Long Weekend

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Au pays des kangourous, Long Weekend n’est peut-être pas roi mais il n’est pas loin du trône, décrété film culte des antipodes et véritable emblème de cette Ozsploitation qui battit son plein au cours des années 70 et 80. Pas un hasard, d’ailleurs, si Jamie Blanks rendit au film un vibrant hommage trente ans plus tard, en signant un très chouette remake… Mais nous en recauserons bientôt. Heureux Français, donc, qui comme bibi purent le voir en VHS au début des eighties (cassettes estampillées D.E.C et Polygram), ou même au cinéma puisque le film sortit sur les écrans en 1980, après un passage remarqué au Festival du Film Fantastique de Paris, en 1979… Mais bon, tout cela remonte désormais, et les souvenirs s’estompent. De là ce conseil, amis cinéphages : nous vous dirigerions bien vers la cassette D.E.C ou la réédition Fil à Film, mais cela risque de vous coûter en temps – et peut-être même en fifrelins. Les amateurs iront donc chercher du côté de chez Synapse Films ou de Second Sight, et ils y trouveront sûrement leur bonheur en rayon bleu, se remémorant avec délice les charmes d’un film qui n’a jamais vieilli et que l’on connaît mal cependant.

 

 

 

Le réalisateur de Long Weekend d’ailleurs ? Colin Egglestone. Oui, pas le plus célèbre des cinéastes de cette « nouvelle vague » australe, qui commença sa carrière à la télévision, la poursuivit par un petit softcore (Fantasm Comes Again en 1977) et la termina par un bien moyen Cassandra en 1987. Entretemps, il y eut bien Dakota Harris, mais surtout ce Long Weekend millésimé 1978, deuxième film d’Egglestone et véritable diamant noir de l’Aussie horror, au firmament des grands noms et des gros titres de l’époque : qu’on pense à George Miller, Richard Franklin, Peter Weir évidemment, Brian Trenchard-Smith, Ted Kotcheff (avec son traumatisant et séminal Wake in Fright), Simon Wincer ou Russell Mulcahy un peu plus tard. Survival minimaliste situé dans la verte (et la bleue) australienne, Long Weekend est de ces « petits » films qui ne tiennent que par la grâce de leur réalisateur, que par une sorte de pureté induite par la misère de leur budget : mourir ou filmer, mourir ou produire même, quoi qu’il en coûte. On est habitués dans les années 70, et même au début des années 80. De ces films miraculeux donc, dont il ne faut rien soustraire et auquel il ne faut rien ajouter, qui vont droit au but et mettent promptement en place leurs enjeux esthétiques et thématiques, surtout quand le scénario est signé Everett De Roche – l’une des inspirateurs primordiaux de la Ozsploitation : Patrick, Harlequin, Déviation Mortelle, Razorback, Le Secret du Lac, Long Weekend donc et, partant, son remake en 2008. Bref, une sacrée source d’inspiration, au cœur du film qui nous occupe.

 

 

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Sur le papier, rien qui ne casse la baraque néanmoins : couple plutôt friqué demeurant dans les quartiers résidentiels de Melbourne, Peter et Marcia se bouffent le nez depuis quelque temps… En réalité, depuis que Marcia a trompé son conjoint et depuis qu’elle a choisi d’avorter, ne sachant qui était le père de l’enfançon. Pour recoller les morceaux, le mari organise une petite virée en pleine cambrousse australienne, au bord de l’océan. Voilà donc nos deux « tourtereaux » partis pour un « long weekend », à bord de leur 4×4 : Marcia aurait préféré le confort d’un hôtel, mais le bonhomme opte pour le camping sauvage, persuadé que ce retour au giron naturel lui permettra de reconquérir son épouse. C’était sans compter l’hostilité de Dame Nature, qui va littéralement pourrir l’ambiance et rouvrir les blessures d’un couple en perdition…Survival disions-nous, Long Weekend reprend en effet les codes du genre dans une première manière d’écriture, et de lecture : et quoi de plus logique qu’un tel film nous vienne des terres australiennes, pays-continent rural et sauvage, gage d’une authenticité parfaite et d’une homogénéité tonale tout au long du récit. Un film du cru pourrait-on dire, un film du terroir, qui exploite formidablement les données géographiques du décor. Et si la nature est un temple d’après le poète, c’est aussi un labyrinthe où l’on se perd et où l’on perd la raison, voire la vie. A ce titre, le dernier quart du film sublime cette angoisse pure de la nuit forestière, au silence brouillon, lorsque Peter se retrouve seul au milieu de la verte… devenue noire. Le spectateur remonte alors aux sources de ses primes terreurs, quand le 4×4 s’enfonce dans les chemins sombres du bois, sous une pluie battante et un orage d’enfer, d’autant que la musique – discrète et essentielle – souligne idéalement la tension qui va crescendo. Sans nul doute, les urbains plein d’urbanité trembleront devant Long Weekend, et les écolos éco-citoyens frissonneront de plaisir… ou de dépit, car la Nature a aussi une sale gueule dans le film, et si elle se venge à raison des agressions humaines (mégot balancé comme ça, arbre coupé pour le plaisir, pollution de l’océan, kangourou écrasé par mégarde, abattoir dans les parages…), Mother Gaïa n’en est pas moins terrible, à mille lieues de cette image romantique d’une terre nourricière et protectrice…

