Brainscan

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Nadine Morano l’a hurlé et répété : si les jeunes se mettent à jouer de l’opinel et trucident leur prochain, c’est parce qu’ils ont été trop habitués à dégommer du pixels, une manette constamment greffée à la main, au point d’être désensibilisés face à la mort d’autrui. D’ailleurs, peut-être pour se rappeler le caractère sacré de la vie, Edward Furlong se lance dans Brainscan, jeu-vidéo mêlant la technologie à la réalité, et proposant de faire l’expérience de meurtres peut-être véritables…

 

Qu’il est dur de parler de Brainscan sans se laisser tenter par l’envie de balancer une grosse tartine sur mes jeunes années. C’est que la relation entre ce film mineur des nineties (1994 pour être précis) et moi-même ne date pas d’hier, le jeune Rigs Mordo s’étant flanqué devant le présent spectacle alors qu’il ne devait avoir que neuf ou dix ans, mon père m’ayant enregistré la bande lorsqu’elle fut diffusée sur Canal +. Une autre époque – la belle époque, même – où l’idée de découvrir un nouveau film rangé dans la case « horreur et épouvante » prenait des allures d’aventure, d’épopée découpée en plusieurs chapitres : la découverte du titre dans le programme télévisé, l’attente du jour J, l’enregistrement, la peur d’enfourner la cassette dans le magnétoscope, la vision et ses frissons… Puis ces nombreuses heures à repenser au film dans la journée et celles qui suivent, à laisser l’imaginaire aller toujours plus loin que ce que l’on a véritablement vu, à s’inventer des séquelles qu’Hollywood et ses armées de scénaristes ne nous offriront jamais. Le bon temps, pour le dire autrement, surtout lorsque l’on tombe sur un Brainscan mélangeant tout ce que qui fait le sel de notre enfance, soit le cinoche monstrueux et la culture vidéoludique. Comment ne pas avoir l’estomac lessivé à la simple évocation du pitch, qui voit un ado recevoir un jeu-vidéo horrifique matérialisant une sorte de démon le poussant à zigouiller tout le monde, lorsque l’on est soi-même en train de traquer le gore en cartouche ? Impossible pour un mouflet à fond dans Mortal Kombat et ses improbables fatalities permettant de démembrer son adversaire, qui passe une bonne part de ses après-midis à dégommer du démon cracheur de flammes au fusil à pompe dans Doom et rêve de pouvoir mettre la main sur le premier Resident Evil. Brainscan, c’était donc du pain béni pour tout mioche faisant la navette entre sa Super Nintendo et la collec’ de slashers du papounet, et c’était avec excitation que je replongeai dans cette Série B de John Flynn (Haute Sécurité, Justice Sauvage, Légitime Violence…). Malheureusement, la nostalgie ne suffit pas toujours…

 

 

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Non pas que le résultat soit mauvais, vieillisse particulièrement mal ou soit désagréable. Au contraire, il est même franchement plaisant de retrouver un univers adolescent typiquement 90’s, avec son jeune garnement vivant dans le grenier, cherchant à être aussi destroy que faire se peut, se collant toujours du metal d’époque dans les esgourdes (White Zombie, Mudhoney et compagnie), traînant continuellement avec un autre weirdo, avec lequel il mate du Léon Klimovsky (La saga de los Drácula, ici renommé Angoisse, Angoisse, Angoisse… partie 2!) ou finit des centaines de jeux-vidéo toujours plus trash. Et la base du projet tient toujours la route elle aussi, peut-être même plus qu’il y a vingt ans : est-ce qu’à force de tirer dans la foule dans un énième opus de Grand Theft Auto ou à planter des pioches dans des caboches dans Friday the 13th : the video game, nos jeunes têtes blondes ne finissent-elles pas par ne plus s’émouvoir des drames violents ? Les gamers feront sans doute un peu la gueule devant la morale distillée par Brainscan, qui sous-entend effectivement que la branlette de joystick à laquelle s’adonne Michael (Edward Furlong, après sa rencontre avec un robot venu du futur mais bien avant qu’il enfile les Séries Z pour se payer son Nutella) ne fait que l’éloigner toujours un peu plus d’une véritable vie sociale. Certes, le fait que sa mère soit décédée lors d’un accident de voiture, qui l’a laissé avec une jambe boiteuse, et que son père ne soit jamais à la maison pour prendre soin de lui n’aide certainement pas. Mais découle tout de même de la séance cette impression qu’en plus du danger de laisser sa progéniture livrée à elle-même, rampe celui de la coller devant des spectacles un peu trop portés sur la tripaille. On comprendrait si Michael était un protagoniste âgé de six ou sept ans (encore que votre serviteur est tombé dans la marmite horrifique à ces âges et n’a jamais tué personne, m’enfin…), mais il est ici un teenager de 16 piges à la cervelle par définition moins malléable. Un peu réac’ donc ce déroulé des évènements, voyant Mike se laisser influencer par le Trickster (symbole des jeux-vidéo), drôle de bonhomme ressemblant comme deux gouttes d’eau à notre Régine nationale (les traits tirés, la coiffure rouge : c’est bien elle) et devenant le petit diablotin posé sur l’épaule du jeune homme, auquel il va susurrer de biens vilaines choses…

