The Crime of Dr. Crespi

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Fallait s’y attendre : en revêtant la blouse blanche, le très macabre Erich von Stroheim se réfère plus volontiers à Edgar Allan Poe qu’à Hippocrate de Cos. Logique dès lors de voir que ce Dr. Crespi qu’il incarne a cette fâcheuse tendance à envoyer ses patients dans la tombe… Voire à les enterrer vivants.

 

 

Que se passerait-il si tous les studios indépendants s’alliaient pour tenter de renverser les majors ? Cette question, Herbert J. Yates se l’est posée en 1935, juste avant de contacter quelques studios du Poverty Row – nom plus ou moins affectueux donné à l’ensemble des maisons de productions modestes d’Hollywood – pour leur proposer une petite association. Le principe en était simple : six studios (dont une Monogram que l’on connaît bien par chez nous puisque riche en Séries B avec le vampirique Béla Lugosi) seront donc réunis sous la bannière Republic Pictures, en échange de budgets revus à la hausse histoire d’améliorer la qualité de leurs productions. Une bonne idée sur le papier mais un projet plus difficile à tenir dans la réalité, Yates s’immisçant de plus en plus dans la gérance de ses ouailles, se montrant qui plus est trop autoritaire. Au point que la Monogram sera réactivée en solo dès 1937, quittant les rangs de Republic  pour retrouver son indépendance… et ses chauves-souris hongroises. Pas de quoi enrayer la machine de Yates, dont les premiers signes de faiblesses n’apparaîtront réellement que vingt ans plus tard, le studio stoppant ses activités en 1959 avant de réapparaître furtivement dans les années 80. Et tout cela après avoir sorti un nombre gargantuesque de petites pelloches, Republic ayant d’ailleurs démarré pied au plancher en déballant une vingtaine de films lors de sa première année. Une première salve pesant son poids en pellicule, et au sein de laquelle on retrouve The Crime of Dr. Crespi, petit film empaqueté par John H. Auer, un Hongrois ayant tenté sa chance en Europe avant de s’envoler pour la toute puissante Amérique. Sans triomphe malheureusement, au point qu’il partira au Mexique pour y tourner quelques bandes, pour le coup bien accueillies et trouvant leur succès, Auer recevant même quelques prix du gouvernement mexicain. De quoi se bâtir une solide réputation, voire même de lui faire pousser des ailes lui permettant de retenter sa chance dans la cité des anges. Ce sera donc chez Republic que le réalisateur se fera une petite place, et pour laquelle il shootera donc ce Crespi mettant en vedette l’hypnotisant Erich von Stroheim. Une pure Série B transformant le cabinet de l’un des plus grands chirurgien du monde en un puits de manigances.

 

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Vous savez ce qu’on dit : celui qui a du pain n’a pas de dents. Le Dr. Crespi a donc à peu près tout ce que peut désirer un homme ambitieux, soit un job qui paye bien et dans lequel il est reconnu comme étant un génie, tout un service sous ses ordres et, de temps à autres, son nom dans les journaux. Mais une fois couché, le Dr. Crespi doit sans doute regretter que la place à côté de la sienne soit vide, le pauvre ayant vu sa dulcinée Estelle partir dans les bras de son ancien assistant, Stephen Ross, brillant médecin dont la réputation finit par dépasser la sienne. Coup du sort, et de chance pour Crespi, Stephen manque de se tuer dans un accident de la route fort en séquelles, et s’il n’est pas opéré dans les heures qui viennent, il passera de vie à trépas. Bonne occasion pour se débarrasser du jeune premier et consoler la veuve, à laquelle Crespi se verrait bien passer la bague à doigt. Après avoir opéré Stephen avec succès pour faire croire à sa bonne foi, le chirurgien injecte un poison paralysant à son patient, alors dans l’incapacité de bouger durant 24 heures, laps de temps suffisant pour l’envoyer à la morgue puis au cimetière. Dur avenir pour Stephen, dès lors voué à se réveiller entre quatre planches… et six pieds sous terre. Véritable crime movie s’inspirant librement (et donc très vaguement) de l’Enterré Vivant selon Edgar Allan Poe, The Crime of Dr. Crespi ne dégaine pas la carte du classique whodunit mais plutôt celle qui fera le succès de Columbo : comment diable le salopiaud de service se fera-t-il coffrer ? Une méthode qui a fait et refera ses preuves mais malheureusement utilisée avec une certaine négligence ici. Pas de grands retournements de situation, pas de mécanique scénaristique bien huilée permettant à Crespi de chuter de manière surprenante ou ingénieuse, juste la découverte de détails compromettants par un docteur incarné par Dwight Frye (le bossu du Frankenstein Universalien, tout de même !), qui toucha ici le plus gros cachet de sa carrière. Simpliste mais finalement à l’image d’une toute petite production tournée en vitesse (8 jours), et certainement écrite dans la précipitation.

 

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Pas étonnant d’ailleurs qu’avec ce mode de construction, l’ensemble tienne plus de la pièce de théâtre filmée que du chef d’oeuvre cinématographique. Auer fait sans doute de son mieux, et le boulot ici fait n’est pas particulièrement honteux, mais il a toutes les peines du monde à injecter un peu de dynamisme dans ce récit avachi, et porté à bouts de bras par von Stoheim lui-même. Pas la première fois qu’une bande mineure issue des rangs de la pauvreté soit sauvée in extremis par le charme d’un monstre fait homme, la carrière de Lugosi et même celle de Karloff débordant de ce genre de cas. La comparaison n’est d’ailleurs pas anodine, car bien qu’étant largement moins connu et n’ayant jamais traîné ses godasses sur les plateaux d’oeuvres aussi cultes que les stars de l’épouvante précitées, le bon Erich profite d’un magnétisme similaire aux leurs. L’air pincé, le regard sévère ou hautain, il crée un Crespi colérique, craint des siens, mais ne tombant pas totalement dans le machiavélisme pur. Bon équilibriste, von Stroheim apporte une prestation impressionnante, entre froide douceur et chaude supériorité, entre gentillesse contenue (Crespi semble véritablement se soucier de ses malades) et cruauté sardonique. Voir à cet effet la plus belle scène de ce long-métrage pas si long que ça (60 minutes et c’est plié), montrant Crespi se pencher sur son rival en amour, alors inanimé mais on ne peut plus conscient, allongé sur une table gelée de la morgue. Se sachant écouté, Crespi prend un plaisir évident à détailler l’enterrement à venir de ce malheureux bien vivant, à lui décrire comment il se tiendra au premier rang pour déposer ses fleurs préférées sur son endormie dépouille. Un moment de grâce se dressant au milieu d’un petit divertissement gentiment macabre, sorti chez Artus dans leur coffret von Stroheim, mais trop tiède pour être plus qu’anecdotique.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : John H. Auer
  • Scénarisation : John H. Auer, Lewis Graham, Edward Olmstead
  • Production : John H. Auer, Herb Hayman
  • Pays : USA
  • Acteurs : Erich von Stroheim, Dwight Frye, Jeanne Kelly, John Bohn
  • Année : 1935

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