Split Second

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Qu’est-ce que cela aurait donné si Ridley Scott avait décidé de fusionner Alien et Blade Runner ? Pas une question franchement essentielle mais à laquelle répond pourtant Tony Maylan (réalisateur du slasher qui sent le brûlé qu’est Carnage), envoyant une bien vilaine bête dans les pattes d’un flic du futur incarné par Rutger Hauer.

 

Pas facile, la vie de scénariste. Prenez Gary Scott Thompson par exemple, un brave gars auquel on doit tout de même le chouette Hollow Man et son Kevin Bacon aussi pervers qu’invisible, et également signataire d’un Fast and Furious collant toujours la larmichette aux férus du tuning… et pour lequel il doit encore toucher un paquet de royalties. On s’imaginerait dès lors qu’un gars capable de rapporter quelques millions à ceux qui l’ont embauché se retrouverait sans doute au générique de grosses machines bourrées de super-héros et de vaisseaux spatiaux qui s’écrasent sur le sol américain en faisant un max de boucan. Il n’en est rien et après un Timecop : The Berlin Decision sans le chou de Bruxelles JCVD et un 88 Minutes avec Al Pacino, le Thompson s’est vu bosser sur des séries assez peu prestigieuses, du genre que personne ne regarde vraiment des deux yeux, telle l’adaptation ricaine de notre légende locale qu’est Taxi. C’est quand même un peu la honte, faut bien l’avouer… Mais des couleuvres, le Gary en avait déjà gobées par le passé, l’un de ses premiers scripts, Pentagram, se devant d’être réécrit de A à Z. Thriller horrifique jouant la carte du buddy movie, cette affaire se penchait sur le cas d’un serial killer sataniste traçant des pentagrammes sur les corps de ses victimes. Pas du mauvais taf’ à priori, mais une histoire ressemblant un peu trop à celle du Premier Pouvoir (1990), dans lequel Lou Diamond Phillips chassait un meurtrier donnant lui aussi dans le rituel diabolique. La science-fiction étant revenue à la mode depuis les succès de Robocop, Blade Runner ou Terminator, on devine bien vite que les producteurs (dont Chris Hanley, depuis passé sur des projets prestigieux comme The Virgin Suicides ou American Psycho) ont incité Thompson a resituer son intrigue dans un monde futur. Ce sera en 2008, dans un Los Angeles envahi par les eaux, et dans lequel un détective de toute évidence inspiré par le Deckart de Blade Runner poursuit un étrange monstre, qui continue tout de même de tracer des pentagrammes sur les lieux de ses crimes. Rêvant à une grosse production riche en dollars et même de croiser Harrison Ford sur le set, espérant qu’Han Solo deviendra le premier rôle, Thompson devra se « contenter » d’une autre star sortie du classique de Ridley Scott. A savoir Rutger Hauer, comédien qu’affectionne d’ailleurs grandement le scénariste, et avec lequel il fera de nouvelles révisions du script, modifié à de nombreuses reprises, notamment pour déménager l’intrigue à Londres. Un travail plutôt épuisant, y compris pour Tony Maylan, réalisateur obligé de bosser dans la précipitation et le stress. Et forcé de quitter le tournage parce que sa santé en souffre un peu trop, laissant le soin à Ian Sharp (assistant-réalisateur ou directeur de seconde équipe sur Qui veut la peau de Roger Rabbit ? et Goldeneye) de finir ce Pentagram depuis rebaptisé Split Second. Sortie en 1992, la bobine ne connaîtra néanmoins pas un franc succès malgré des critiques et un bouche-à-oreille favorable, la faute en incombant peut-être aux émeutes de Los Angeles survenues au même moment. De quoi effectivement effacer l’arrivée de ce qui reste pourtant une Série B fort méritante…

 

 

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C’est donc dans un Londres de 2008 et inondé par une flotte brunâtre que nous nous retrouvons, collant aux basques du flic Harley Stone (Hauer), mis à pied par ses supérieurs depuis la mort de son co-équipier, un drame qui le rendit fou au point de lui faire tenir des propos délirants. Tout du moins pour le monde extérieur, car méchamment griffé par ce qui semble être un mutant, Harley entretient désormais un lien psychique avec sa proie, qu’il traque sans relâche et dont il peut sentir la présence. Puisqu’il agit de plus en plus violemment, n’hésitant pas à vider son chargeur à proximité de la foule, son chef décide de le réintégrer pour le surveiller plus efficacement, lui offrant même un nouveau compagnon d’infortune en la personne de Dick Durkin (Alastair Duncan, qui gagne principalement sa croûte en étant la voix d’Alfred dans les dernières séries Batman), intello usant plutôt sa cervelle que ses muscles, à l’inverse de Stone. Un mariage forcé bien nécessaire pour stopper un démon vivant visiblement dans les égouts… C’est sûr, la chasse aux réplicants menée par Deckard a laissé quelques marques sur l’équipe derrière Split Second. Certes, le copain Rutger perd son costume d’androïde dérangé pour enfiler celui de flic… dérangé aussi, tiens ! Et aux robots est d’ailleurs préféré une créature étrange, jamais clairement définie, passant son temps libre à labourer les cages thoraciques de ses suppliciés pour mieux en extraire leur coeur, qui lui servira de repas. Mais du reste, on se croirait presque dans le Los Angeles de 2019 croqué par Scott, avec cette impression tenace que les protagonistes vivent au fin fond d’une poubelle et sous une éclipse sans fin. Malgré des moyens bien moindres, Maylan (et un peu Sharp) font effectivement du bon boulot lorsqu’il s’agit de créer un univers crasseux, Stone lui-même se complaisant dans les ordures, son appartement tenant de la décharge mal éclairée. Un Blade Runner trempé par la pluie (ça se passe à Londres, normal), voilà ce qu’est donc Split Second, dont les baskets de tous les protagonistes sont constamment spongieuses, les pauvres baignant jusqu’aux genoux durant une bonne partie du métrage.

