Gungala, la panthère nue

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Le cinéma est un art certes, mais c’est surtout une industrie : Gungala – La Vierge de la Jungle remporta un beau petit succès, et c’est en toute logique fiduciaire qu’une suite fut mise en chantier l’année suivante, avec Gungala – La Pantera Nuda (1968), disponible chez Artus Films bien entendu. Retour sous la canopée donc, et retour de la sculpturale sauvageonne devant la caméra, cette jungle girl toujours aussi bandante (pléonasme) puisqu’on retrouve l’immensément belle Kitty Swan dans la même tenue d’Eve. Derrière l’objectif, le débutant Ruggero Deodato prit le relais de Romano Ferrara comme l’explique le fameux réalisateur dans l’entretien proposé en bonus : un incapable a priori ce Ferrara, même si l’auteur du Monstre aux Yeux Verts est toujours crédité au scénario de cet opus 2, et même s’il eût probablement donné un cachet plus érotique au film, fasciné qu’il fut par la masturbation féminine d’après Deodato. Dommage quelque part… et même ailleurs !

 

 

Deodato donc, la jungle, l’aventure, l’expédition qui tourne mal : finalement, peut-on voir dans Gungala – La Panthère Nue les prolégomènes lointains des fugues forestières et sanglantes du réalisateur de Cannibal Holocaust ? Pas vraiment, sous peine de réécrire l’histoire et de forcer le trait. Alors c’est vrai, le film débute comme un Mondo des familles, avec cette traditionnelle voix off nous expliquant les charmes de l’Afrique éternelle, qui jurent avec ces grandes villes occidentalisées du continent… La dialectique peut lointainement rappeler le (vague) propos politique de Cannibal Holocaust et consorts. Mais la comparaison s’arrête là, définitivement. De même, l’épisode de la Bakenda adultère, abandonnée à son sort sur le fleuve, évoque très clairement cette séquence insupportable de la punition « par la pierre » dans Cannibal Holocaust… mais sans la cruauté glauque qui va avec bien sûr, et sans cette dimension ultra vériste conférée au classique de Deodato. Bref, si le réalisateur vise un peu plus d’authenticité ethnologique et géographique que dans l’opus précédent (via quelques plans rapportés du Kenya notamment), le quidam est d’abord là pour s’amuser et pour rêver un peu. Voyons plutôt dans ce Gungala une manière d’exploiter un mini genre rentable pour un réalisateur débutant, un parmi d’autres pour le père Deodato à cette période : le western et le film musical par exemple. Bref, Gungala ou autre chose, peu importe, du moment que le jeune cinéaste peut tourner.

 

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Et partant, peu importe l’ordinaire d’un scénario qui narre les tribulations d’une expédition dans les terres obscures du Bakenda, à la recherche de Gungala elle-même : on sait depuis l’opus 1 que celle-ci fut la seule survivante d’un crash aérien, alors qu’elle n’avait que trois ans, et sa famille doit absolument ramener la belle à Londres pour des histoires d’héritage… Mais c’était sans compter les tribus indigènes du lieu, particulièrement belliqueuses, et tous les dangers afférents à un tel périple. Ajouter enfin le carré amoureux qui se dessine entre nos trois aventuriers (Julie, Morton, Chandler) et Gungala, ce qui nous vaut quelques sous-intrigues parfaitement creuses d’ailleurs. Dea ex machina bien pratique, Gungala sauvera nos médiocres héros grâce à ses trente millions d’amis, lesquels ne pensaient qu’au gros diamant de la nana et se foutaient sur la gueule pour des affaires de sous. Insensible aux sirènes de la civilisation, mais brûlante d’amour pour le bellâtre Morton, l’héroïne restera néanmoins dans sa jungle adorée, couvée par sa panthère et son singe. On prend donc les mêmes et on recommence : comprendre les mêmes recettes de l’aventure exotique, les mêmes pièges de la forêt (la panthère, les tribus autochtones, les serpents, plus les sables mouvants ici), le même architexte des religions primitives (le fétiche sacré du Dieu Bukano)… et les mêmes longueurs aussi (la danse tribale au village, qui s’éterniiiiiise). Soyons honnêtes cependant, ce Gungala se veut plus enlevé et plus nerveux que l’original, dont le tempo s’accélère parfois et qui pose les enjeux narratifs de son histoire bien plus promptement que dans le premier film.

 

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Comme dans l’épisode précédent, le personnage de Gungala est évidemment au cœur du sujet, iconisé dès la séquence générique et courant à poil (ou presque) au milieu des zèbres et des buffles, ou prenant un bain purificateur dans l’océan régénérant… Une certaine image du Paradis en réalité, sublimée par la chanson titre Gungala avec ses voix très haut perchées, et un personnage tellement iconique – ou prétendu tel – qu’il fait même des petits dans le scénario : pour approcher la « panthère humaine », Julie sa cousine décide de se déguiser en Gungala… Le costume n’aura pas coûté cher, c’est une certitude. Sinon, quoi de neuf dans le dessin du personnage ? Pas grand-chose à vrai dire, si ce n’est que la nénette se déplace en lianes désormais, comme son aîné Tarzan bien sûr, qu’elle communique avec ses amis les bêtes en grognant comme un fauve, dans un décor carton pâte habité par une ménagerie haute en couleurs (les antispécistes d’ici-bas seront ravis), et qu’elle se montre un tantinet plus pudique que dans le premier Gungala. Ce qui n’empêche pas l’ami Ruggero d’enfoncer le clou de la tocade érotique, via les jeux un peu coquins de Chandler et de Julie. « Attention, c’est l’Afrique, ici. C’est la voix de la nature » déclare le blondinet, qui dérègle les sens et affranchit les corps. On imagine assez bien ce qu’aurait pu en faire un Joe D’Amato…

 

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Et puis sachons apprécier les bonnes choses, ce petit côté « politique » conféré au film lorsque cet Arabe fourbe et fielleux manipule les autochtones dans son rêve « khadafien » et panafricaniste, afin que les tribus noires se soulèvent contre les blancs… et que le salopard puisse – surtout – récupérer le joyau de Gungala. « Les Arabes sont fanatiques de nature » dit d’ailleurs l’un des personnages. Heureusement qu’SOS Racisme n’existait pas encore ! Enfin, le film ne se départit pas d’un joyeux second degré (« Tu es plutôt coquette pour une sauvage« ), et de moments carrément loufoques qui forcent le sourire d’un spectateur complice : voir cette impossible séance photos auprès de l’épave de l’avion, qui vaut très clairement son pesant de cacahuètes… et de bananes. Une suite meilleure que l’original finalement, et sacrément rigolote quand on veut bien souffrir la franche naïveté du propos.

David Didelot

 

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  • Réalisation: Ruggero Deodato
  • Scénario: Romano Ferrara
  • Titre original: Gungala, la pantera nuda
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Kitty Swan, Micaela Pignatelli, Angelo Infanti, Jeff Tangen
  • Année: 1968

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