Terror Firmer

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Lloyd Kaufman aime rire, surtout de lui-même d’ailleurs. Alors lorsque l’occasion lui est donnée de parodier les tournages de Troma via Terror Firmer, il ne va certainement pas s’en priver. Ni tenir en laisse une jeune femme fermement décidée à liquider tout le casting de la plus gore des façons…

 

 

De toute évidence, Lloyd Kaufman a bien fait de se laisser séduire par l’idée d’écrire un livre sur ses mésaventures tromatiques dans les 90’s. Non seulement son All I Need to know about Filmmaking I Learned from The Toxic Avenger est une indispensable bible pour tout cinéaste en herbe désireux d’écraser des melons à perruques dans son jardin, mais elle donne en prime à son auteur une belle idée. Soit celle de situer l’intrigue de son prochain effort filmique sur le plateau d’une production Troma, avec tout ce que cela comporte de mauvais comédiens, d’effets spéciaux peu crédibles et d’incompétences techniques. Terror Firmer (1999), c’est donc l’occasion pour l’oncle Lloyd se se planter devant la glace et se foutre de sa propre gueule, au long d’un pitch envoyant une tueuse en série dans les pattes d’une petite équipe tournant Toxic Avenger 4 (pour rappel, Citizen Toxie, le véritable quatrième chapitre de la saga Toxic, ne sortira que l’année suivante). Par contre, Lloyd ne jouera pas Kaufman, préférant plutôt incarner un réalisateur fictif du nom de Larry Benjamin, légende du cinoche indépendant, à la tête de Troma dans l’univers de Terror Firmer, et qui a pour particularité d’être aveugle. Pas pratique pour réaliser de la bobine nucléaire, et un petit tacle que Kaufman semble se faire à lui-même et à ses capacités de formalistes. Et pour continuer le petit jeu des sept différences entre la réalité et la fiction, notons que l’on s’amuse nettement moins sur un véritable tournage estampillé Troma que l’image qui en est donnée par Terror Firmer, où les différents acteurs et techniciens se roulent des pelles près des gogues, se pompent dans les coulisses et niquent à couilles rabattues sur le set ! Dans la vraie vie de la real life, on se fait plutôt engueuler par un Kaufman constamment à cran, on est trop épuisé pour avoir la moindre érection, on court à droite et à gauche à longueur de journée sans espérer pouvoir se laver et les comédiens attendent parfois neuf ou dix heures dans leurs costumes… pour finalement être renvoyés chez eux sans avoir tourné leur scène ! A ce sujet, on ne peut que conseiller l’excellent documentaire Farts of Darkness, tout entier dédié au tournage et qui permet de voir l’habituel (et regretté) Joe Fleishaker s’énerver car il patiente depuis des heures pour se voir proposer de repasser le lendemain, ou Lemmy pas très content de s’être lui aussi tourné les pouces un peu trop longtemps dans un endroit non-climatisé. A la décharge de Lloyd, tout ce beau monde ne se fait pas arracher jambes et nibards une fois placé sous sa supervision, contrairement à celle d’un Larry Benjamin dans l’incapacité de visionner son propre art !

 

 

