Bolivian Kiss

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Bolivian Kiss : nom d’un cocktail au citron et à l’agwa, cette liqueur bolivienne à base de feuilles de coca. A part ça ? Le titre d’un film totalement inconnu sous nos latitudes, survival australien réalisé en 2010 et sorti du caveau en 2011, à la faveur d’un festival néo-calédonien sis dans la ville de La Foa (à une centaine de kilomètres de Nouméa)… Vous chercherez sur Google Map, et vous irez fouiller sur Tutube également, puisqu’à l’été 2010 une bande annonce fut mise en ligne par la production, vue par un millier de pèlerins depuis, et c’est bien tout. Rapport avec le cocktail ? L’outil de tous les sévices dans le film, la drogue qui permettra à deux barjots d’abuser de leurs victimes…

 

 

Imdb indique certes que Bolivian Kiss aurait bénéficié d’une sortie australienne (en 2012), mais c’est à vérifier. Bref, de ces films fantômes passés complètement sous les radars, non répertoriés dans les carnets de la Ozploitation, ce qui est bien injuste… Gratias maximas à Jimmy Janet donc, spécialiste s’il en est des cinémas du Pacifique, pour m’avoir fait connaître cette petite rareté (tournée en six jours !) et pour m’avoir aiguillé vers le bon fichier. Survival disions-nous, comme si le Diable avait souhaité que l’Australie accueillît les meilleurs films du genre en son giron – dont l’étendue naturelle et sauvage serait le théâtre favori de la survie en milieu hostile : souvenons-nous de Long Weekend, de Night of Fear même, ou de Wake in FrightBolivian Kiss se rattache clairement à cette tradition du cru – tourné d’ailleurs juste après le remake de Long Weekend (2008), ce qui n’est pas une coïncidence à notre sens. Au cœur, la Tasmanie : la petite commune de Bicheno et la mer de Tasman plus précisément, cadre général d’un film dont les espaces – terrestres et marins – ont à voir avec le drame qui gronde, nature presque surnaturelle dans l’œil du réalisateur / acteur / compositeur Derek Erskine, et spectatrice impavide de la tragédie. Puis l’argument premier du scénario, enclos dans les habitudes narratives du rayon : d’une durée d’1H20, le film conte les déboires de deux jeunes gens, Cassie et Matt, ayant décidé d’aller surfer sur la côte. Malheur à eux, car lors d’une halte dans une petite ville du littoral, leur voiture est cambriolée : ils se voient alors dans l’obligation de monter sur un chalutier pour poursuivre leur périple. Sauf que les deux pêcheurs du navire, Borer et Luther, sont d’implacables tarés, détraqués du ciboulot et déglingos de la braguette…

 

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Dit comme ça, pas de quoi chasser le kangourou. Tout rappelle les invariants du survival basique dans Bolivian Kiss, structure du film en tête : la situation initiale au village, l’instant sévices en huis clos, puis l’évasion  des victimes jusqu’à cette partie classique de poursuite en forêt. Le dessin des personnages également : au premier chef, cette famille de bouseux dont le père est en train d’équarrir deux ou trois marsupiaux pour nourrir ses cochons… Bertrand Cadart en réalité, le Clunk de Mad Max ! Oui, le joufflu à la poupée gonflable (souvenirs…), dont l’accent frenchie fait ici merveille. Normal me dire-vous, le mec est né à Amiens nous dit-on, maire de Bicheno à l’époque où fut tourné Bolivian Kiss. Il est de ces destins… « Listen to your gut » dit-il à son fils Borer, ce qu’appliquera à la lettre le dingo, écoutant même son organe plus bas placé. En un mot, c’est toujours la même dialectique – Nature vs Culture -, que souligne l’incommunicabilité parfaite entre l’autochtone et l’étranger. La tension naît de ces rapports impossibles entre deux mondes, sur le principe établi depuis des lustres par Délivrance. Seule conséquence possible : la violence des interactions, les rapports de soumission et de domination (sexuelle en particulier), dans un environnement qui se referme sur nos deux héros, circulaire et carcéral malgré les étendues océanes. « I love my little world » avait prévenu la barmaid du bistrot, inquiétante Cassandre d’une catastrophe annoncée.

 

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Malheureusement, la première partie du film se perd un peu en parlotes, étirant à l’infini l’horizon d’attente du spectateur. Mais à une demi-heure de la fin, Bolivian Kiss prend un tour sacrément dérangeant. Du drame psychologique un peu rude on passe au survival maritime le plus sombre, dans une manière très progressive de narration : les humiliations sont d’abord douces (les corvées à bord du navire), le silence est assourdissant, puis les deux jeunes gens sont bientôt drogués et entravés, avant que Borer, travesti, sodomise Matt Hodson attaché au mât du navire ! Le viol homosexuel rappelle évidemment Délivrance, mais dans une façon presque onirique (ou cauchemardesque plutôt), sublimée par une BO ambiancée, sourde et pesante, une photo tout en contraste et des inserts sur l’immensité enténébrée de la mer… La Mer des Ténèbres pour nos deux malheureuses victimes.

 

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Après l’évasion, le film se concentre sur la douleur post-traumatique de l’agression et la désorientation des personnages, ce qui nous vaut quelques très belles séquences sur la plage : héros totalement désemparés, pauvres hères tournant en rond, incapables de surmonter psychologiquement ce qui leur est arrivé. Sacrée performance d’acteurs pour le coup, et très chouette petit film au final, dont l’épilogue tragique rédime largement les quelques longueurs du propos.

David Didelot

 

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  • Réalisation: Derek Erskine
  • Scénarisation: Derek Erskine
  • Production: Paul Alexander, David Picone, Naomi Lisner
  • Pays: Australie
  • Acteurs: Paul Alexander, Derek Erskine, Bertrand Cadart
  • Année: 2010

3 comments to Bolivian Kiss

  • Trapard  says:

    Pas un chef d’oeuvre, mais ça reste un chouette petit film comme tu dis.
    Pour ce qui est du viol homosexuel à la sauce Delivrance, on le retrouve aussi dans le film de Bruno Dumont « Twentynine Palms » avec ce couple qui traverse les USA. Mais là, on ne touche plus vraiment au thème « Nature vs Culture », ou disons que ça va au-delà de l’incommunicabilité, avec un rapport très fort au « territoire » (qu’on retrouve d’ailleurs aussi en milieu urbain).

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Twentynine_Palms_%28film%29« 

    • Trapard  says:

      Concernant le cocktail cité au début, je ne le connais pas. Mais au Pérou les feuilles de coca se mâchent pour ne pas tourner de l’oeil lorsqu’on monte très haut en altitude en montagne, à cause du manque d’oxygène. C’est une manière de décompresser.

  • David DIDELOT  says:

    Ah d’accord, je ne savais pas pour les feuilles de coca… Quant au film de Bruno Dumont, je ne l’ai pas vu. Je note !

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