Blood Freak

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Qu’on se le dise : Brad Ginter est un réalisateur engagé, et non pas un simple faiseur de gros Z mal saucissonnés. La preuve avec Blood Freak, qui semble de loin n’être qu’un creature feature fauché seulement remarquable pour son monstre à tête de dindon, mais de près une subtile étude des méfaits de la drogue et du poulet aux hormones. On rigole, en vrai Blood Freak c’est con comme la lune… et c’est pour ça qu’on l’aime.

 

Qui a dit que seul l’amour de l’art devait être à la base de toute entreprise cinématographique ? Sûrement pas Steve Hawkes, bon gars de l’Europe de l’Est parti faire sa carrière en Espagne, où il portera la peau de bête pour quelques Tarzan très bis, dans lesquels il incarnait bien sûr l’homme de la jungle. Des petites productions pas toujours très sûres, et c’est lors de l’un de ces tournages que le pauvre Steve se retrouva grièvement brûlé au début des années 70. Ayant besoin de soins qu’il ne peut malheureusement pas s’offrir, Hawkes se met en tête que le meilleur moyen de récolter un peu de fonte rapidement est encore de se lancer dans la production d’un petit film d’exploitation. De ceux qui se vendront rapidement aux cinémas de quartier, et feront le plaisir des cinéphiles pas trop exigeants dans les salles sombres et cradingues de la 42ème rue. Hawkes s’associe donc avec le cinéaste Brad F. Ginter, bon cinquantenaire fort de deux petites pelloches de rien du tout : Flesh Feast (1970) dans lequel une scientifique nazi tente de ramener Hitler à la vie, et Devil Rider ! (1970) et son détective se faisant passer pour un biker pour retrouver une jeune disparue. Des bandes à la réalisation plutôt crue, et c’est là une manière polie de dire que Ginter est un amateur qui s’ignore, façon Al Adamson. Reste que Hawkes y croit tout de même, au point de scénariser et coréaliser avec Ginter Blood Freak (1972), dans lequel il tiendra en prime le rôle principal. Pour la petite histoire, notre grand brûlé parviendra à réunir une jolie somme en revendant le métrage, engrangeant 140 000 dollars dans le processus. Ce qui n’empêche pas l’intéressé de clamer que Blood Freak est l’un des épisodes les plus noirs de sa vie. On peut comprendre qu’il soit un peu embarrassé devant cette tentative définitivement ratée, mais aussi hilarante malgré elle.

 

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Ca commence d’ailleurs très fort, avec une introduction de Ginter himself, se la jouant Vincent Price bon marché (un Vincent Low Price, donc) et nous noyant dans un flot d’inepties, nous informant que « Chaque seconde de chaque minute de chaque heure, il y a des changements. » (sans dec’) et qu’il est fort probable qu’une forme fantastique et supérieure régisse nos minables existences. Ca commence donc très fort, et on ne sait trop si notre narrateur à la fine moustache lit un texte qu’il n’a pas eu le temps d’apprendre (il baisse fréquemment les yeux vers ce que l’on suppose être un pense-bête), ou s’il vient de s’envoyer un rail de coke et délire devant sa caméra. Dans les deux cas, on comprend très vite que l’on vient de mettre les pattes dans une vilaine série Z aux ambitions philosophiques, ce qui surprend forcément lorsque l’on jette un œil à la jaquette du DVD Crocofilms (par ailleurs garni d’un chouette module sur la drugsploitation de l’équipe du site Horreur.net), fière Artaban de mettre en avant un monstre à tête de dinde. Pas tellement le genre de bestiau qu’on ira associer à Aristote, mais bon… Blood Freak débute ensuite réellement, nous montrant la petite vie de Richard (ou Herschell en VO, incarné par Hawkes donc), biker traversant les routes avec sa grosse bécane et sa coiffure d’Elvis avant de tomber sur une jolie automobiliste, Angel, dont la bagnole est en rade. Serviable, Richie lui file un petit coup de clé à molette et se voit dès lors invité par la donzelle à une petite soirée que donne sa jeune sœur, Ann. Pas vraiment une petite sauterie entre gamines de seize ans, la fiesta, mais plutôt le carnaval du pétard et de la piquouze qui fait tourner les neurones. Oui, Blood Freak, c’est de la drugsploitation pure et dure, mais si le genre est abordé, c’est plus dans l’espoir de détourner les junkies de leurs poudreuses plutôt que de les inciter à reprendre contact avec leurs dealers favoris.