 

 

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Les premiers plans posent d’ailleurs les bases de l’opposition qui structurera le film : la prétendue civilisation (confort de la ville et de l’huis domestique) Vs la nature (végétation sauvage et crabe sur son rocher), dans une alternance de plans qui construisent une dialectique typique du survival… mais d’une façon bien singulière ici, sans rednecks dépravés dans les buissons ni tueurs dégénérés dans les bosquets : juste des insectes, quelques mammifères, des volatiles, la flore envahissante, des bruits nocturnes, la pluie, la nuit… Dans Long Weekend, les désagréments les plus mineurs de la vie sauvage prennent une dimension presque apocalyptique, comme si la nature parlait et menaçait, puissamment polyphonique dans ses avertissements (terrestres, aériens et marins), et comme si elle prévenait de sa supériorité essentielle sur l’Homme. Et c’est bien là que le film fait peur, car après cela on ne regardera plus un arbre, une fourmilière ou un moustique de la même manière. Tout est dans le détail ici, et Long Weekend ne mue jamais en simple film d’agression animale : un aigle femelle attaque bien le pauvre Peter (on lui a piqué un œuf), et un opossum lui mord bien la main, mais l’angoisse naît surtout de petites choses, telles cette ombre sous-marine qui semble surveiller le couple (un dugong, ou vache des mers), ou ces plaintes glaçantes du lamantin, qui brisent régulièrement les silences assourdissants d’un film sinistre. Les plaintes tragiques d’une Nature torturée, fantastique pour ainsi dire, surnaturelle même, et poursuivant de sa vindicte l’inconséquence des Hommes, à l’image de ce dugong qui ne veut jamais mourir et revient toujours, comme l’œil de la conscience… Un gros sentiment d’anxiété sourd ainsi de Long Weekend, que Jamie Blanks parviendra d’ailleurs à installer dans son remake, ce qui n’est pas si courant.

 

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Ici, la Nature ne se domestique donc pas : ce n’est ni un jardin français ni cette nature édénique de l’âge d’or… L’architexte religieux semble d’ailleurs de mise tant la métaphore est claire, inscrite à l’affiche du film : Their Crime was against nature, nature found them guilty ; accroche traduite en français de manière encore plus significative : Un crime contre nature…, tout simplement. La femme adultérine ? L’avortement qu’elle a décidé ? « Tu as tué un être vivant » lui dit son mari, et tu encours donc la sanction suprême semble lui rappeler la Nature. En fait, tout se passe comme si le décor empêchait les deux personnages de se réconcilier, aggravant plutôt les blessures intimes d’un couple à la dérive… D’ailleurs, le vrai sens du survival est peut-être à chercher de ce côté-là : dans cette manière de combat entre l’homme et la femme, dans la quotidienneté aliénante et problématique de cette vie à deux. C’est à cela qu’il faut survivre, c’est à cette tension palpable dans les échanges les plus banals, dans les silences lourds et les regards froids, dans les frustrations et les haines étouffées : insatisfait sexuellement, Peter surinvestit dans la pulsion de mort et le désir de violence (il ne sort jamais sans son fusil ou son harpon), jusqu’à viser sa femme au début du film, pour « essayer » sa nouvelle carabine à lunette… Femme frigide depuis qu’elle a trompé son mari et qu’elle a avorté, Marcia recouvre ses potentialités érotiques dans l’onanisme, et sa fonction génitrice dans la sacralisation étrange d’un œuf d’aigle… Le vrai survival est peut-être bien enclos là, dans ce duo absolument impossible dont se rit une Nature vengeresse et cruelle, tour à tour victime et coupable. Quel film bon sang, l’un des survivals les plus aboutis de la création, si ce n’est le meilleur d’entre tous.

