Selle d’Argent

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2018, année Lucio Fulci. Heroes die young dit-on, mais Fulci never dies, surtout quand Artus Films met la main sur quelques titres emblématiques du bonhomme : de la caverne de l’Ours déboulait en quelques mois le triplé magique d’une filmographie exemplaire (comédies incluses) : j’ai nommé L’Enfer des Zombies, L’Au-delà et Frayeurs, tout cela empaqueté dans la dentelle de mediabooks terribles, version DVD / Blu-ray et bonus inédits en suppléments… ou vice-versa. Sans compter l’imminente sortie de L’Eventreur de New York chez The Ecstasy of Films, dans un emballage qui risque là encore de foutre tout le monde par terre… Bref, si la valeur n’attend point le nombre des années, la patience reste mère de toutes les vertus, et il faut savoir ronger son frein pour goûter pleinement aux saveurs d’un cinéma tout à fait singulier, dans des copies ahurissantes de netteté et des coffrets golden premium.

 

 

N’empêche, la meilleure nouvelle n’était peut-être pas contenue dans ces rééditions, films autrefois labellisés Neo Publishing qui firent frétiller la galaxie DVD, quand le cinéma bis n’était pas encore de mode, et quand le rayon bleu n’était encore que science-fiction. En réalité, nous n’étions pas au bout de nos surprises car au milieu de toutes ces merveilles, Artus Films dégotait surtout un inédit de chez inédit, du moins en nos contrées : le méconnu Selle d’Argent (Sella d’Argento dans la langue de Dante, et Silver Saddle dans celle de Shakespeare), premier combo DVD / Blu-ray de la très riche série Western européen dans le catalogue Artus. Au passage, ladite galette regorge de modules qui font toute la lumière sur ce drôle d’objet : présentation de Lionel Grenier bien sûr, lequel explore les filiations du film dans l’histoire du genre (L’Homme des Vallées Perdues, Le Dollar Troué), puis grosse partie Alain Petit (qui creuse le générique de Selle d’Argent et révèle à nos oreilles ses souvenirs fulciens), avant de faire parler les protagonistes du film (Fabio Frizzi surtout, Giuliano Gemma lui-même, et puis Bruno Micheli questionné dans la salle de montage). Bref, vous saurez tout sur Selle d’Argent, et l’on peut dire que ça change des sempiternels commentaires sacrifiés aux « gros films » de l’Italien.

 

 

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Shooté entre L’Emmurée Vivante et L’Enfer des Zombies – soit juste avant l’âge d’or du cinéma de Lucio Fulci -, Selle d’Argent tombe mal à peu près en tout : film éclipsé par les forfaits gorasses du bonhomme réalisés dans la foulée, et film presque terminal dans la tradition du western italien… Bref, une œuvre de transition et de conclusion si l’on peut dire, rattaché pourtant à un genre  proprement fulcien  dans le sens où le réalisateur ne dissimulait pas son goût pour l’Ouest sauvage et ses mythologies afférentes. Bref, un truc anachronique en quelque sorte, trop tardif, et peut-être moins emblématique du style Fulci que ses autres films. Décevant pour beaucoup, pur produit de commande, et bien trop « classique » de la part d’un réalisateur qui sublima l’Ouest violent dans des films d’une cruauté absolue et d’un pessimisme crasse : qu’on se rappelle les fugues sadiques du Temps du Massacre (1966), et des Quatre de l’Apocalypse surtout (1975)… Tout pour déplaire quoi et, partant, tout pour intriguer. L’histoire ici contée narre les aventures du bounty killer Roy Blood. Enfant, le héros assiste au meurtre de son père, tué par l’homme de main du clan Barrett : des propriétaires terriens sans scrupule et cupides… Mais dans le même mouvement, le petit Roy dézingue à son tour l’assassin et s’empare de sa selle d’argent, comme pour se souvenir toujours de ce double crime…. Grosse ellipse temporelle, et voici Roy Blood errant dans les plaines sauvages, dont la haine n’a pas faibli depuis l’enfance. Jusqu’au jour où il sauve d’un guet-apens le dernier rejeton de la famille Barrett, un enfançon bien sympa avec qui il se lie d’amitié… Le chasseur de prime se fait alors Mary Poppins, car les méchants semblent avoir changé de visage : Garrincha et sa bande de desperados qui rêvent d’une rançon mirobolante après l’enlèvement de l’angelot ; et puis le joli cœur Turner, intendant des Barrett qui désire faire main basse sur la fortune de ses patrons en se débarrassant du gosse et en épousant la belle héritière, Margaret… Oui, Roy Blood risque encore de faire couler le sang.

