Peur

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Dieu qu’on l’attendait… L’autobiographie du Maestro Argento, Paura, parue depuis déjà quatre ans au pays du giallo (en 2014), et qu’il nous tardait donc de découvrir dans la langue de Molière. Le temps passait il est vrai, mais l’évidence s’imposerait : eh oui, qui d’autres que les éditions Rouge Profond pour publier le livre en nos contrées ?  Avec un nom pareil… Guy Astic et ses compères feraient bien les choses de surcroît, et comme Patience est mère de toutes les vertus, la vertu gouvernerait aussi la version française de Peur ; un joli bouquin pour tout dire – environ 350 pages -, qui reprend la même vitrine que sa sœurette italienne : fond immaculé d’où se détache la trogne ténébreuse du grand Dario, chapeautée par la titraille rouge de la Paura. De l’art du contraste cinglant et des métaphores chromatiques, comme une invite à souiller l’innocence par la nuit et par le sang…

 

 

 

Peur donc, ou comment le bouillon de culture primitif génère de ces monstres sublimes qui marqueront à jamais l’histoire de notre cinoche : l’enfance romaine dans un milieu artiste, les premiers émois littéraires (Poe) et les premiers frissons en salles (Le Fantôme de l’Opéra version Lubin, le Blanche-Neige de Walt Disney), puis les primes frayeurs dans l’appartement familial, ou les chocs architecturaux qui structureront bientôt un cinéma formaliste et sacrément sensitif. Fascinant d’apprendre comment l’œuvre advient n’empêche, quelles sont ses fondations profondes et comment jaillit l’étincelle qui met le feu aux poudres : un rêve, un bâtiment, un tableau, un simple article, un fait divers… Tout est déjà là finalement, dans un passé probablement reconstruit par l’écriture (les pieux mensonges de l’autobiographie), et dans cette adolescence bohème passée à Paris au grand dam d’un père soucieux : la figure tutélaire de l’enfant Argento, comme le père Allan fut celle du jeune Edgar, mais en bien plus revêche et en bien moins tolérante… Passée entre des tonnes de livres et des quintaux de films, la jeunesse romaine d’Argento formatera bien sûr le cinéaste en devenir, tout autant qu’une morale esthétique qui s’affinera d’années en années : “Pour moi, les films “mauvais” n’existaient pas : dans chaque pellicule il y avait quelque chose à sauver, ne serait-ce que cinq minutes, un plan, un effet sonore.” Amen. Au risque de paraître présomptueux, tout cinéphile un peu fou trouvera en l’ami Dario un semblable, un frère, à l’échelle de sa sensibilité propre et de sa disposition d’esprit. Un copain maudit quoi, comme on se sentit parfois quand on était seul à penser que… A penser mal surtout : “Je ne sais pas si c’est par esprit de contradiction, mais plus les autres disaient “quels navets”, plus ces films me plaisaient, plus je comprenais qu’ils faisaient partie de moi. […] Derrière la caméra je redeviens un enfant, qui veut avant tout s’amuser.” Si seulement “l’élite” pouvait lire Argento…

 

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Et puis les années défilent, pleines d’amours pures et de passions décevantes, pleines d’opportunités cruciales qui traceront le sillon Argento : le fantôme du grand Hitch’ qui plane constamment sur le set, la rencontre fondatrice avec Sergio Leone (comme premier modèle et princeps mentor, qui dit mieux ?), jusqu’au scénario et à la réalisation de L’Oiseau au Plumage de Cristal, qu’on a fissa envie de revoir après lecture de sa genèse et de son destin… Ou du moins du processus créatif qui commanda au film, cette réclusion volontaire en hôtel ou en villa, cette solitude si fertile à l’éclosion de l’idée et à la représentation mentale d’une séquence ou d’un plan. Ce que Dario Argento appelle son “ermitage créatif“, toujours recommencé à chaque nouveau film. On ne refera pas ici la filmographie du Maître, ceux qui nous lisent la connaissent forcément ; simplement, toutes les “tortures exquises” du plateau et toutes les vicissitudes de la production sont ici contées, de film en film : les doutes et l’euphorie, les épreuves logistiques et les exploits techniques, les râleurs patentés et les censeurs de tout poil, les rencontres heureuses et les humeurs sombres, les belles affinités (Michael Brandon) et les franches discordes (Tony Musante). En tous les cas, rares sont les démiurges tels qu’Argento, parfaitement obsédé par le contrôle et la maîtrise, des premières idées d’un synopsis griffonnées jusqu’à la projection en salles du produit fini : à en devenir paranoïaque parfois, phobique même et partant, malheureux.
Evidemment, l’angle ici choisi est cinématographique, mais la vie privée du réalisateur entre sans cesse en résonance avec son art, et vice-versa : qu’on pense juste à son père et à son frère, à ses filles et à Daria Nicolodi. L’une ne va pas sans l’autre pour ainsi dire, et “chaque fois que l’on fait du cinéma, les expériences personnelles pénètrent en profondeur dans le tissu narratif de ce que l’on raconte, souvent bien plus que le réalisateur lui-même n’en a conscience.” Histoires intimes et témoignages d’artiste s’enchevêtrent donc dans le livre, au point qu’il est parfois malaisé de faire le départ entre les deux : le cinéma d’Argento est bien ce maelstrom d’émotions, de sensations et de souvenirs personnels, dont les prolongements  psychanalytiques s’imposent à la réflexion pour le coup… “Si je tue plus de femmes [que d’hommes] dans mes films, c’est que je les aime davantage.” CQFD. Oui, Dario Argento est ce gros pavé lancé dans le jardin des traceurs de frontières et des constructeurs de murs : entre cinéma de genre et cinéma d’auteur, entre exploitation et expérimentation, entre film commercial et film plus “difficile”… La vue se brouille avec Argento, comme les catégories faciles de la critique. Tant mieux.

