La Tour de Londres (1962)

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Peut-être vexé de s’être vu poignardé dans le dos et enfermé dans une barrique de vin rouge à la fin des années 30 pour le compte de la Universal, Vincent Price décide de prendre sa revanche et s’empare de La Tour de Londres ! Une bonne occasion de prouver que cet élégant personnage peut aussi se montrer plus cruel que Basil Rathbone et Boris Karloff réunis.

 

De temps à autre, il est de bon ton de perturber un brin ses petites habitudes, sans toutefois les bousculer fondamentalement. Pensant que le public n’était pas loin de se lasser des descentes cryptiques dans l’univers de Poe qu’ils balançaient alors par packs de six, Roger Corman et son frère Gene se décidèrent donc à quitter les placards des Usher et les élevages de chats noirs pour lorgner du côté de Shakespeare. Pas pour taper dans la poésie, même s’ils n’ont rien contre, mais plutôt pour singer la toute puissante Universal et remettre au goût du jour la sanglante accession au pouvoir de Richard III, souverain qui n’hésita pas à liquider neveux, frères, personnel et autres membres de la famille pour se réserver son petit coussin sur le trône. Le genre de projet taillé pour Vincent Price, star que les Corman ne sont pas encore prêts à lâcher, le comédien trouvant ici un rôle aussi sombre qu’à sa mesure. Comprendre historique, grandiloquent sur les bords, ambigu et à la méchanceté toujours pimentée d’une pincée d’ironie. Et duquel il fut victime 23 ans plus tôt, incarnant pour le compte de Rowland V. Lee l’un des proches de Richard III (alors joué par Basil Rathbone), bientôt liquidé par ses soins, le duc de Clarence. Une inversion des rôles amusante, et une belle occasion pour le public de retrouver quelques-unes des heures les plus sombres de l’agitée histoire anglaise. Et en couleurs, s’il vous plaît ! Enfin, tout du moins aux origines du projet, Roger Corman espérant bien évidemment continuer sur sa lancée du gothique barbouillé, avant d’être averti, peu avant les premières prises de vue, que ce sera finalement en noir et blanc que le sinistre Richard de Gloucester réalisera ses rêves de grandeur dans La Tour de Londres version 62.

 

 

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La faute à Edward Small, producteur touché du doigt par la réussite dans les années 30 (Le Comte de Monte Cristo) mais que les Corman considèrent comme un vieil homme ayant bien du mal à se mettre à la page à l’orée des sixties. Persuadé que le nom de Price suffira bien pour remplir les salles et que le public tiendra pour acquis que toute œuvre avec le Vincent bénéficiera de la couleur suite aux hits de La Chute de la Maison Usher et compagnie, il estime qu’une fois le ticket payé et la mauvaise surprise décolorée faite, il sera trop tard pour une audience prise au piège. Problème : si The Tower of London connut un beau lancement et fonctionna plutôt bien lors de ses premiers jours d’exploitation, le bouche à oreille finit par faire son œuvre, et ni le public ni les exploitants n’eurent envie de donner sa chance à un drame horrifique non-bariolé. Vrai que vu de loin, les différences avec la version Universal de 1939 ne semblent pas être légion ; et sur le strict plan visuel, on rester entre ces froids murs de pierre, où festoie gaiement une royauté redoublant d’inventivité lorsqu’il s’agit d’envoyer un proche couronné dans la tombe.  Pourtant, une fois la loupe en main, force est de constater que le père Corman a pris soin de ne pas réécrire à la lettre la version de Rowland V. Lee, sans doute plus fidèle aux faits réels que ne l’est son remake, pour sa part on ne peut plus libre. Au point qu’il en vire au fantastique, raccrochant même les wagons avec un style très Poe dont cherchaient pourtant à s’éloigner la tribu Corman.

