Morte Sospetta di Una Minorenne (The Suspicious Death of a Minor)

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De Sergio Martino, le cinéphile bien mis connaît forcément les giallos des primes seventies. Plus encore, le bisseux curieux aura certainement vu les polars du bonhomme, et ses films d’aventures horrifiques de la fin des années 70. Et si l’on creuse encore, les plus fouineurs d’entre nous n’auront pas snobé le rayon comédies du réalisateur, non moins que ses post-apo 80’s un peu culte désormais : 2019 Après la Chute de New York et Atomic Cyborg. Deux belles petites choses certes, très appréciées des amateurs aujourd’hui, mais qui ne résument en rien la riche carrière de Sergio Martino, l’un des plus talentueux faiseurs de bis rital. En deux décades bien remplies – les années 70 et 80 -, le mec est passé par toutes les couleurs du bis si l’on peut dire, qui excella surtout dans le thriller étrange (un parmi d’autres : L’Etrange Vice de Madame Wardh), le proto slasher (l’extraordinaire Torso), et le polar très musclé, comme il en fleurit des bouquets dans les cités sauvages de la Botte : Rue de la Violence par exemple, sorti chez Neo Publishing en son temps…

 

 

 

D’une certaine manière, Morte Sospetta di Una Minorenne (1975) concluait tous ces cycles dans la filmographie de Sergio Martino, qui s’inscrivait d’abord dans le sillon tracé par Les Frissons de l’Angoisse (1975… aussi). Du moins le film fut-il vendu ainsi, comme un thriller post-Deep Red rangé illico presto dans la troisième étagère du giallo : l’ère tertiaire du genre si l’on veut segmenter le rayon, après le giallo des origines – sauce Mario Bava – et le giallo qui chante comme L’Oiseau au Plumage de Cristal. Toute autre histoire du thriller italien est évidemment la bienvenue, car il est du giallo comme d’un labyrinthe, dédale de chapelles et palette de tons qui souffrent différentes entrées dans le cœur des amateurs. D’ailleurs, Morte Sospetta di Una Minorenne n’a de giallo que le titre en réalité, si l’on excepte deux ou trois séquences saillantes. Fin connaisseur du rayon, Martino met les bouchées double en l’espèce, au son d’une musique ad hoc hyper influencée par la BO des Frissons de l’Angoisse : meurtres plutôt sanglants de nanas vaguement dépoilées (dont un bel égorgement), arme blanche de rigueur tenue par un tueur aux lunettes miroirs, ornementations filmiques très giallesques dans l’esprit (plans alambiqués et caméra subjective de sortie), maquillage bien craspec d’un visage tout brûlé (celui de l’assassin), plus cette tête d’une malheureuse victime qui traverse la vitre de sa fenêtre avant d’expirer… Ne cherchez pas, vous avez déjà trouvé. Oui, le jaune est mis en ces instants, mais juste en ces instants.

 

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A quelle chapelle appartient alors Morte Sospetta di Una Minorenne ? Celle, d’abord, de ces films un peu méconnus dans la carrière d’un réalisateur, qui n’ont pas eu la chance d’une sortie ciné en nos contrées (a priori), ni même d’une édition VHS ou d’une galette DVD. Merci donc aux Anglais de Arrow Video pour ce superbe combo – sans VOSTF malheureusement, mais l’on est habitués -, augmenté d’un livret explicatif tout à fait essentiel et d’un entretien substantiel avec le réalisateur. Merci bis même, car The Suspicious Death of a Minor (ou Too Young to Die également) est de la race de ces très bons films, loin d’être anecdotique dans l’œuvre de Martino, et peut-être même l’un de ses titres les plus aboutis. Il faut dire que le bonhomme sut toujours s’entourer des meilleurs, parmi lesquels le producteur Luciano Martino (frère de) et l’infatigable Ernesto Gastaldi au scénario, fournisseur primordial de la bisserie italienne sur plusieurs décennies, et fidèle compagnon de route de Sergio Martino durant toutes ces années. Avec le réalisateur lui-même, Gastaldi imagine ici l’histoire ô combien sordide de l’inspecteur Paolo Germi qui enquête sur le meurtre d’une très jeune fille, Marisa Pesce. Notre détective pénètre alors dans le monde interlope des réseaux de prostituées mineures, de ceux qu’il ne faudrait pas démanteler car les clients de ces fifilles sont sûrement de la haute… Peut-être même que le big boss de la toile est ce banquier fort respectable, Gaudenzo Pesce (le grand Massimo Girotti), homme bien sous tout rapport dans sa magnifique villa. Tant pis, on n’arrête pas Paolo Germi, même en lui proposant des mille et des cents, d’autant que le méchant a fait tuer le bras droit de notre héros, le sympathique Giannino, ainsi que sa petite amie, Gloria (feu Jenny Tamburi)…

