The Devil and Father Amorth

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Mais de quoi The Devil and Father Amorth est-il le nom ? Un dernier rogaton ramassé dans le sillage de L’Exorciste, 45 ans après ? L’aboutissement d’une filmographie sacrifiée à l’exploration réitérée du Mal ? Un coup de pub Netflix pour faire pièce aux Conjuring et Insidious si l’on cause infestations diaboliques ? En d’autres termes, Gabriele Amorth serait-il le premier rival des époux Warren dans l’ordre des chevaliers du Bien, et le spectateur aura-t-il droit à ses exploits déclinés en plusieurs films ? Pourquoi pas après tout… La rumeur court d’ailleurs que le studio Screen Gems aurait acquis les droits exclusifs des deux fameux livres du Père Amorth, Un Exorciste Raconte et Nouveaux Récits d’un Exorciste : pour en faire une franchise capable de concurrencer le succès des Conjuring ? Pour exploiter les aventures du prêtre au pays des Démons ? Possible.

 

 

 

Sur ce terrain, William Friedkin a deux longueurs d’avance, The Exorcist oblige. Bien décidé à remettre les pendules à l’heure et les idées en place, le réalisateur ouvre d’ailleurs son documentaire sur la genèse de son chef-d’œuvre : vieilles interviews de William Peter Blatty, visite en règle de Georgetown, et petite fugue dans le Maryland, là même où Blatty pêcha son inspiration pour l’écriture de son livre (ce cas d’un jeune garçon possédé, en 1949)… Narrateur impeccable, Friedkin rappelle à demi-mot qu’il fut tout de même l’un des fondateurs du rayon, celui de la diablerie domestique, bien conscient de l’impact qu’eut son film sur les consciences et l’histoire du genre. On ne peut lui retirer cette médaille, et il n’est donc guère étonnant que Mark Kermode cosigne le scénario de The Devil and Father Amorth, fan fou de L’Exorciste et auteur du magnifique documentaire The Fear of God : 25 Years of The Exorcist (1998), ainsi que du livre Dans les Coulisses de L’Exorciste (2001). Bref, le fantôme de Pazuzu plane indubitablement sur ce Devil and Father Amorth (Father Merrin ?), au point que le film se clôt sur les fameux escaliers jouxtant la maison des MacNeil et qu’il est dédié à William Peter Blatty, décédé en 2017…

 

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William Friedkin n’a donc pas attendu James Wan et Jason Blum pour cuisiner un cinéma d’horreur trempé dans le vérisme des faits, qui procure évidemment ce petit supplément de peur et de frissons chez l’amateur : ces films inspiré de faits réels (remember Amityville ou L’Emprise)  jusqu’aux docufictions usinés façon found footage (Le Dernier Exorcisme)… Ben c’est terminé tout ça, fin de la récré, et place nette au pur documentaire, sans affèteries ni circonvolutions, comme la dernière déclinaison possible de l’authenticité à l’écran et la ligne terminale d’une tradition : le point d’orgue conclusif à une mode cinématographique, au-delà de laquelle on ne pourra plus s’aventurer puisque l’image brute se suffit à elle-même. Désireux de marquer son territoire, William Friedkin insiste sur ce point : “ce n’est pas pareil que dans les films“, “ce n’est pas de la fiction” affirme-t-il. Finie, donc, la purée de pois vert balancée à la gueule du curé, exit les têtes qui font la toupie et la lévitation en chambre… Le prétendu réalisme du propos supporte ici une certaine pudeur de l’effet, gage de véracité et de vraisemblance, car la “vérité” en images a aussi ses commandements et ses règles : point trop n’en faut en un mot. D’ailleurs, Gabriele Amorth avouait que L’Exorciste allait un peu trop loin dans le gimmick horrifique, et ce malgré son admiration immodérée pour le film.

 

 

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Mais Friedkin est malin comme un singe et roué comme potence, qui fait bien sûr monter la sauce et ménage une longue situation initiale dans son documentaire, avant d’explorer le fond du sujet : docu oui, qui utilise toute la grammaire du “genre” (interviews diverses, plans fixes sur le décor, regards caméra du narrateur, voix off du conteur, allers-retours entre le temps de la narration et les faits évoqués), mais qui ne se départit pas d’une construction purement cinématographique puisque le réalisateur crée cet horizon d’attente en étirant son prologue pendant une bonne vingtaine de minutes. Le temps de planter un cadre notamment (italien), et le temps d’une inquiétante mise en garde en forme d’anti-teasing – s’intéresser aux frasques du Bouc, c’est déjà le laisser pénétrer nos consciences nous dit-on -, sans compter ce flashback à Georgetown et ce récit d’un autre cas de possession – la mise en bouche -, jusqu’à la genèse expliquée de ce nouveau projet : le narrateur dessine alors le portrait hagiographique de feu Gabriele Amorth, décédé en 2016, peu de temps après la fin du tournage. En fouinant un peu sur le Net, le bonhomme apparaît d’ailleurs comme un sacré paroissien, ecclésiastique aussi habité que facétieux : non pas exorciste officiel du Vatican comme d’aucuns l’ont prétendu, mais exorciste officiel du diocèse de Rome, fondateur de l’Association Internationale des Exorcistes et auteur d’un camion de livres sur le sujet. Un Ed Warren qui serait devenu sérieux, et qui fit largement le départ entre maladies mentales, possessions avérées et ouailles “spirituellement malades” comme il est dit ici. Un homme prudent donc, qui déplorait cependant que l’Eglise ne crût plus vraiment au Diable, du moins à son existence concrète et physique. Un homme convaincu de l’offensive diabolique à tous les étages de la Création, en particulier dans les salons même du Vatican… Bref, dans un monde occidental hypra laïcisé et incroyablement matérialiste, Don Amorth est une curiosité en soi, une espèce rare qu’il est sacrément intéressant d’écouter, au-delà même des obédiences de chacun.