 

 

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Si dans les grandes lignes on continue de coller aux basques de ce satané duc de Gloucester, toujours bossu suite à une scoliose et toujours d’une froideur à refiler une grippe à un Cornetto, le personnage se voit cette fois tenaillé par les fantômes du passé. Et c’est en file indienne que viendront le hanter ses victimes, chacune tentant, à sa manière, de le faire trébucher dans le monde des morts, le rendant à chaque fois un peu plus dément et donc à deux doigts de se suicider sans s’en rendre compte ou de subir un accident meurtrier. Plus terre à terre, le Tower of London de 39 ne s’aventurait bien évidemment pas dans ces eaux croupies et se gardait bien de verser dans la visite fantomatique, contrairement à ces séquences et ce final qui ne sont pas sans rappeler Le Masque de la Mort Rouge, toujours selon Corman et Price. Un changement qui ne paie pas de mine sur le papier mais apporte son lot de nouveauté, permettant à Price, comme toujours parfait, de s’éloigner de la personnalisation faite par Rathbone vingt ans plus tôt. Alors que le Basil incarnait un être frigide et dénué de tout sentiment pour qui que ce soit, faisant quasiment office de mal incarné, Vincent tente d’amener un peu d’ambiguïté à sa version de Richard III. Bien que toujours aussi mauvais, et même plus sadique qu’en 39 (voir les scènes de torture, qui vont du chevalet au rat bouffeur de visage), le futur roi d’Angleterre montre cette fois un réel attachement à son épouse et des regrets quant à son enfance, passée loin des autres enfants pour cause de difformité dorsale. Bien que restant un être profondément machiavélique, capable de dire des mots doux à son frangin avant de lui plante un couteau dans l’échine ou de se montrer protecteur avec ses neveux avant de les étouffer dans leur sommeil, Richard se fait aussi pathétique et endosse une aura de malheur, de misère ne pouvant que le pousser aux pires forfaits. S’il convoite le titre de souverain et se montre aussi impitoyable, c’est au fond parce qu’il fut lui-même maltraité par les siens, sa mère reconnaissant qu’elle aurait préféré mourir plutôt que de donner naissance à pareil monstre.

 

 

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Un surplus de caractérisation bienvenu, faisant de Richard III un personnage plus entier que par le passé, mettant volontiers la main à la pâte en salle de sévices, là où la version de Rathbone se reposait plus largement sur Mord, mémorable bourreau s’occupant de toutes les tâches les plus sanguinaires pour son maître. C’est d’ailleurs la présence d’un coupe-tête aussi charismatique que celui interprété par Boris Karloff qui manque peut-être à La Tour de Londres version Corman, les quelques scènes se déroulant dans la salle des tortures, si elles sont d’une beauté plastique certaine, souffrent un brin du tortionnaire sans profondeur ici de service, simple muet dénué de toute personnalité. Mais c’est bien là l’unique bévue, toute relative, de cette « nouvelle » mouture, fidèle au matériau de base mais judicieuse dans ses choix de s’en affranchir par de subtiles touches. Et puis, âge d’or de Corman oblige, il n’y a rien à redire question filmage et moyens mis en œuvre : si l’on parle encore et toujours d’une Série B, c’en est ici une magnifique, avec un noir et blanc mettant en valeur des décors splendides (et ce que l’on trouvait de plus cher sur le set, selon Gene Corman) et quelques mouvements de caméra comme Roger Corman n’en a pas toujours proposé avant et après cette excursion londonienne. La seule petite touche soulignant un manque de monnaie ? L’utilisation de stock-shots de la guerre du dernier acte, repiqués… à The Tower of London version Universal ! Si l’on en est réduit à ça pour dénicher de menues carences, c’est que tout va bien au royaume de Gloucester…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Roger Corman
  • Scénarisation : Leo Gordon, F. Amos Powell, Robert E. Kent
  • Production : Gene Corman, Edward Small
  • Titre Original : Tower of London
  • Pays : USA
  • Acteurs : Vincent Price, Richard Hale, Michael Pate, Joan Freeman
  • Année : 1962

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