque de metal : l’arme que se forge Red dans une scène à la Conan cite le logo des Suisses de Celtic Frost, dont on peut sentir l’influence musicale dans la BO (on pense parfois à leur album Monotheist de 2006), Mandy porte des fringues aux couleurs de Black Sabbath ou Motley Crüe, et certains plans des Crânes Noirs, ces fameux bikers from hell, peuvent faire penser aux artworks des premiers groupes de la scène extrême. Et puis, en faisant du logo de son film un hommage à peine voilé à ceux du black metal, Panos Cosmatos se place avec fierté du côté obscur de la mélomanie.

 

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Référentiel (Mandy précise que Crystal Lake n’est pas bien loin de sa maisonnée, elle et son compagnon regardent le Nightbeast de Don Dohler à la TV), mais sans trop l’être tout de même, les divers amours de notre auteur étant suffisamment malaxés et fusionnés entre eux pour qu’en naisse quelque-chose de profondément personnel. Et unique, tant rien ne ressemble à Mandy, sorte d’accomplissement visuel où le dur labeur et les savants calculs pour fournir l’image qui tue ne viennent jamais rogner sur l’émotion ou l’histoire. On connaît un duo franco-belge qui devrait s’en inspirer, tiens… Tornade de passions et de sentiments, Mandy débute comme un courant d’air apportant la torpeur avant de virer à la tempête féroce faisant pleuvoir le sang, pour mieux se terminer par une brise dont la douceur n’égale que la tristesse. Et tout cela sans jamais perdre un gramme de cohérence, thématique comme graphique, ni prendre de poses prétentieuses. C’est ce qu’on appelle un tour de force.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Panos Cosmatos
  • Scénarisation: Panos Cosmatos, Aaron Stewart-Ahn
  • Production: Elijah Wood, Nate Bolotin,…
  • Pays: USA, Grande-Bretagne, Belgique
  • Acteurs: Nicolas Cage, Andreas Riseborough, Linus Roach, Bill Duke
  • Année: 2018

 

6 comments to Mandy

  • Pascal G.  says:

    « Un duo franco-belge devrait s’en inspirer » Arf, je pleure toutes les larmes de mon corps, je ne trouve pas… J’en suis tellement amer que je retourne bronzer tiens…
    (sinon, Mandy, c’est effectivement très très bien)

  • Trapard  says:

    C’est marrant de voir de la prétention là-dedans. En Belgique je ne sais pas, mais en France si tu essayes de vendre un slasher ou un giallo, tu ne trouveras personne pour te produire. Il faut savoir se démarquer pour monter un projet avec le CNC. Chez les cinéphiles français j’ai souvent remarqué ce petit côté castrateur envers ceux qui essayent, alors qu’aux USA les mecs s’auto-motivent à se voir comme les meilleurs là-bas. Je pense que ça vient du fait que la vie est très dure aux États-Unis.

  • Roggy  says:

    Excellente chronique l’ami, pour un des meilleurs films de l’an dernier.

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