Cannibalis, au pays de l’exorcisme

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On le sait, le cinéma bis à l’italienne n’a jamais manqué d’aventuriers prêts à dégainer machette et boussole pour se frayer un chemin dans l’enfer vert, bravant boas adeptes des free hugs et anthropophages se léchant les babines à la vue d’une cuisse charnue. Reste que question bourlingueurs partis croiser le fer avec les bouffeurs de viande humaine, Umberto Lenzi reste et restera à tout jamais le pionnier grâce à son fondateur Au Pays de l’Exorcisme.

 

Souvent oublié au profit des plus spectaculaires Cannibal Holocaust ou Cannibal Ferox, Au Pays de l’Exorcisme (ou Cannibalis : Au Pays de l’Exorcisme tel qu’il fut retitré par Neo Publishing lors de sa sortie DVD chez nous) n’en est pas moins un sacré tournant, pour son géniteur Umberto Lenzi comme pour le cinéma bis européen en général. Qui eut d’ailleurs cru qu’en se contentant de pomper Un Homme nommé Cheval, remplaçant juste les Sioux capturant un pauvre aristocrate anglais par quelques sauvages vivant reclus dans la jungle thaïlandaise et gardant captif un reporter, le futur réalisateur de L’Avion de l’Apocalypse allait lancer une nouvelle mode voyant les écrans des cinémas de quartier se changer en salles des fêtes où les Occidentaux servent d’entrée, de plat et de dessert aux sauvageons ? Faut dire qu’en caviardant son petit récit, qui sur le papier tient plus du film d’aventures vaguement romantique que de la grosse tartiflette gore, de séquences très mondo dans l’âme, le bonhomme avait trouvé la recette miracle, la clef du succès. Cette addition voyant un script on ne peut plus classique fusionner avec des séquences aussi gratuites que violentes fit en effet fureur, en particulier dans les cinémas du paradis du grindhouse qu’est la 42ème rue, où le métrage sortit sous le nom Sacrifice ! Toujours eu le chic pour torcher des titres qui attirent l’oeil, ces gens-là… La suite, vous la connaissez : les salles se remplissent, le public en redemandent, surtout les Asiatique si l’on en croit la légende, et c’est toujours plus loin dans la brutalité que finiront par s’enfoncer Lenzi et ses petits amis comme Ruggero Deodato. Deodato auquel on offrira finalement la simili séquelle qu’est Le Dernier Monde Cannibale, pour lequel Lenzi fut d’abord approché avant d’être éliminé de la course au poste de réalisateur pour cause de cachet trop élevé… Est-ce à dire que ce The Man from Deep River (titre anglais de Cannibalis) méritait en effet pareil suivi ? Plutôt, oui.

 

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A dire vrai, plus que ces poussées de méchanceté voyant le sang sécher au soleil ou un Ivan Rassimov comme toujours convaincant en beau blond tombant in love d’une amazone (Me Me Lai, jamais bien loin quand on cause bis barbare), c’est le métier du bon Umberto que l’on ressent à chaque instant. Et une évidente envie de bien faire, chaque plan semblant judicieusement réfléchi, Lenzi s’amusant à jouer avec la profondeur de ses décors en plaçant ses protagonistes à l’avant-plan ou en les perdant dans cette nature sans limites. Du filmage classique dans le meilleur sens du terme pour le dire simplement, et à coup sûr le gros point fort d’un Cannibalis qui ne démérite pas sur ses autres attributs non plus. Certes, on pourra regretter que le script s’embourbe à plusieurs reprises et se contente de faire du sur-place dans sa première heure, la situation entre Rassimov et les primitifs n’évoluant guère durant la majeure partie du métrage… avant de faire des bonds phénoménaux et précipiter le reste un peu trop rapidement. On aurait par exemple aimé en voir un peu plus de cette tribu rivale – seul lien réel avec le cinéma posté dans les huttes des anthropophages, l’ethnie dans laquelle l’Ivan aux cheveux d’or est tombée ne se faisant jamais de barbec’ humains – et menace la plus dangereuse du film, malheureusement réservée au dernières minutes de l’épopée.