 

 

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Le scénario de Selle d’Argent reprend donc les motifs constitutifs d’une tradition largement éprouvée en 1978 : souvenir traumatique de l’enfance, vengeance par delà les années, loi du Talion et du sang, fétichisme morbide (la fameuse selle), et sacro-sainte famille dont il faut sauver l’honneur… Autant de motifs mythologiques passés au tamis du western et du désert (espagnol), incarnés par des personnages prototypiques du rayon : le poor lonesome cowboy en vadrouille, le salaud de propriétaire terrien, la pute au grand cœur (très belle Licinia Lentini, brunette incendiaire et bien en chair), l’adjuvant malin et facétieux (superbe Geoffrey Lewis), le pistolero mexicain sans foi ni loi, et la belle oie blanche rétive aux avances d’un prince charmant retors… Du pittoresque et du folklorique au kilo donc, à l’image de cet homme de Dieu qui, tout de même précautionneux, cache son colt sous sa bure de moine. Bref, l’amateur de cache-poussière et de Winchester est au chaud dans ses Santiags, d’autant qu’il retrouvera quelques abonnés du genre dans Selle d’Argent : le regretté Giuliano Gemma au premier chef (Un Pistolet pour Ringo et sa suite, Le dollar Troué, Texas…), toujours beau et charismatique lorsqu’il endosse la défroque du héros bien rasé, l’incroyable Aldo Sambrell dans le rôle du bandit Tex Mex, et puis Donal O’Brien en homme de main du clan Barrett… Ajouter à cela Cinzia Monreale, bien plus fraîche ici que dans Blue Holocaust et L’Au-delà, et le grand Ettore Manni dans la peau de Thomas Barrett. Du beau monde en un mot, sans qu’à l’Ouest il n’y ait pourtant rien de nouveau. Le film démarrait néanmoins comme le meilleur des westerns, comme l’un des plus noirs tout du moins, puisant à la source mythologique du crime matriciel – ou plutôt patriciel -, sublimé de surcroît par un art de la mise en scène qui n’est plus à prouver quand on cause Fulci. De même, sourd la mélancolie des grands espaces dans Selle d’Argent, car le western est d’abord affaire d’horizon, brisé dans sa ligne par quelques décors consubstantiels au genre : le bordel/saloon, le relais mal famé, le cimetière, le village mexicain abandonné, le monastère, les collines arides du désert… Malheureusement, tout le film est sur la brèche, qui manque d’unité tonale, ponctué de moments très légers et presque familiaux qui évitent cependant la mièvrerie de gamineries insupportables… ce qui n’est jamais gagné quand un gosse occupe la première place ! Le cul entre deux selles, le quidam navigue entre tragédie profonde et œuvrette d’aventures, comme si les couches appliquées se mariaient mal sur la toile. Inutile de dire qu’on reconnaît peu le Fulci de la « grande période » dans Selle d’Argent, même si quelques plans réfèrent à cette imagerie obsessive de la mort, si chère au réalisateur : les moines suppliciés dans leur monastère, l’enfant fouetté par ce taré de Garrincha, le meurtre initial du père, et puis c’est à peu près tout.

 

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Rayon action, on en aura pour notre argent cependant : gunfights bien sentis, coups de poing dans la gueule et galipettes héroïques (Giuliano Gemma oblige) scandent un film dont le rythme ne faiblit jamais, bien aidé ici par une BO idoine qu’on croirait pêchée chez Ennio Morricone (signée, entre autres, Fabio Frizzi). D’accord, le film ne révolutionne rien et reste assez anecdotique, mais Selle d’Argent est plaisant de bout en bout, jusqu’à un coup de théâtre final qui signe tout de même la marque Fulci : définitivement, les Hommes sont des loups et des chacals, et les liens d’amour et de sang ne sont rien face à la cupidité de nos cœurs…

David Didelot

 

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  • Réalisation : Lucio Fulci
  • Scénarisation : Adriano Bolzoni
  • Production : Piero Donati
  • Titre original : Sella d’Argento
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Giuliano Gemma, Ettore Manni, Sven Valsecchi, Cinzia Monreale
  • Année : 1978

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