Phenomena

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Ne bouffer que des concombres et des radis, ça inspire. Ainsi, à peine devenu végétarien, Dario Argento senti s’écouler en lui le besoin de retrouver « la pureté de la nature », comme il le dit lui-même, repoussant alcool et tabac pour mieux se concentrer sur Phenomena. Un opus daté 1985 qu’il présente comme « un hybride, moitié horreur et moitié giallo ». Et pour certains le début de la fin concernant le réalisateur de Suspiria. Alors Phenomena, le dernier bon film du maestro ou son premier mauvais ?

 

Si tout le monde s’accorde à dire que les premières années du poto Dario sont parsemées d’intemporels classiques, les débats se compliquent toujours lorsque l’on se met à évoquer les années 80, tournant décisif pour notre auteur, qui verra son inspiration faire le grand huit en même temps que la qualité de son travail. Et c’est à Phenomena et Terreur à l’Opéra de se renvoyer la balle tels Nadal et Federer pour savoir lequel de ces deux offrandes eut la mauvaise idée d’amorcer la longue descente aux enfers cinéphiliques pour le génie derrière Inferno. A dire vrai, par chez nous on s’en fout un peu, et si l’on est bien d’accord pour dire qu’un Trauma n’est pas en capacité de concourir aux côtés d’un L’Oiseau au Plumage de Cristal, on peine à considérer Phenomena, alias Creepers, comme un raté dans la longue carrière d’Argento, même si cette petite ballade dans une Suisse particulièrement venteuse ne peut être considérée comme l’oeuvre du renouveau. Si visuellement le réalisateur revenait à un style plus cru et moins bariolé que celui des arcs-en-ciel Suspiria et Inferno, une étape déjà amorcée par un Ténèbres revenant aux sources de son cinéma avec une bonne louchée de brutalité en plus, Phenomena n’en reprend pas moins une structure scénaristique rappelant les mésaventures de Jessica Harper chez les sorcières de Fribourg. Ainsi, les deux œuvres débutent de la même manière, avec une pauvre demoiselle perdue en pleine nature et coursée par un mystérieux assaillant, tandis que Jennifer (Jennifer Connelly), nouvelle arrivante d’un internat perdu dans les bois, sera l’unique témoin d’un nouveau meurtre particulièrement sanglant.

 

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Gros rouge qui tâche la moquette, tête d’une demoiselle traversant une vitre, arbres menaçant prêts à plier sous la force de virulentes bourrasques, personnage principal catapulté dans une région qu’il ne connaît guère, résidence pour jeunes filles pas toujours très gentilles et gérée par une cheftaine tendre comme un clou rouillé… Vous rajoutez au tableau quelques coloris bien pétants et des mégères montées sur balai et vous obtenez Suspiria, pour le dire clairement, et il paraît évident que le père Argento ne comptait pas bouleverser son cinéma avec Phenomena, qui revient à cette atmosphère de conte ténébreux (on pense à Hansel et Gretel à plusieurs reprises). C’était pourtant une idée plutôt novatrice que l’on trouvait aux origines du projet, notre auteur ayant découvert un beau jour que l’étude des insectes pouvait aider à la résolution de certains homicides, les différentes larves logées dans les cadavres permettant d’établir depuis combien de temps les victimes sont décédées. Ni une ni deux, Dario insuffle l’idée dans son fameux giallo hybride, refilant à Jennifer le pouvoir de communiquer avec les vermines, et lui apportant le soutien d’un nouvel ami, le Professeur McGregor (Donald Pleasance). Professeur qui étudie, ça tombe bien, les mouches à merde et les bousiers dans sa petite bicoque isolée, dans laquelle il séjourne avec son chimpanzé, précieuse aide pour le paraplégique qu’il est. Point de départ original pour une enquête, et une trouvaille scénaristique permettant à Dario de varier un peu les plaisirs au sein du genre, en manque de souffle en ces années 80, du psychokiller rital.

 

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Oui, une silhouette macabre va s’en prendre à de jeunes demoiselles, toutes liquidées de façon graphiques, transpercées qu’elles seront par une sorte de javelot de fer. Et oui encore, dans la grande tradition du giallo, le maniaque portera des gants et un trench-coat, soucieux qu’il est de ne pas révéler son identité. Mais point de journaliste en quête de scoop ou de détective malmené par ses supérieurs et courant après une ombre dans Phenomena, les Columbo ou Maigret plus ou moins improvisés laissant leurs pipes et paquets de clopes à une frêle gamine qui ne parle pas à l’oreille des chevaux mais bien à celle des moucherons. Pas commun, et même plutôt original lorsque Jennifer se doit de suivre un coléoptère peu commun cherchant toujours à se rapprocher des corps en putréfaction, bonne occasion de découvrir dans quel placard l’assassin planque ses squelettes. Et carrément pratique pour laisser Argento se livrer à quelques idées visuelles dont il a le secret : armada de bestioles volantes venant se coller aux vitres de l’internat sous les regards affolés des cocottes qui y vivent, filmage en mode subjectif nous mettant à la place d’une mouche s’infiltrant sous un parquet pour y retrouver une main tranchée et rongée par les vers, Jennifer suivant une luciole dans la nuit noire… En cinéaste accompli, Argento tire donc le meilleur de son principe de base, certes un accessoire parfois un peu vain (Jennifer n’utilise finalement pas ses dons tant que cela), mais un accessoire bien utilisé néanmoins.