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Comme le dit l’un des techniciens présent sur Terror Firmer : « On dit toujours en école de cinéma qu’il n’y a rien de plus ennuyeux qu’un film prenant place sur un tournage, que ça n’intéresse personne. Ben c’est ce que fait Lloyd… » Souvent vrai (voir l’assez ennuyeux Ave, César des frères Coen pour s’en convaincre), mais c’est oublier un peu vite que la galaxie Troma n’est pas comme toutes les autres, et qu’aux cours sur les courtes focales, Kaufman préfère plutôt faire la fête et enchaîner les giclées d’hémoglobine et de gerbe. Bien sûr, il ne se prive pas de quelques sous-textes, un Troma étant toujours moins idiot qu’il en a l’air, et Terror Firmer est de toute évidence une lettre d’amour à destination de l’indépendance de l’art, en même temps qu’une critique à peine voilée des grosses machines sorties des majors (l’un des personnages négatifs du film ne jure que par Spielberg). Et sans en avoir l’air, la pelloche traite de quelques thématiques sérieuses comme le féminisme et la question des genres dans la sexualité, faisant de ce vingt-deuxième (!!!) film de Kaufman une œuvre en avance sur son temps. Mais voilà, bien que plus cérébral que ses airs le laisse penser, la présente bande reste tout de même un gros festival gore, montrant d’ailleurs une sacrée inventivité en la matière. Toujours avec une finesse inégalée, on broie ici le pauvre Joe Fleishaker dans un escalator, tandis qu’un papy décédera en se chiant dessus, un assistant de production profitant ensuite de l’occasion pour se jeter sur l’excrément et le goûter. Et comme pour faire plaisir au fantôme de Joe d’Amato, on extirpe un fœtus du ventre d’une femme enceinte, quand on ne tire pas un peu trop fort sur un pénis ou qu’on n’enfonce pas un manche de serpillière dans un vagin, si profondément qu’on en transperce la pauvre victime. On n’est pas là pour faire dans le détail quoi, et c’est à l’un des slashers les plus tarés que l’on assiste. Et sans doute à l’un des plus dégueulasses.

 

 

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D’ailleurs, on retrouve quelques stéréotypes du genre, qui vont de la final girl aussi coincée qu’une Jamie Lee Curtis un soir de 31 octobre à l’habituel blagueur qui gave tout le monde, sans oublier le beau gosse fortiche, le gros type sujet à toutes les moqueries, le fils à papa (ici un punk, ça change un peu) et les bimbos plus ou moins stupides. Mais alors que dans tout psychokiller classique qui se respecte l’héroïne restera sexuellement inactive, assurant par la même occasion sa place sur le banc des rescapés, Kaufman prend un malin plaisir à vicier la sienne au fil du récit, lui offrant notamment la possibilité de se masturber avec un cornichon. Quant au vanneur de service, toujours présent pour faire semblant d’avoir un œil crevé, il deviendra contre toute attente le premier rôle masculin, le protecteur. Une preuve s’il en fallait une que les conventions et figures imposées, l’ami Lloyd s’assied dessus et leur pète au nez, soucieux qu’il est de donner vie à des personnages uniques. Et par la même occasion à mille lieux des sempiternels standards hollywoodiens qu’il méprise tant. A raison. Bien écrits et globalement mieux interprétés que la moyenne pour du Troma (même si le gros du casting se comporte toujours comme dans un épisode sous acide de Scooby-Doo), les différents protagonistes sont en général touchants d’humanisme, tel ce Trent Haaga (acteur pour Full Moon, scénariste du bien bon Cheap Thrills il y a quelques années) follement amoureux du premier rôle féminin, qu’il ne peut jamais approcher et que sa lourdeur empêche de devenir un séducteur efficace. Le grand gagnant de l’opération ? Probablement l’excellent Will Keenan, qui fit ses débuts dans Tromeo & Juliet et bouffe littéralement l’écran. Attention, ça va spoiler à Tromaville ! Si le bonhomme ne fait pas forcément des étincelles lorsqu’il doit endosser le costume du mec aussi cool que musclé, il crée carrément le big bang lorsqu’il révèle sa véritable nature. L’assassin déguisé en jolie poupée, c’est bien lui, le pauvre étant un hermaphrodite auquel son père (Ron Jeremy, comme souvent excellent) lui a coupé le zgeg pour qu’il devienne une simple fille… qu’il pourra violer à son aise. Pas de quoi rire, et carrément de quoi être mal à l’aise lorsque le personnage tente de violer l’héroïne (ce qui, sans pénis, est relativement compliqué), qui réplique en le violant à son tour, faisant fondre en larmes ce grand gamin jamais sorti d’une enfance horrible. Revenu au stade de petit garçon (ou de petite fille, à vous de voir), il pleure après son père, qu’il a défiguré (nez, langue, œil et zob arrachés!) et enfermé dans une cage, gardant ses membres dans des bocaux… Sacrément glauque, et de ces scènes ultra sérieuses brisant en mille morceaux la bonne humeur jusqu’alors répandue, n’en devenant que plus morbides et surprenantes, et faisant presque passer les grands moments de Massacre à la Tronçonneuse pour un banal épisode de La Bande à PicsouFin des Spoilers !