 

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Ainsi, Angel la bien nommée se met à faire la morale à Ann, à grands coups de « ton corps est le temple de l’esprit sain, tu de ne devrais pas le souiller », ce à quoi la cadette répond qu’il serait temps que l’aînée arrête de l’emmerder et « qu’un peu de drogue, ça ne fait pas de mal. » En gros, entre les camés persuadés qu’un éléphant rose et un léopard multicolore font du catch dans la piscine, et la bigote certaine que le petit Jésus pouvait marcher sur l’eau et changer la Vittel en Château d’Yquem, rien ne va plus. D’autant que la jolie Ann a déjà des vues sur le Richard qu’elle vient à peine de rencontrer, séduite qu’elle est par ses imposantes rouflaquettes et son regard d’homme des cavernes tout juste sorti de son lit de feuilles mortes. Et puisqu’elle craint que la douce Angel ne le lui pique, Ann se demande si ce ne serait pas une bonne idée de défoncer le bonhomme avec quelques joints… pour avoir plus de facilités à lui défoncer le bassin sous la couette par la suite ! Quel est le point de vue de notre héros sur la prise de substances illicites, d’ailleurs ? Devant Angel, il confirme que c’est pas trop son truc et refuse de tirer une taffe sur la cigarette rigolote que lui présente Ann. Dans les faits, c’est un gros camé se shootant avec tout ce qui bouge pour étouffer les douleurs avec lesquelles il est revenu du Vietnam, Richard étant donc un triste vétéran. Et un vétéran sans job, qui plus est ! Heureusement, Angel a un bon plan pour lui puisqu’elle connaît le gérant d’un élevage de dindons. Si Richard devra se coltiner quelques tâches basiques comme filer leurs graines aux volatiles, deux laborantins lui proposent très vite un travail plus facile mais légèrement risqué : goûter la volaille et vérifier qu’aucun effet secondaire n’apparaît après le repas. C’est que les blouses blanches sont quasiment des savants fous des poulaillers, mais puisqu’ils proposent à Richard de le payer avec de la bonne came qu’il pourra se coincer dans le nez, notre ami accepte de devenir leur cobaye. Il va très vite s’en becter les doigts…

 

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Car après être tombé dans les vapes, Richard se transforme en homme-dindon, Hawkes arborant désormais et pour le restant du film un magnifique (hum…) masque de poulet mutant, fait en papier mâché. La grande classe, vous l’imaginez bien. Heureusement que cette malheureuse créature peut compter sur l’aide d’Ann, qui l’aime toujours et se résigne à demander de l’aide à Angel, faisant de Blood Freak la première production dans laquelle un dindon est tiraillé entre une oie blanche et un vilain petit canard. Une affaire de poulettes classique, en somme. Enfin, jusqu’à ce que Richard devienne soudainement assoiffé de sang, se mettant à traquer les jolies jeunes filles des environs pour leur trouer la jugulaire et boire leur sang de son bec en carton. C’est mal expliqué, voire pas expliqué du tout, mais on devine plus ou moins que c’est surtout les accros à la dope que cherche notre gloumoute (ou glougloute dans le cas présent), la plupart de ses victimes venant de se piquer ou étant des dealers. Comme ce sale type venant juste de tenter de violer Ann, et auquel Richard tranchera une jambe à l’aide d’une scie circulaire. A noter que le comédien avait une guibolle en moins, ceci expliquant la faisabilité de l’effet. Rien ne va donc plus, au point qu’Ann se sent obligée de faire appel à deux de ses potes, eux-mêmes junkies, pour essayer de retrouver Richard et le calmer…