 

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Malin et sans doute conscient que les grandes lignes de Creepers ne sont pas sans rappeler celles de Suspiria, Profondo Dario fait de Phenomena une œuvre plus douce visuellement et musicalement : si ce n’est ces malvenues et incompréhensibles incursions sonores d’Iron Maiden et Motörhead, qui tombent comme un cheveu gras de Lemmy Kilmister dans le minestrone, on est bien loin des mélodies agressives et inquiétantes du premier épisode de la trilogie des Trois Mères. Suspiria donnait l’impression d’avoir envoyé un ange dans un enfer brûlant comme le magma et froid comme un glacier ? Phenomena retourne le tout et propulse un démon (Pleasance ne parle-t-il pas de Roi des Mouches, titre fréquemment donné à Belzébuth) au paradis, le havre de paix dans lequel Jennifer doit passer quelques mois en attendant que son comédien de père décide de la récupérer étant vicié peu à peu par cet être malfaisant, qui traverse les bois pour y lacérer quelques corps innocents. A sa manière, Phenomena trouble donc autant, si ce n’est plus, qu’un Suspiria dévoilant sa noirceur si tôt qu’il n’en surprend finalement plus par la suite, là où le lugubre périple de Jennifer se montre plus progressif et dont il découle dès lors un aspect plus insidieux, plus pervers. Plutôt rares et entourées d’une atmosphère reposante (paysages apaisants, protagonistes un peu cotonneux, musique douce), les poussées de violence ne deviennent pas une habitude, un rabâchage perpétuel, et le dernier acte, fort en tourments, n’en est que plus terrible.

 

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Attention, ça va spoiler un peu beaucoup ! Comme s’il s’était retenu trop longtemps, Argento se relâche en effet dans les ultimes minutes, lorgnant carrément du côté du premier Vendredi 13 (une mère tarée et son fils difforme répondent présents) pour justifier le carnage, qui repart de plus belle. Visage à moitié arraché par des insectes, type forcé de se briser la main pour se libérer d’une menotte, tabassage d’une femme dès lors défigurée, tête tranchée nette, macaque sorti de la Rue Morgue et débarquant avec un rasoir pour labourer une victime,… Belle compilation de moments cultes, auxquels on ajoutera enfin la chute dans une fosse répugnante, où se liquéfient des restes humains, mélangés aux asticots… Bon appétit ! Fin des spoilers. On comprend d’ailleurs au vu de ces différentes séquences vomitives que la pauvre Jennifer Connelly souhaitait être ailleurs que sur le set, car en plus de devoir fricoter plus que de raison avec des seaux entiers de larves, elle parvint à se mettre à dos le singe au cul bien rebondi du film, qui ira jusqu’à la mordre à la main. Pas de quoi rire, en effet. On sent d’ailleurs par instant que la jeune actrice a la tête ailleurs et ne donne pas le maximum, même si son interprétation légèrement flasque colle plutôt bien avec son rôle de somnambule paumée dans des rêveries de plus en plus cauchemardesques. Connelly s’en tire néanmoins bien mieux que le reste du casting : si Pleasance fait le taf mais sans plus, on n’en dira pas autant des Italiens, peu convaincants pour la plupart, Daria Nicolodi en faisant même beaucoup trop en fin de parcours. Il faut tout de même préciser que, à leur décharge, il n’ont pas grand-chose avec quoi composer, le gros problème de Phenomena, après ces inserts heavy metal à côté de la plaque, se trouvant du côté de seconds rôles à peine écrits. Simples silhouettes croisées lors d’une scène ou deux maximum, ils ne sont pas assez présents à l’écran pour marquer leur empreinte sur l’histoire, et leur défilé lors de la conclusion ne fait absolument aucun effet alors qu’il devait signer, pour certains, leurs arrivées héroïques.

 

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Rien de bien neuf concernant Argento cela dit, dont on sait que les talents se trouvent plutôt du côté technique que dans le giron scénaristique. Phenomena n’est donc pas une histoire remarquablement racontée, mais plutôt un magnifique phantasme de pellicule, une splendide collection de scènes cultes. C’est vrai, comparé à un Suspiria et un Inferno en tous points parfaits, Creepers semble moins solide et trébuche à l’occasion, mais on lui pardonnera de bon coeur en découvrant le beau dérivé de ses grands frères qu’il finit par devenir. Bref, la déchéance du bon Dario, ce n’est certainement pas ici qu’elle est née…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Dario Argento
  • Scénarisation : Dario Argento, Franco Ferrini
  • Production : Dario Argento, Angelo Iacono
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Jennifer Connelly, Donald Pleasance, Daria Nicolodi, Michele Soavi, Fiore Argento
  • Année : 1985

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