 

 

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Finalement, ne tiendrions-nous pas la meilleure bande un jour sortie des écuries Troma ? Peut-être bien, car si l’on y trouve tous les avantages habituels de la firme (tromettes aux formes généreuses dans lesquelles on se perdrait volontiers, gore outrancier, humour le plus souvent drôle, scènes totalement dingues introuvables ailleurs), on remarquera que certains défauts ont été gommés. Le script est globalement mieux tenu que par le passé, le rythme est sans faille (allez, pour chipoter, disons que le film a du mal à adopter son tempo au départ), la bande-son est parfaite (normal avec Entombed, Gwar, The Vandals, les Melvins ou Rocket from the Crypt dans les esgourdes!), les personnages plus attachants, les comédiens un chouia plus naturels que d’ordinaire et certains effets font carrément illusion (le personnage brûlé, assez dérangeant). N’en jetons plus, tout le monde a compris : Terror Firmer est un indispensable, un vrai, et c’est un véritable crime contre l’humanité qu’il ne soit toujours pas disponible par chez nous, se coupant d’un public français qui ne sait pas ce qu’il rate. Alors si vous êtes nuls en anglais, faites-vous une fleur : prenez des cours et jetez-vous sur cette tuerie intégrale, vous ne le regretterez pas.

Rigs Mordo

 

 

L’avis du Dr. Didelot

On ne va pas se mentir : je n’ai jamais été un gros fan de la Troma, c’est comme ça. Je reconnais volontiers l’énergie du père Kaufman, j’admets encore plus la richesse de son catalogue et je respecte bien sûr l’univers qu’il a su créer, fabriqué dans les usines du mauvais goût assumé et du politiquement incorrect débridé… avec pas grand-chose dans le portif’ de surcroît. C’est vrai, la Troma distribua aussi quelques très beaux machins, et l’exception confirme parfois la règle : entre autres le très bon Poultrygeist, les opus 1 et 4 de la franchise Toxic Avenger, ou Tromeo and Juliet. Mais voilà, l’humour des productions Troma m’emmerde assez vite, je ne suis pas super sensible aux fugues comiques de la baraque et j’oblique très vite vers d’autres cieux après un Troma, c’est ainsi. On n’entamera pas le débat du “nanar volontaire“, ça prendrait des plombes, mais je n’accroche pas des masses au concept.
Sauf que là, on parle de Terror Firmer les amis, et Terror Firmer, c’est… euh… du jamais vu pour ainsi dire. Nous sommes donc à l’aube des années 2000, et il était donc temps pour Lloyd Kaufman de dresser un premier bilan, de faire le point après 25 ans d’activité dans le cinoche indépendant : avec un livre d’abord (All I Need To Know About Filmmaking I Learned From Toxic Avenger en 1998) et puis avec le film qui s’en inspire, ce Terror Firmer millésimé 1999. Alors, de quoi Terror Firmer est-il le nom ? Celui d’un cri pourrait-on dire, ininterrompu et puissant, comme celui d’une scream queen jamais lassée. Film hyperbolique à tous les étages, Terror Firmer est un précipité de la Troma, et l’étoile de la boîte à son firmament : un truc frénétique et furieux, un exercice de style taillé XXL, où tout le monde gueule, balance sa vanne et grimace. Kaufman lâche en effet les chevaux dans Terror Firmer, il ne s’empêche rien, et le film devient alors une espèce de point-limite, que traverse d’ailleurs le bon Lloyd en réalisateur aveugle (!), comme ébahi par le petit monde qu’il a fabriqué, comme émerveillé par sa propre galaxie. Quel acteur d’ailleurs, hilarant et émouvant au milieu de ce cartoon live, puis victime expiatoire des sacrifices endurés dans cet univers impitoyable du cinéma indépendant. A ce titre, le tueur qui tourne autour du plateau pourrait bien être la métaphore à peine camouflée des emmerdes qui handicapent la production d’un tel film… Mais rien n’entame le bonheur de tourner, pas même la mort qui rôde : il n’y a qu’à voir le sourire de gosse qu’arbore Kaufman quand il crie action ! sur le set de Terror Firmer – le film dans le film -, ou quand l’ami Jerry prononce un plaidoyer conclusif presque touchant pour le cinoche qu’on aime…

