Les Contes aux Limites de la Folie

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Avec la série British Terrors, les éditions ESC auront largement réussi leur coup : redorer le blason des films à sketches de la Amicus (on attend encore La Maison qui Tue, ce qui ne saurait tarder), et faire un peu d’archéologie en exhumant une petite rareté du rayon, Les Contes aux Limites de la Folie (1973). D’ailleurs, Tales That Witness Madness n’est pas une production Amicus au sens strict du terme, film parmi les moins connus du rayon omnibus de la période. Et pour cause : sa distribution fut largement salopée par la Paramount qui ne crut jamais vraiment au potentiel commercial du film, au point qu’il est resté inédit sur les écrans français. Ce qui en fait sûrement le titre le plus intéressant de la collection : pas le plus réussi objectivement, mais certainement le plus énigmatique pour le quidam… Un sans faute donc pour ESC, exception faite du Caveau de la Terreur peut-être, qu’on aurait aimé (re)voir dans sa version uncut. Mais bon, la perfection n’est pas de ce Monde.

 

 

Ici, c’est donc toujours la même chanson : combo DVD/Blu-ray (version française et version originale sous-titrée), livret très informé de Marc Toullec qui, comme à son habitude, fait mouche dans l’art de conter simplement l’histoire du film – de sa genèse à sa distribution -, et puis Laurent Aknin au micro, dans un module vidéo au cours duquel le bonhomme souligne ici l’importance symbolique du film, œuvre de fin de cycle et de fin de règne pour le cinéma d’épouvante anglais. En 1973, d’immenses orages grondaient en effet, qui changeraient définitivement la face du fantastique à l’écran… Bref, toujours la même politique éditoriale, toujours les mêmes zigues aux commandes, et toujours le même soin apporté à l’emballage, joli mediabook qui reprend le motif drolatique de l’affiche US en couverture. Oui, les cinq objets alignés (bientôt six), ça a de la gueule sur nos rayonnages, et le prix (élevé) en vaut carrément la chandelle. Prions maintenant pour qu’ESC puisse choper Le Jardin des Tortures, Le Club des Monstres et – pourquoi pas ? – The Uncanny. Rien que pour nos amis les chats tiens…

 

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Pour comprendre tout l’intérêt de Tales That Witness Madness, il faudra donc se reporter à la prose de Marc Toullec et à la faconde de Laurent Aknin. Signalons simplement que notre film fut produit par la World Film Services, petite structure qui surfa brièvement sur le succès de la Hammer et de la Amicus, au même titre que la Tigon ou que la Tyburn. Ce qui, en réalité, ne change rien à l’affaire, puisque ces Contes aux Limites de la Folie épousent les mêmes attendus et empruntent aux mêmes invariants que ceux éprouvés par la Amicus. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, tant qu’à la fin l’amateur n’y verra que du feu : d’abord, Freddie Francis, réalisateur passé maître du rayon dont le CV n’est plus à faire (les formidables Histoires d’Outre-tombe et Le Train des Epouvantes par exemple), et qui signait là son dernier film du genre. Puis un casting aux petits oignons, qui convoquent de ces acteurs illuminant une affiche de leur seul patronyme : honneur aux dames avec Joan Collins et Kim Novak – brunette et blondinette à la recherche d’un nouveau souffle à cette époque -, bien accompagnées par Messieurs Jack Hawkins (le Quintus Arrius de Ben-Hur) et le regretté Donald Pleasence, qui entamait là un mini cycle omnibus dans sa filmo pléthorique (Frissons d’Outre-tombe, The Uncanny et Le Club des Monstres).