 

 

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Car Michael a coincé son doigt dans un engrenage sacrément sale : en mettant le premier disque de Brainscan, jeu lui promettant une expérience jamais vécue ailleurs, il peut commettre un meurtre, soi-disant pour de faux, et trucide donc un pauvre homme auquel il tranche le pied. Problème : tout cela était bien réel et, hypnotisé lors de la partie, le garnement est bel et bien parti planter un couteau de cuisine dans l’épine dorsale d’un voisin. Quant au membre découpé, il trône fièrement dans son frigidaire… Devenu un meurtrier, Michael n’a d’autre choix que d’insérer le second disque, le Trickster lui assurant que s’il ne le fait pas un témoin gênant pourrait bien tout raconter à la police. Et notre héros de retourner dans le Brainscan pour y dessouder certains de ses proches…  Comme une allégorie du « toujours plus loin, toujours plus méchant », Brainscan théorise donc un brin sur le destin d’un Ed Furlong si connecté à ses appareils qu’il en est déconnecté de la real life, et s’il veut s’extirper du cruel piège tendu par un Trickster attendant toujours plus de brutalité de sa part, il devra devenir une meilleure personne, plus attentive aux autres. Soit en montrant plus de respect à son pote de toujours, et en cessant d’observer sa jolie rousse de voisine lorsqu’elle se dessape pour enfin oser aller lui adresser la parole. Et s’il a le temps, il pourra même se montrer plus poli envers le proviseur de son lycée et devenir un bon élève qui ne sèche jamais les cours. La parabole est assez lourde, il faut bien l’avouer, surtout lors d’un happy end montrant Michael détruire tous ses appareils pour mieux débarquer dans une fête en bord de piscine, plus souriant que jamais (jusque-là c’était du pur Furlong en mode « ma vie c’est de la merde de gnou ») et bien décidé à reprendre son existence en main, laissant derrière-lui son passé de vilain joueur. Un peu binaire, quand même…

 

 