 

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Aucune pause dans Terror Firmer, ou si peu (les amourettes de Casey et de Jennifer, et encore…) : le film va vite, très vite, et il va loin, très loin. Au rythme express du montage répond d’ailleurs une bande son tonitruante (Entombed quand même, mais pas que) et cette capacité du film à mettre à distance la mise à distance : le mélange loufoque sexe / sang / caca / vomi était déjà l’apanage de la Troma, mais la mise en abyme permet à Kaufman de pousser les invariants de son cinéma jusqu’à leurs dernières limites, jusqu’aux frontières du grotesque. Ca saigne à mort pour commencer (et ce n’est pas mal foutu en plus), ça baise à tout-va (Debbie Rochon dans les bons coups), ça pue du cul par-dessus le marché (humour scato en force) et ça peut même faire très mal (les petits secrets domestiques du tueur, et ses relations très particulières au pater familias… interprété par le fidèle Ron Jeremy). Car Terror Firmer se moque de tout et de tous, avec une jubilation rarement égalée : la famille donc, la mort, l’amour, la maladie (mentale), les femmes, les hommes… C’est un concentré d’acide ce film, l’Amérique dégénérée réunie sur un set alors qu’un tueur dézingue joyeusement les membres de l’équipe : à la hache, au couteau, au casseau de verre… Ca n’arrête pas quoi, dans un maelstrom de références et de citations qui confère à Terror Firmer les dimensions d’un véritable manifeste sur le Cinéma : en partant des propres classiques de la Troma bien sûr, mais aussi de Spielberg, de Peckinpah, de De Palma (splitscreen inclus à la fin), et puis de tout un champ du rayon B- (ou pas), brillamment exploité via la figure du tueur. Le psycho-killer à l’ancienne en un mot, qui convoque ici les fantômes de Norman Bates et du Docteur Elliott (Pulsions), avec une pincée plus trash de Massacre au Camp d’EtéNo spoil (Note du père Mordo : trop tard, c’est fait au-dessus !), mais l’on sait que les problèmes d’identité sexuelle dominent souvent les débats dans ce monde-là…
Bref, Terror Firmer est cette manière de film où la parodie grasse et premier degré jouxte une certaine forme de sérieux, une profondeur de sens assez incroyable sous l’obsession des fluides : les gens dégueulent souvent, ils saignent franchement et pissent même à côté ; mais l’essentiel est ailleurs : il est dans le sourire et les yeux écarquillés de Lloyd Kaufman, comme la meilleure définition possible du cinéma qu’il défend. Terror Firmer, c’est le 8 1/2 de la Troma, et peut-être même du B-Movie dans son ensemble. Unique.

David Didelot

 

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  • Réalisation : Lloyd Kaufman
  • Scénarisation : Douglas Buck, Patrick Cassidy
  • Production : Lloyd Kaufman, Michael Herz
  • Pays : USA
  • Acteurs : Will Keenan, Alice LaTourelle, Trent Haaga, Lloyd Kaufman
  • Année : 1999

2 comments to Terror Firmer

  • Roggy  says:

    Je constate une fois de plus que la femme nue est dédiée à l’article rédigé par M. Didelot, alors que la barbaque revient au sieur Mordo. Il faudra bien un jour que le petit tâte de la véritable brioche et ne se contente pas toujours de la viande morte 🙂

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