 

 

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Pas de meilleure pédagogie que par l’exemple comme on sait, et le nôtre s’appelle ici Christina, jeune architecte italienne possédée par le Malin. Le Bouc s’accrocha visiblement à la nana puisque Don Amorth entamait là son neuvième exorcisme sur la malheureuse (en vain d’ailleurs), qu’immortaliserait un William Friedkin exceptionnellement autorisé à filmer la chose par le Vatican… Sans artifices néanmoins, sans lumière artificielle ni équipe de tournage, comme un bon vieux found footage des familles… mais pour de vrai cette fois. Place au “spectacle” donc, dans une famille italienne très catholique visiblement, qui assiste médusée à l’exorcisme de l’une des leurs. Réduit à sa plus stricte expression, le naturalisme du filmage force un certain respect : plan fixe qui s’ébranle parfois, travellings hésitants sur l’assistance… jusqu’à la monotonie. Mais la démarche semble sincère, qui pousse à la concentration du spectateur sur le seul plan, qui force à l’exploration de la seule image et des visages, pour y déceler (ou pas) la présence du Mal, et y percevoir (ou pas) le souffle diabolique. Tout y passe bien sûr, du rituel psalmodié ad nauseam jusqu’aux formules incantatoires, en passant par les cris, les grimaces, les convulsions, la voix gutturale et le rictus diabolique. Etrange tout de même, ses bouts de discours démoniaque qu’on croirait parfois sortis de la bouche de la petite Regan … Il est sûrement des récurrences et des invariants dans les cas de possession.

 

 

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Après les faits, le débriefing, qui constitue le dernier tiers du documentaire. En interrogeant quelques sommités sur le dossier Christina, Friekin adopte alors l’angle de la neurochirurgie, celui de la psychiatrie et celui des autorités religieuses. Une diversité des approches qui fait encore écho à L’Exorciste – dans sa première partie du moins – et que l’on pourrait résumer ainsi : tumeur du lobe temporal gauche vs possession démoniaque… En ces instants, on sent très clairement la passion du réalisateur pour son sujet, en particulier lors de son entretien avec l’archevêque de Los Angeles. Mais c’était sans compter l’énorme faute de goût de l’épilogue, qui fait s’écrouler tout l’édifice : oublieux de sa caméra (c’est pas de chance quand même), Friedkin raconte sa dernière entrevue avec Christina, en juillet 2016, dans une église de la petite ville d’Alatri. Et là, catastrophe ! Sensationnalisme à son paroxysme qui détruit tout l’intérêt de ce documentaire : les cris de la possédée – elle n’était pas guérie -, la musique tonitruante, l’église transformée en arrière-cour de l’enfer, le montage convulsif, les menaces de mort rapportées solennellement… Patatras : en quelques secondes, le film se casse lamentablement la gueule, dans une séquence hors-sujet qui contraste effroyablement avec la pudeur et l’honnêteté jusque-là observées. Du gâchis.

 

 

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Bref, les bouffeurs de curés détesteront probablement The Devil and Father Amorth, et les accros aux grands mystères aimeront sûrement. Entre les deux, le seul amateur de cinéma regrettera cette tache indélébile sur le film, sans laquelle le documentaire de William Friedkin passait largement la rampe. A moins, encore, que tout cela ne soit que plaisanterie, et que le réalisateur n’interroge notre rapport à la réalité et à la fiction dans une dernière pirouette volontairement saillante et iconoclaste… Avec “Hurricane Billy”, on ne sait jamais vraiment.

David Didelot

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  • Réalisation: William Friedkin
  • Pays: USA
  • Année: 2017

2 comments to The Devil and Father Amorth

  • Roggy  says:

    Malgré cet épilogue visiblement raté, ça donne envie de voir ce documentaire par l’auteur de L’exorciste. Etonnant tout de même.

  • David Didelot  says:

    Oui, à voir, mais je ne te garantis pas que tu vas aimer. On peut même détester, ce qui n’est pas mon cas.

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