 

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Bien sûr, Peur ne déroge pas à la règle de l’autobiographie et recouvre cette dimension purement informative, celle qui met à jour les épisodes les moins connus d’une carrière complexe (en l’occurrence, la minisérie La Porta sul Buio, Cinq Jours à Milan, les projets avortés, le programme Giallo à la fin des années 80, les derniers films…), tout comme les marqueurs essentiels du grand-œuvre : la collaboration avec le groupe Goblin, Daria Nicolodi, la mythologie des Trois Douleurs, les enjeux esthétiques et thématiques de Suspiria (parmi les pages les plus fascinantes du livre d’ailleurs), l’entente avec George A. Romero… Où l’on mesure aussi que les années 1975 – 1980 furent absolument miraculeuses pour notre cinéma, et qu’Argento en écrivit sûrement les plus beaux chapitres. Epoque bénie par les Dieux et par les Diables donc, qui s’anime ici sous nos yeux nostalgiques tant nous sommes contents d’inhaler par les mots le parfum créatif d’une folle période. Seul regret peut-être, les pages (trop) vite emballées que l’auteur sacrifie à Inferno et à Ténèbres… Plus gros regret encore, que Dario Argento passe aussi vite sur l’épisode Masques de Cire et sur sa “réconciliation” avec feu Lucio Fulci. Tant pis.

 

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Mais en fût-il autrement que l’ouvrage aurait pris d’improbables mensurations, et là n’était pas l’objectif visiblement. Peur se lit presque d’une traite en fait, livre ni trop long ni trop bref, écrit dans une manière d’art condensé et d’expression simple, sans inutiles fioritures ni digressions discursives trop encombrantes : certes, l’auteur distille quelques clés de compréhension et commente quelques motifs récurrents qui scandent son cinéma (la ville de Turin, les animaux, les yeux, l’enfance, l’onirisme des intrigues…) ; mais le récit reste strictement chronologique et l’écriture purement narrative. De là cette facilité de lecture et cette impression de légèreté dans la phrase (bravo aux traducteurs), cette sensation de parfait continuum dans la rédaction d’une aventure humaine modeste, mais riche néanmoins d’enseignements sur la maturation et la maturité de l’artiste. Une aventure dont le lecteur ne sortira pas facilement sitôt l’incipit traversé. En outre, les dialogues rapportés (et forcément transfigurés) dynamisent le récit et lui confèrent parfois une tonalité presque théâtrale, comme cet hyper découpage en chapitre courts qui correspondent aux séquences essentielles d’une existence. Certaines sont bien sûr douloureuses (le décès du père), d’autres pleines d’anecdotes savoureuses : la rencontre fortuite avec Reggie Nalder à Rome, la découverte de la Villa Scott pour Les Frissons de l’Angoisse, ou le très court séjour en prison suite à une drôle d’affaire de drogue…

 

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Et puis cet épisode énorme, qui sonne comme un fantasme terrible dans la tête des ténébreux et des inconsolés : début des années 70, Université de Bologne. Des étudiants en cinoche ne captant que dalle à Argento – mais bouffis de raisonnements convenus (des féministes bêtas et des gauchistes intellos qui voient la bête immonde partout) – apostrophent discourtoisement le réalisateur et l’accusent de misogynie, de fascisme et tutti quanti…  Et ce dernier de leur balancer : “En réalité vous êtes des moutons, incapables de formuler une pensée qui soit la vôtre.Peur, ou le vade-mecum parfait pour ceux qui veulent encore survivre en territoire de la précaution lâche et du prémâché esthétique : une leçon de vie toujours valable (plus que jamais peut-être), où l’on comprend que les boucs-émissaires deviennent souvent des idoles quand le vent a tourné et que les années ont passé… A bon entendeur.

David Didelot

 

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  • Auteur: Dario Argento
  • Editeur: Rouge Profond
  • Pays: Italie
  • Année: 2014 (2018 en France)
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2 comments to Peur

  • Roggy  says:

    Je n’ai pas lu le livre mais ton texte est magnifique et rend un très bel hommage à ce réalisateur d’un cinéma peut-être déjà un peu révolu.

  • David DIDELOT  says:

    Merci beaucoup Roggy ! Tout ce que je peux te conseiller, c’est de le lire, honnêtement. Exactement, cinéma et cinéaste (déjà) d’un autre temps. D’ailleurs, à la lecture du livre, j’avais oublié combien j’avais aimé et aime toujours ce mec et ses films. Un pur retour à la source pour moi.

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