 

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Sacrée histoire, tout de même. Et pas franchement le drame le plus poignant que l’on aura vu sur la drogue, sans doute au grand désarroi de Hawkes et Ginter, visiblement partagés entre leur sujet et le besoin de taper dans le gore lowcost pour récolter des pépètes. Mais voilà, le résultat est loin, très loin de leurs ambitions philosophes, au point que les quelques investisseurs qu’ils étaient parvenus à approcher récupérèrent leurs mises en plein tournage, forçant le duo à y aller de leurs propres deniers. Pas franchement un signe positif… Mais quoi de surprenant lorsque l’on apprend que les acteurs ne sont jamais montés sur la moindre planche et sont pour la plupart des étudiants au cours de Ginter, professeur de comédie à ses heures. S’il leur enseignait à jouer les narrateurs aussi bien que lui, ça devait être quelque-chose. On a d’ailleurs du mal à croire que tout ce beau monde ait pris, ne serait-ce qu’une ou deux fois, des cours d’arts dramatique : passe encore, à l’extrême rigueur, pour les demoiselles, mais concernant leurs potes, ils semblent être dans la vraie vie ce qu’ils sont à l’écran : des hippies stones du levé au coucher ramassés sur le trottoir en leur faisant miroiter un peu d’opium. Le « jeu » (notez les guillemets, ils sont importants) de la troupe est donc celui de squatteurs s’envoyant de la schnouff à longueur de journée, chacun prenant une pause de plusieurs secondes entre chaque sentence, comme s’il leur fallait réunir ce qu’il leur reste de matière grise pour sortir des dialogues superbement écrits comme « Tu es très grand… J’aime les muscles ! » ou « Toi, tu es très belle… Tu dois avoir un petit-ami. » Et ne parlons pas de cette séquence hallucinante ou ça cause de soi-disant gullies (quoiqu’est-ce ? Mystère…), car on atteint là une autre galaxie… Et no comment sur le final, d’une part parce que ça spoilerait, d’une autre car il a tendance à laisser sans voix, de par la facilité du procédé et la bondieuserie qui en découle.

 

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Le plus triste – ou le plus fendard, c’est au choix – c’est que la réalisation ne remonte en rien le niveau, la grammaire cinématographique de Tinder étant celle d’un gosse de 5 ans tenant sa première caméra Super 8. Plan tremblants, image dégueulasse, photographie si inexistante que lorsqu’il fait noir on n’y voit rien, raccords on ne peut plus hasardeux… La bande-son ? Quelques notes passées en boucle, tout comme les cris des victimes, des samples que l’on doit supporter (et le verbe est choisi, car ils sont plutôt agaçants) au moins 20 fois en une minute à peine. Et pour ne rien arranger, l’ensemble est amorphe comme un fan d’Hawkwind venant de s’offrir une petite soirée weed. N’empêche que tout cela est incroyablement fun, surtout en VF, et que contre toute attente, Blood Freak finit par profiter de la nullité de ses réalisateurs. Ben oui, puisque le tout est crasseux et tourné en dépit du bon sens, les quelques attaques du grand méchant dindon finissent par avoir un aspect hallucinatoire, des contours un peu dérangeants. Bon, c’est pas la scène du repas de famille dans Massacre à la Tronçonneuse non plus hein, et Blood Freak est toujours plus à classer du côté des comédies involontaires que dans le rayon des classiques de l’épouvante. Mais qu’un tel ratage, considéré par tous et toutes comme l’un des plus incroyables navets jamais sortis, finisse tout de même, et sans nul doute par accident, à perturber le temps de quelques secondes en montrant un gros poulet récolter le sang vicié de quelques camées, tient quelque-part de la victoire.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Brad F. Grinter, Steve Hawks
  • Scénarisation : Brad F. Grinter, Steve Hawks
  • Production : Brad F. Grinter, Steve Hawks
  • Pays : USA
  • Acteurs : Steve Hawks, Dana Cullivan, Randy Grinter, Heather Hugues
  • Année : 1972

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