L’Evadé de l’Enfer

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Il y a peu, Artus Films tirait une nouvelle salve de classiques, avec pas moins de six titres puisés dans le cinéma américain des années 40 et 50. Le charme intangible du noir et blanc et de l’objet désuet, le plaisir délicieux de la découverte impromptue et du « petit » film, pour des titres oubliés généralement, classés selon leur genre par le gros Ours. Et l’on peut dire ici qu’il y en a pour toutes les papilles : film noir, aventures, guerre, cape et épée, comédie… Bref, une collection conforme à la politique patrimoniale d’Artus Films, contre-point fort appréciable aux « grosses sorties » de la maison (les éditions mastoques des grands Lucio Fulci). Une collection coup de cœur en quelque sorte, risquée même, mais Thierry Lopez et Kevin Boissezon s’en foutent, qui font d’abord causer la simple cinéphilie du spectateur curieux : pas sûr en effet que les classiques d’Artus trustent bientôt les premières places au box office du DVD, ce qui rend la démarche et le projet encore plus beaux. Seul petit regret, que les jaquettes ici choisies ne reproduisent pas les affiches originales des films, qui eurent une autre gueule que ces montages photos un peu trop neutres. Mais bon, nous chipotons.

 

 

 

Des genres tous azimuts disions-nous, parmi lesquels le fantastique bien évidemment : au même rayon, et rangé dans le même tiroir, Artus avait déjà édité le joli conte Au-delà de Demain (Beyond Tomorrow, 1940). Cette fois, c’est L’Evadé de l’Enfer qui tient le haut du pavé, autrement dit Angel on My Shoulder (1946) : dernier film d’Archie Mayo (réalisateur né au XIXe siècle, à la filmo longue comme le bras), et production gentiment fantastique donc, tirant sur la fable romantique et la comédie mélodramatique, mais rompant surtout avec la sinistrose gothique du cycle Universal ou avec l’épouvante psychologique des productions Val Lewton. Eh oui, le traumatisme de la guerre poussait aussi à des échappatoires plus gaies et plus légères (en apparence tout du moins), comme celles offertes par Le Défunt Récalcitrant d’Alexander Hall (1941), Le Ciel peut Attendre d’Ernst Lubitsch (1943), ou Un Pacte avec le Diable de John Farrow (1949). Pas un hasard d’ailleurs si l’on retrouve Harry Segall à la plume de cet Evadé de l’Enfer, dramaturge et scénariste qui fut l’une des chevilles ouvrières du genre en signant la pièce de théâtre Heaven can Wait  justement, à l’origine de quelques comédies fantastiques du même bois.

 

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Fabriqué d’après le motif du pacte diabolique, le scénario narre donc les mésaventures post mortem du gangster Eddie Kagle, tué par l’un de ses associés pour une obscure histoire de sous… Sitôt convoyée en Enfer, l’âme d’Eddie rencontre le Diable qui lui propose un marché (eh oui, vieille habitude méphistophélique) : retourner sur Terre, habiter un temps le corps du bon juge Frederick Parker (sosie parfait d’Eddie) et assouvir sa vengeance. Evidemment, le Diable a quelque idée derrière la tête, bien décidé à ruiner la carrière et la réputation de Parker : en effet, celui-ci passe son temps à faire le Bien autour de lui, ce qui n’arrange pas les affaires du Démon. Et voici donc Méphisto et son serviteur dans le monde des Hommes, à la recherche de Frederick Parker. Comme un chien dans un jeu de quilles, l’âme d’Eddie Kagle débarque donc dans l’univers ouaté et policé du gentil juge, qui n’épouse en rien les bonnes manières de l’homme de loi… à la stupéfaction de Barbara Foster, la promise de Parker, qui n’y comprend goutte dans ce changement de comportement. Mais comme l’on sait, le caractère est aussi affaire sociale, au sens où il évolue au gré des rencontres et des circonstances : tombé dingue amoureux de la belle Barbara, Eddie Kagle mue bientôt en « vrai » Frederick Parker psychologiquement parlant, ce qui ne plaît guère à Belzébuth…

 

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Dans ce genre de productions, tout est souvent affaire de casting, le producteur Charles R. Rodgers misant ici sur la puissance attractive de son affiche : l’impeccable Paul Muni d’abord (Eddie / Frederick donc, et inoubliable Tony Camonte dans le Scarface d’Howard Hawks en 1932), suivi comme son ombre par ce Diable de Claude Rains (déjà coutumier du genre avec Le Loup-garou de George Waggner ou Le Fantôme de l’Opéra version Arthur Lubin). Côté féminin, Anne Baxter endosse le rôle de Barbara, amoureuse transie de Frederick / Eddie, bien avant de jouer les princesses égyptiennes dans Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille (1956). Bref, le charme absolu d’un générique, qui fait écho à l’élégance d’un décor estampillé 40’s et invite nos contemporains à un cinoche totalement disparu, où la classe de la mise en scène se le dispute à la joliesse de la photo : dans un univers tout en contraste, l’irréalité naturelle du noir et blanc est encore le choix le plus idoine au manichéisme du conte. A ce titre, l’Enfer selon Mayo vaut son pesant de plaisirs, dans un premier quart d’heure parfait de naïveté et de maîtrise esthétique, qui mélange tonalités loufoque et typiquement lugubre : souterrains enténébrés, éclairés seulement par les flammes de fourneaux qui fonctionnent à plein régime, fumerolles asphyxiantes, damnés qui cheminent sur de grands escaliers et prévôts torse nu au service de leur Maître, lequel règle la température en son Royaume depuis son bureau cossu… Evidemment, c’est l’humour qui domine la plupart du temps, dans un film scandé par les spirituelles maximes d’une Démon un peu dépassé (« j’abhorre l’altitude » dit-il dans un avion…) et par des dialogues souvent savoureux, piquants et pleins d’esprit, puisés au comique de caractère du scénario.

 

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Autant d’atouts qui rendent donc le film très plaisant, souvent amusant, même dans ses fragments les plus mélos et les plus convenus : plutôt étiré (1h40), L’Evadé de l’Enfer ne souffre guère de longueurs néanmoins, même lors de ces « roucoulades romantiques » dont parle le Diable, qui aimerait bien qu’Eddie restât Eddie : fumeur, buveur et baiseur. Eh oui, vis pleinement quoi qu’il t’en coûte signale le carton introducteur, sentence répétée par le Diable au cours du film. Seulement voilà, l’amour a ses raisons que le Malin ne connaît pas : la rédemption et le pardon par la passion amoureuse… Sauf que tout rentre dans l’ordre à la fin, et que l’épilogue peut même laisser un petit goût amer au fond de la gorge car, sans spoiler, les méchants sont définitivement punis quand même. Presque dommage tiens, tant Eddie Kagle nous paraissait bien sympathique…

David Didelot

 

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  • Réalisation: Archie Mayo
  • Scénario: Roland Kibbee, Harry Segall,
  • Production: Charles R. Rogers, David W. Siegel
  • Titre original: Angel on my Shoulder
  • Pays: USA
  • Acteurs: Paul Muni, Claude Rains, Anne Baxter, Onslow Stevens
  • Année: 1946

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