 

 

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Sacrée ambiance, donc, à laquelle on greffe évidemment quelques décors dérangeants de par leur minimalisme futuriste (la morgue, d’un blanc éblouissant), l’obligatoire passage du bar à strip-tease où les danseuses ont un look SM et des couleurs apportées par des néons, là encore dans un style renvoyant aux aventures d’Harrison Ford. Un climat déjà pesant que vient encore alourdir ce fameux monstre-meurtrier, qui apporte dans sa besace une bonne dose de gore. Voir à cet effet la découverte d’une salle de bain totalement ensanglantée, dotée d’une baignoire dans laquelle gît un cadavre déchiré. Ou encore l’ouverture de ce frigo, dans lequel se trouve un palpitant, soigneusement posé sur une assiette. C’est pas tout à fait la prairie des Teletubbies, et l’on reconnaît bien là l’envie de viande saignante de l’auteur de Carnage, aussi à son aise lorsqu’il lui est demandé de taper dans une épouvante à laquelle il s’était déjà frottée avec Cropsy que lorsqu’il lui faut travailler ses atmosphères. Seulement voilà, Split Second, c’est pas tout à fait une œuvre d’art tentant de se retrouver accrochée au mur d’un musée, ni même un petit film d’horreur se contentant vaillamment d’un léger cult following. C’est aussi une bande s’espérant commercialement viable et qui, dès lors, lorgne un peu sur les copies des voisins pour repiquer leur recette. Vous le voyez venir et ça ne loupe pas : les personnalités contraires de Stone et Durkin vont occasionner une relecture de L’Arme Fatale, le rustre Hauer ne cessant d’engueuler ou de se moquer de son nouveau compagnon, pour sa part le bon élève typique qui règle ses affaires dans les livres plutôt qu’à la force du poing. Et comme de juste, le script fera tout pour que le respect, voire l’amitié, naisse entre les deux bonhommes, le héros se prenant d’affection pour son sidekick tandis que celui-ci finira par épouser une méthode largement plus musclée, sortant les grosses pétoires pour faire sauter tout un métro.

 

 

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Que Maylan nous la joue 48 Heures ne serait pas bien grave s’il utilisait son duo comme un ressort dynamique, à la fois pour faire avancer l’enquête plus rapidement et pour distribuer quelques pruneaux à pas cher. L’ennui, c’est qu’il use plutôt du genre pour verser dans le second degré, les deux zouaves s’échangeant des vannes comme s’ils étaient sur un plateau animé par Arthur. Pas franchement une bonne idée lorsque l’on base une bonne partie de l’originalité de son oeuvre sur une ambiance aussi lourde que celle trouvable dans une colonie de vacances pour enclumes. Et de quoi rabaisser un Split Second – jusque-là plutôt original – au statut de bête divertissement de vidéoclub, comme il en existe des milliers. Bien dommage, car tout le reste est sans défauts, d’un casting qui collectionne les talents (Kim Cattral de Sex and the City à oilpé, c’est par ici), les gueules ( Michael J. Pollard de Tango et Cash, Alun Armstrong de Krull, le regretté Pete Postlethwaite d’Alien 3), un monstre franchement bien foutu pour le peu de temps dont l’équipe a disposé pour le créer, d’une bonne bande-son et de décors aussi variés que crédibles. L’évidence s’impose alors : s’il avait un peu moins joué le jeu de la gaudriole, Split Second serait sans doute passé de mémorable à inoubliable.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Tony Mailan
  • Scénarisation : Gary Scott Thompson
  • Production : Laura Gregory
  • Pays : USA, Grande-Bretagne
  • Acteurs : Rutger Hauer, Alastair Duncan, Kim Cattrall, Pete Postlethwaite
  • Année : 1992

2 comments to Split Second

  • Roggy  says:

    Même si le film semble plomber par un humour malvenu, tu m’as sacrément donner envie avec cette SF originale et un casting fort sympathique.

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