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Mais que le sermon soit simpliste est pardonnable à condition que le reste du métrage soit purement divertissant. Malheureusement, on aura là aussi quelques réserves à émettre. Certes, on ne s’ennuie pas vraiment alors que Brainscan se montre majoritairement bavard, et on félicitera même un John Flynn qui aurait pu faire un bon réalisateur de giallo, le premier meurtre en vue subjective, vaporeux et iconisant comme il se doit la lame de l’assassin, faisant son petit effet. Néanmoins, une impression de redondance se fait bien vite sentir, Michael ne cessant de faire des allers et retours entre le jeu et la réalité, tandis que le Trickster n’en finit plus de le tourmenter, le plus généralement via des gags « à la Freddy » qui semblent, par ailleurs, trop en décalage avec le ton résolument sérieux et dramatique de l’oeuvre. Lorsque l’attraction principale d’un projet (et le Trickster est définitivement l’atout commercial du métrage, l’élément sur lequel on va vendre la pelloche en le plaquant sur le poster) semble ne pas se fondre dans le moule de son propre film, cela pose tout de même problème. Et cela surprend venant de la part d’un scénariste connaissant son métier comme Andrew Kevin Walker (Se7en, Sleepy Hollow et le superbe remake du Wolfman, quand même), certes ici encore débutant puisque c’était son premier long-métrage, après un épisode de Tales from the Crypt. Ceci explique sans doute cela, mais n’aide pas à faire pardonner un final dénué de sens, disant tout et son contraire (attention, ça va spoiler) : parvenu à repousser l’influence du Trickster, qui voulait le forcer à tuer sa jolie voisine, Michael se fait tout de même abattre dans le jeu. Et c’est là qu’il se réveille, découvrant que tout cela n’était qu’un rêve, le pauvre s’étant endormi devant un Brainscan, le jeu, visiblement plus soporifique qu’autre-chose. Son best friend qu’il a assassiné est donc de retour et il peut tenter sa chance auprès de la fille qu’il aime, et va même jusqu’à se montrer agréable envers le proviseur. C’est d’ailleurs là que le Trickster réapparaît, faisant un petit signe à notre héros, avant que le générique de fin se lance. Pas très logique, mais on y verra là un signe que l’imagination de Michael déborde un peu trop. Mais alors que les crédits se déroulent, le Trickster les interrompt pour nous dire que l’on oublie quelque-chose. C’est là qu’arrive un chien, vu dans ce que l’on pense être le rêve de Michael, en train de ramener le fameux pied tranché devant la bicoque (qui semble d’ailleurs sortir d’un film de Tim Burton) du pauvre garçon. Que faut-il comprendre ? Que ce n’était pas un rêve ? Mais alors pourquoi le pote de Michael, pourtant assassiné, est-il bien vivant ? Michael n’aurait liquidé que le premier type ? Allez comprendre ! (fin des spoilers)

 

 

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Brainscan se montre donc un brin décevant au vu de la somme de talents conviés (ajoutons un Steve Johnson aux effets), bien qu’il ne perde pas son statut de petit film plaisant, idéal si votre console CD-I a rendu l’âme et que vous souhaitez tout de même vous plonger dans un univers traitant de l’interactif. Reste que la plus belle qualité du machin reste son côté teen movie, voire même son aspect ludique pour l’horror fan, qui pourra ici s’amuser à reconnaître les nombreux posters de films disposés ici ou là, comme I Was a Teenage Frankenstein ou Suspiria, ou faire un jeu à boire des nombreux plans où apparaît le magazine Fangoria. Mention spéciale également à Igor, l’intelligence artificielle installée sur l’ordinateur du héros, un amas de données devenant le perso le plus attachant du film. De quoi rendre un peu plus sympathique une entreprise néanmoins bien meilleure dans nos souvenirs, et que la nostalgie ne sauve pas totalement.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : John Flynn
  • Scénarisation : Andrew Kevin Walker
  • Production : Michel Roy
  • Pays : USA
  • Acteurs : Edward Furlong, T. Ryder Smith, Amy Hargreaves, Frank Langella
  • Année : 1994

6 comments to Brainscan

  • Nazku Nazku  says:

    Personnellement j’associerai toujours ce film avec la chanson de Primus « Welcome to this world ». La chanson et le Trickster m’ayant marqué. ^^

  • Roggy  says:

    C’est marrant car j’ai les mêmes souvenirs que toi sur le visionnage d’une cassette après l’enregistrement sur Canal +. Bon, je l’ai pas revu mais j’imagine qu’il n’est pas parfait…

  • Mighty Matt  says:

    Yes. Tu sais à quel point je kiffe ce film. Sur le côté ado misfit c’est carrément ça et Furlong est quand même ici dans un grand jour… Pas encore tout bouffi.
    Pour la fin, je trouve le film plus vicelard que ça car il me semble que Michael n’est pas vrmt sympa avec le proviseur puisqu’après avoir bien galèré, il lui offre le jeu pour qu’il l’essaie… Après j’ai aussi toujours adoré le rythme de ce film avec justement comme tu dis ces répétitions qui commencent finalement à rendre fou petit à petit…
    Cool film. Cool chro.

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