 

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Enfin, la même structure narrative gouverne aux débats, avec prologue et épilogue qui enclosent une poignée de récits, augmentée d’une chute un peu vite emballée qui pourrait illustrer l’avertissement suivant : méfiez-vous des apparences… surtout quand on cause démence. Rien de nouveau sous le soleil donc, et même un peu de redite tant le scénario bouffe au même râtelier que ses prédécesseurs : au gouvernail de l’écriture, on ne trouvera donc ni Robert Bloch ni Milton Subostky, mais Jennifer Jayne (planquée derrière le pseudonyme de Jay Fairbank), actrice de son état et épouse vampire dans Le Train des Epouvantes. La donzelle imagine ici quatre historiettes reliées entre elle par un fil narratif qui n’est pas sans rappeler celui d’Asylum d’ailleurs, dans le choix d’un cadre, d’un thème et de profils en action : le décor principal d’un l’hôpital psychiatrique, la folie comme canevas primordial, et deux médecins qui s’en vont écouter les histoires de patients internés. Un récit psychanalytique pour commencer (Mr. Tiger), dans laquelle un problem child imagine (ou pas) son ami le tigre bouffant une mère trop poule et un père trop absent. On se construit certes dans l’opposition à ses aînés, mais de là à flinguer père et mère… Le prolongement cathartique de cette colère est-il fantasme ou réalité d’ailleurs ? Puis l’objet hanté dans Penny Farthing, avec ce vieux portrait de l’Oncle Albert poussant un jeune antiquaire à chevaucher un grand bi- de l’époque victorienne, lequel lui permet de voyager dans le temps… Au menu, pouvoirs télékinésiques, fugues spatio-temporelles, métempsychose et la jolie Suzy Kendall en dessert (qu’on vit dans quelques giallos à la même période), avant qu’un feu purificateur mette fin à cette drôle de malédiction…

 

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Les deux autres segments, sans être renversants, relèvent tout de même un peu la sauce. Dans Mel, Freddie Francis transgresse quelques conventions avec cette histoire de fétichisme végétal qui touche le dénommé Brian : au grand dam de son épouse Bella, le jeune gars s’amourache d’un tronc d’arbre en forme de corps féminin… Tordu le truc, vraiment, paraphilique même, et passée une conclusion un peu grotesque, force est de constater l’originalité torve du segment : presque Christine en mode sylvestre avec cette vieille souche jalouse et agressive, et presque un avant-goût d’Evil Dead quand Bella, dans un cauchemar, est littéralement harcelée par des branches vicieuses en pleine forêt… Et si Luau, le dernier épisode du film, tire un peu à la ligne, Kim Novak y brille en MILF de base et en riche parvenue : sans le savoir, elle est le jouet d’une étrange cérémonie au cours de laquelle sa fille termine en plat principal d’agapes religieuses… Cruel à souhait, Luau est certainement la meilleure portion du film, tirant parti d’une source joliment folklorique et de rites érotico-sanglants qui brisent un peu la timidité ambiante de ces Contes…  Certes, le rouge est mis parfois (dans Mr. Tiger notamment) et les maquillages font souvent bel effet (Penny Farthing), mais le film souffre d’une cruelle indigence question picaillons, et l’on sent bien que le genre est en fin de vie, à bout de souffle même… Ceci n’empêchera pas de goûter à ces Contes aux Limites de la Folie, tant sourd ici ou là cet humour noir et cette insolence qui furent l’une des marques tonales du genre. Pas la peine de se mentir néanmoins, on est loin d’Histoires d’Outre-tombe ou du Caveau de la Terreur en l’espèce, mais le bel esprit de la chute et l’ironie mordante de l’horreur pointent parfois dans Tales That Witness Madness, ce qui est bien l’essentiel. Un film plus anecdotique qu’autre chose objectivement parlant, mais dont la rareté vaut qualité, illuminé en outre par un générique comme on en fait peu.  Et rien que pour cela…

David Didelot

 

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  • Réalisation: Freddie Francis
  • Scénario: Jennifer Jayne
  • Production: Norman Priggen
  • Titre original : Tales That Witness Madness
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Donald Pleasance, Jack Hawkins, Georgia Brown, David Wood
  • Année: 1973

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