 

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Dit comme ça, le film évoque immanquablement La Lame Infernale de Massimo Dallamano (sorti l’année précédente, avec dans le rôle du policier… Claudio Cassinelli), très marqué par un contexte politique délétère et la délitescence morale des élites. On comprend aussi que le libéralisme sociétal du temps (l’émancipation sexuelle de la jeunesse) peut mener au pire quand les structures protectrices d’une société ne jouent plus leur rôle : l’Etat, et même la famille… Mais rassurez-vous, toute ressemblance avec notre époque serait pure coïncidence… ou pas. La Lame Infernale oui, même si le ton conféré ici est plus joyeux quelque part, étrangement plus léger malgré la gravité du sujet, et malgré l’horizon qui s’obscurcit méchamment dans l’épilogue… Un ton aux limites du burlesque parfois – le running gag des lunettes – qui rappelle que Martino brilla aussi dans la comédie, dont la police fait ici gentiment les frais. Bref, c’est le mélange des teintes qui intéresse Martino, le mixe des couleurs et des ambiances dans le cadre crasseux des faubourgs milanais, sans que n’en souffre réellement la crédibilité du propos. Eh oui, la vie n’est pas monocolore de toute façon, et l’on peut aussi sourire au milieu d’une tragédie ou d’un dépotoir. Mais que l’on pleure ou que l’on rie, il est une certitude absolue : le dynamisme du film ne se dément jamais, à base de filatures, de courses poursuites (en voiture, dans le métro, sur les toits… à la Bebel quoi !), de bastons, de gunfights et de duels qui ne laissent jamais bâiller le quidam, eu égard au brio d’une mise en scène ultra efficace et au choix pertinent du décor à chaque nouvelle séquence : ici le Grand 8 d’une fête foraine, là un cinéma (qui projette d’ailleurs Ton Vice Est une Chambre Close Dont Moi Seul Ai la Clé), ailleurs le tunnel ferroviaire séparant la Suisse et l’Italie… Bref,  Too Young to Die est aussi et avant tout un film d’action parfaitement huilé, qui pourrait en remontrer aux maîtres du genre, encore aujourd’hui.

 

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Pour mener la danse, le regretté Claudio Cassinelli enfile donc la veste du détective Paolo Germi, inspecteur hard boiled sous ses faux airs d’intello à lunettes. L’intérêt principal du film est bien dans le dessin de ce policier, dont on ignore longtemps qu’il en est (de la police), personnage aussi déluré que ce petit peuple italien dont il a la surveillance : les voleurs pas méchants, les prostituées du quartier, les pauvres gosses du coin, auxquels se frotte un flicard bien plus proche de cette « populace » que de ses supérieurs (l’impeccable Mel Ferrer, qui tentait alors de se refaire la cerise en Italie). Bref, Morte Sospetta di Una Minorenne est un vrai film de gauche, qui n’oppose pas flicaille et bon peuple puisque les deux sont de même extraction et sont pareillement soumis aux dominants en col blanc. Pas la gauche puérile des anti-flics rabiques : on laisse ça aux rebelles 2.0, et on préfère mater du Sergio Martino.

David Didelot

(Merci à Didier Lefèvre !)

 

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  • Réalisation : Sergio Martino
  • Scénarisation : Ernesto Gastaldi, Sergio Martino
  • Production : Luciano Martino
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Claudio Cassinelli, Mel Ferrer, Lia Tanzi, Jenny Tamburi
  • Année : 1975

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