 

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Un petit souci de rythme donc, et un sens des priorités à revoir : plutôt que de se farcir vingt minutes d’œillades de la part d’une Me Me Lai bavant devant la musculature du Rassimov, on aurait été partants pour une petite visite du camp des rivaux cannibales, véritables hommes préhistoriques faisant passer la tribu de la Lai pour le summum de la civilisation. Et pourtant, bien que relativement paisibles, ceux-ci ne sont pas toujours des plus tendres et occasionnent quelques fulgurances gore comme Lenzi les aime : langues coupées, mains tranchées, gorges ouvertes… Cette peuplade vivant sous les palmiers ne rigole en effet guère lorsque l’on s’écarte de leurs règles archaïques, qui vont du choix de l’époux après s’être fait tripoter à l’aveugle (beau document de l’invention du glory hole) à la cérémonie d’enterrement voyant la femme d’un défunt, réduit en cendres, baiser avec le reste du clan sur les restes de son mari pour redevenir une femme libre. Et pour être accepté dans la tribu et ne plus être considéré comme un vulgaire prisonnier, Rassimov devra subir les morsures du soleil et les coups de fléchettes, attaché qu’il est à une poutre en bois pivotante tandis que les sauvageons font de lui une cible façon Fort Boyard. Reste que pour les sévices mortels, il faudra attendre que débarquent cette poignée de crasseux aux cheveux longs, visiblement ravis de croquer dans la chair d’une demoiselle démembrée pour l’occasion. Sans doute le meilleur moment du métrage, un retour à la réalité brutale pour un Rassimov qui finissait par se demander si l’enfer ne fleurissait finalement pas comme un jardin paisible.

 

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En somme, le premier véritable film de cannibales, ou tout du moins celui par lequel le Mal est arrivé, manque paradoxalement de mangeurs d’hommes, le but d’Umberto avec Au Pays de l’Exorcisme (titre bien mensonger, vous l’imaginez bien) étant plutôt de livrer un joli conte sur une espèce de Nicolas Hulot passant du rôle de simple observateur de la vie naturelle à acteur de premier plan dans celle-ci, ce citadin trouvant l’amour, le respect des siens et une raison de se battre. Un début de message écologique qui sera, comme dans Cannibal Ferox quelques années plus tard, réduit en miettes par la cruauté animale ici à l’oeuvre : chèvre égorgée, alligator dépecé, coq forcés de se battre jusqu’au sang, singe à la tête rabotée… Des séquences aussi scandaleuses que malheureuses, qui excitaient peut-être quelques tristes spectateurs voilà 40 ans, mais qui ont surtout tôt fait de créer un profond décalage entre ce rapprochement vers une vie au vert (bien qu’il fut difficile pour notre héros de se faire une place parmi ces semi-nudistes, la vie citadine le mettait tout autant en péril) et le mépris évident ici montré envers la faune. Mais bon, on ne refera ni le genre cannibale, ni l’éthique particulière des Italiens de l’époque, hein… Malgré ces réserves, Cannibalis reste tout de même un bon cheval sur lequel miser : ni le plus trash de son escadrille ni le plus crétin, il constitue finalement une bonne porte d’entrée dans le cabanon du genre anthropophage et reste une belle preuve que Lenzi avait un œil que bon nombre de ses collègues européens pouvaient envier. Ni plus ni moins.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Umberto Lenzi
  • Scénarisation: Francesco Barilli, Massimo D’Avak
  • Production: Ovidio G. Assonitis
  • Titre Original : Il paese del sesso selvaggio
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Ivan Rassimov, Me Me Lai, Ong Ard, Tuan Tevan
  • Année: 1972

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