David Didelot

 

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  • Réalisation: Colin Eggleston
  • Scénario: Everett de Roche
  • Production : Richard Brennan, Colin Eggleston
  • Pays: Australie
  • Acteurs: John Hargreaves, Briony Behets, Mike McEwen
  • Année: 1978

 

4 comments to Long Weekend

  • Trapard  says:

    Salut David.
    J’aime beaucoup ce film. Je m’étais d’ailleurs questionné sur ce type de cinéma des Seventies un peu différent et sorti en parallèle des films anti-pollution à base d’attaques animales. En parallèle aussi des films hippies sur le thème de la Nature (Walkabout, La Vallée…). Donc des films où la Nature happe littéralement les personnages centraux, comme « Picnic at Hanging Rock » (1975) évidemment. Donc encore l’Australie, la Pacifique…Mais aussi « Morbo » (1972) de Gonzalo Suárez en Espagne, et « Aguirre » de Werner Herzog. Le sujet vient de la peinture romantique allemande, mais aussi de Jack London. Et le thème de l’Homme isolé en lui-même face à la Nature contrebalance le mythe du surhomme exploité par les nazis pendant la guerre (qui dénaturent du même coup le romantisme pictural allemand), mais ça a été très peu exploité à ce moment-là par les Alliés, justement. Mais plutôt après, avec l’arrivée de Godzilla et de ses compagnons kaiju. Donc un retour au Pacifique, et à des sols moins surpeuplés. Et le cinéma du Pacifique, dont la ozploitation a beaucoup été destiné à l’exportation. « Long Weekend » est évidemment comme tu l’écris « un film du cru pourrait-on dire, un film du terroir », mais ce n’est pas un film destiné à un public australien des années 70, mais aux habitants ou aux ouvriers des grandes mégapoles qui pourraient imaginer « une nature aliénante » au-delà de la sortie des villes. Personnellement, comme j’ai grandi dans la Pacifique, « Long Weekend » ma fait très peu d’effets, si ce n’est de regarder la Nature (même sale) telle que je la connais, et d’intellectualiser le scénario d’Everett de Roche au lieu de le ressentir. « Picnic at Hanging Rock » et « Aguirre » me font beaucoup plus d’effets de par l’utilisation de la musique, avec des flûtes de pan en bois qui donnent des sons lyriques mais terre à terre.

  • David DIDELOT  says:

    Salut Jimmy, ce que tu dis à propos de ces films un peu différents du rayon agression animale basique, avec message écolo typiquement 70’s, est fort intéressant. Evidemment, je n’ai pas la vision que tu en as, ayant grandi loin de cette nature 🙂 Alors je t’avoue que je n’avais pas fait le parallèle avec la peinture romantique allemande (tu parles notamment de Friedrich je suppose ?), mais maintenant que tu le dis, effectivement…

    • Trapard  says:

      Oui, Caspar David Friedrich et le XVIIIe siècle. Puis les différents « Le Déjeuner sur l’herbe » évolueront vers une démocratisation ouvrière et une urbanisation de masse pas vraiment bénéfique pour la nature.
      Et toujours dans les années 1970, dans la logique de LONG WEEKEND, à voir aussi : MORBO
      -Un couple fraîchement marié s’aperçoit qu’ils ont peu de choses en commun. Mais quelque chose rôde aux alentours et la couple se déchire progressivement…
      -« Une rareté de l’écrivain Gonzalo Suárez qui rappelle beaucoup LONG WEEKEND bien qu’antérieur. La désagrégation d’un couple qui ne se comprend pas et doit se battre avec d’étranges éléments extérieurs. Unité de lieu, décor décrépi, ambiance lourde et envoûtante, tout l’univers de Suarez est au complet. La superbe chanteuse actrice Ana Belen et Victor Manuel (qui se marièrent pendant le tournage) incarne ce couple qui révélera une épouse au caractère bien trempé. » (Warning Zone)

      http://www.cinefiches.com/film.php?id_film=37512

      Sur Amazon :
      https://www.amazon.es/Region-Spanish-Without-English-Subtitles/dp/B01I08FVPM/ref=sr_1_4/260-5138013-1413369?s=dvd&ie=UTF8&qid=1546303817&sr=1-4&keywords=Morbo&refinements=p_n_binding_browse-bin%3A929003031

      Bonne année David, ainsi qu’à Rigs Mordo et à Toxic Crypt.

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