L’Au-delà

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Suite, mais pas fin, de l’exhumation des classiques de Lucio Fulci pour le nounours Artus Films, qui profite de l’arrivée de L’Au-delà dans son catalogue pour offrir un ticket sans retour vers l’enfer au spectateur égaré.

 

 

 

Est-il encore utile de présenter L’Au-delà (1981), classique parmi les classiques de Fulci et longue descente dans les flots d’ombres pour la belle Catriona MacColl, héritière d’un hôtel transformé en portail vers le monde des morts depuis qu’un peintre y fut torturé et tué pour avoir dessiné la Géhenne ? Non, les introductions entre ce summum du bis eighties et son public étant faites depuis belle lurette, tout mordu de fantastique glauque et de gore à en gerber des hannetons a déjà fait trempette au moins une fois dans les eaux saumâtres du Styx, dans lesquelles Lucio assurait fréquemment le rôle de maître-nageur. The Beyond n’est plus un sujet de débat depuis plusieurs décennies, et si quelques-uns continuent de pleurer, pas tout à fait à tort, sur un scénario plus troué que la dépouille de Mesrine, il est largement admis que l’on tient là une œuvre de première importance, un passage obligé pour tout cinéphile n’ayant pas peur de regarder la mort en face. Quitte à y perdre la vue…

 

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Aucun risque cependant que vous sortiez de la séance organisée par Artus avec deux-dixième en moins à chaque œil : bien que plutôt connu pour être un film assez sombre, L’Au-delà version HD gagne de la clarté et de nouvelles couleurs, quand bien même le réalisateur de Murder Rock se garde bien de verser dans le bariolé façon Argento. D’ailleurs, si cette sortie en médiabook est une occasion, c’est sans doute celle de couper court aux fréquentes chamailleries opposant le Suspiria de Dario à L’Aldila de Lucio. Certes, les deux ont un ADN commun, et il n’est guère nécessaire de s’adonner à une lecture méticuleuse des scripts des deux films pour remarquer que chacun des partis délaisse sa trame narrative pour mieux se concentrer sur le climat, et que l’éveil des sens est préféré aux sursauts scénaristiques. Les impulsions sont les mêmes, et les grandes lignes se rapprochent pour frôler la fusion, la découverte d’une confrérie de sorcières comme la plongée dans la mer des ténèbres prenant le parti d’envoyer une jeune femme dans un lieu hanté, basse-cour de la Mort où se croisent de vieilles femmes aux soupirs sordides chez l’un, et de fantomatiques et malodorants revenants chez l’autre. Mais au-delà (rires) de thématiques voisines et d’une charpente similaire par endroits, les deux maîtres du frisson transalpin épousent des chemins opposés, et au trottoir aux dalles parfaitement alignées que Dario Argento foule du pied, Lucio Fulci préfère les sentiers boueux dont on ressort les chaussons trempés. Et peu ébloui par les arcs-en-ciel pétaradants de son confrère, il opte pour une palette faites de gris et de bruns, tournant le dos aux écoles de danse aux murs fraîchement repeints d’un beau rouge vif pour une auberge décrépie, à la tapisserie décollée par l’humidité. Argento insuffle progressivement de la laideur dans la beauté tout au long de ses opéras meurtriers, où le prog rock sert de bande-son à des meurtres fleuves, à des tourments en forme de ballets. Fulci, plus punk, voire metal (la peinture à la base de tous les maux pourrait servir de pochette à un groupe de death metal à la Autopsy), frappe d’entrée de jeu, traîne ses victimes dans de sombres recoins et vise immédiatement la gorge. Pas de petit jeu entre un tueur sadique et des donzelles pourchassées dans L’Au-delà, juste une brutale fatalité claquant comme le tonnerre. Dans The Beyond, Fulci se fait artisan de la violence brute, que l’on parle de l’explosion d’un crâne de fillette ou de ces bris de verre défigurant le pauvre Al Cliver.

 

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Un aspect « in your face » très américain – le slasher régnait en maître masqué à cette époque, habituant le public aux tueries les plus sèches – qui ne fait cependant pas oublier à Fulci ses racines européennes, ancrées dans un fantastique pesant, aux figures de cauchemars arpentant des décors irréels. Jamais embarrassé de logique ou de plausibilité, finalement les ennemis naturels de son art, Lucio Fulci se laisse aller à ses délires visuels au détour d’un long-métrage éthéré, où des ralentis s’infiltrent sans raison apparente, où des personnages qui ne se sont jamais croisés semblent d’un coup d’un seul se connaître depuis toujours, où des familles rentrent dans des morgues comme dans un McDo. Qu’importe, le principal est ailleurs, dans ce tourbillon d’horreurs impensables, pas toujours très crédibles faute de moyens suffisants (le passage à la haute définition fout un gros coup dans l’aile à la scène des mygales, aux trucages encore plus visibles qu’auparavant), mais à la crasse réjouissante. Une odeur de chair putréfiée s’échappe de chaque minute de L’Aldila, et la saleté semble être au coeur de l’univers du film, envahi par la poussière (la maison abandonnée de l’aveugle) et les flots fangeux (le sous-sol de l’hôtel). Une fresque que l’on scrute, immobiles, durant plus d’une heure plutôt qu’un film avec un début, un milieu et une fin, voilà ce que peint Fulci, sans jamais tomber dans l’exercice de style vide de sens et bouffi de prétention à la Amer et compagnie.

 

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Logique dès lors de voir Artus travailler le cadre voué à accueillir les coups de pinceaux de l’artiste, qu’ils soignent comme personne avec une copie impeccable et une édition complète. Ca débute bien par un chouette livret collectionnant les dires de Lucio Fulci et un intéressant texte de Larry Ray sur son expérience sur L’Au-delà, et envoyant Gilles Vannier et Lionel Grenier patauger dans la gadoue pour le bien d’un très complet papier sur la Louisiane dans le cinéma horrifique. Pas surprenant de croiser des créatures des marais comme le Swamp Thing dans ces eaux boueuses… Et ça continue tout aussi bien sur les disques, aux bonus conviant bien sûr Lionel Grenier pour un retour sur le film, mais aussi les comédiens Catriona MacColl, Cinzia Monreale et Michele Mirabella. On en apprend (je n’avais jamais remarqué que David Warbeck ne savait pas charger une pétoire et que ça faisait marrer la belle Catriona), on redécouvre, on s’émerveille et on est bien contents d’avoir amené nos palmes et nos bouées, car pas loin de 40 après sa sortie, la Mer des Ténèbres est toujours à température.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Lucio Fulci
  • Scénarisation : Lucio Fulci, Dardano Sacchetti, Giorgio Mariuzzo
  • Production : Fabrizio de Angelis
  • Titre original : …E tu vivrai nel terrore! L’aldilà
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Catriona MacColl, David Warbeck, Cinzia Monreale, Veronica Lazar
  • Année : 1981

2 comments to L’Au-delà

  • Lionel  says:

    Merci pour cette critique. Mais rendons à Gilles ce qui est à Gilles : il est le seul auteur du gros chapitre sur la Louisiane. En revanche, nous avons signé ensemble le texte sur Le Porte del Silenzio.

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