Frightmare

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Aussi improbable que cela puisse paraître, après des années à rester invisible par chez nous, le cinéma de Pete Walker est désormais sur tous les fronts. Après les cas Flagellations et Mortelles Confessions venus de chez Artus, c’est sur le perçant Frightmare débarqué voilà quelques mois sur le catalogue d’Uncut Movies que l’on se penche, un sourire sardonique au coin des lèvres…

 

« Je prends plus de plaisir à revoir Frightmare que j’en prends devant Massacre à la Tronçonneuse. » Cette courageuse sortie, qui prendra les contours d’un blasphème aux yeux de 90 % de la population bis, on la doit à un David Didelot invité dans les bonus de l’édition DVD de ce petit cult classic du père Walker. Certes, le créateur de Vidéotopsie provoque un peu et s’amuse à planter des clous sur les sièges de son auditoire, et celui-ci ne manquera sans doute pas de sauter au plafond en l’entendant conclure ainsi son étude de 75 minutes de Frightmare et du cinéma du bon Pete. Reste que la comparaison n’est pas si malvenue qu’elle en a l’air : après tout, il est question dans les deux cas d’un film d’horreur moderne faisant sa promotion sur l’utilisation peu orthodoxe de toute une gamme d’outils, chez Tobe Hooper d’une tronçonneuse comme chacun sait et chez Walker d’une perceuse, bien pratique pour vriller quelques cervelles. Et puis, dans les deux cas, l’imagination travailleuse du fan laissera  envisager plus de sévices gorasses que les métrages n’en proposent réellement, puisque ni le réalisateur de Lifeforce ni celui de Schizo ne misent véritablement sur des attributs sanguinaires, préférant au contraire taper dans le suspense et jouer avec les nerfs de son public. Enfin, le Hoop’ comme le Walk’ prennent pour base un récit aux doux parfu de sinistre faits divers, laissant naître l’épouvante sur un terreau social peu porté sur la gaudriole. Oubliez cependant les maisons délabrées, les buissons sans feuilles et les routes poussiéreuses, cramées par un soleil agressif ; Pete Walker, en bon Anglais qu’il est, laisse les climats arides à d’autres et se blottit contre les nuages noirs de Londres, envoyant ses protagonistes se rafraîchir dans le crachin britannique.

 

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Frightmare, c’est donc la tristesse british incarnée, et un nouveau coup de bélier envoyé aux institutions de la part de Walker et son scénariste David McGillivray. Après les tribunaux dans Flagellations et avant les institutions catholiques dans Mortelles Confessions, c’est donc au tour de la médecine des méninges de se ramasser quelques crottes de nez sur le chemisier. Il faut dire qu’après avoir fait interner Dorothy Yates (l’indispensable Sheila Keith) et son époux Edmund (Rupert Davies, le Maigret anglais), tous deux coupables d’avoir commis des crimes répugnants (Dorothy, diseuse de mauvaise aventure finissant systématiquement par transpercer les crânes de ses clients à la perceuse avant de les dévorer), l’asile où ils ont séjourné durant 15 années décida que la Mère Yates était bonne pour retrouver la liberté, totalement soignée de ses vieux démons qu’elle semble être. Il n’en est bien évidemment rien et, recluse dans une ferme isolée avec son époux, Dorothy reprend ses activités de tireuse de cartes… et s’est remise aux côtelettes d’humains. Au nez et à la barbe de son pauvre Edmund bien entendu, si amoureux de son épouse qu’il ne peut se résoudre à voir la cruelle vérité, ou même à se mettre sur son chemin lorsqu’elle décide de se tailler un steak dans le corps d’une quarantenaire venue découvrir si l’amour l’attendait au coin de la rue. On reconnaît d’ailleurs bien là l’ironie glaciale de Walker : pleines d’espoirs et pensant que Dorothy va leur apprendre qu’un prince charmant est à deux doigts de venir les enlever pour une vie plus trépidante, ces malheureuses se voient finalement annoncer que seule une mort certaine les attend. Et ne patientera d’ailleurs pas plus longtemps, la médium usant du tisonnier pour abattre son gibier dans les minutes qui suivent…

 

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Bien conscient qu’il est tout de même là pour donner dans l’exploitation forte en hémoglobine, Walker ne se prive donc pas de quelques gros plans sur des caboches éclatées ou sur des orbites ensanglantés, désireux qu’il est d’apporter à son Frightmare une poignée de séquences à même de souligner la folie de Dorothy, qui se répercute sur les physique démolis des braves gens croisant sa route. Reste que le gore n’est ici jamais le propos et sert tout juste d’épice, de matérialisation par la forme d’un fond résolument psychologique. Ce qui intéresse Walker, ce n’est pas de savoir comment cette tribu dégénérée découpe et cuisine les passants, mais plutôt la manière dont est gérée la folie de Dorothy, bien entourée d’un mari trop aimant et d’une belle-fille nommée Jackie, née du premier mariage d’Edmund. Un duo faisant tout son possible pour que la matriarche ne grille pas un fusible (ils l’ignorent encore mais le mal est fait depuis belle lurette), et tenant à l’écart la jolie Debbie, adolescente de 15 ans vivant avec Jackie et ignorant donc que ses parents gèrent une boucherie d’un genre nouveau à l’écart des curieux. Une relation basée sur le mensonge, et une situation impossible due au laxisme des autorités, qui ne punissent pas assez sévèrement une ogresse dès lors lâchée sur un monde peu préparé à sa démence, et dont ne sait trop que faire une famille totalement démunie. D’ailleurs, le jeune psychiatre tentant de remettre de l’ordre dans le ciboulot des Yates (et en particulier dans celui de Debbie, délinquante aussi dangereuse que sa génitrice) sera lui aussi d’une totale inefficacité et finira par être lu par Dorothy plus vite qu’il ne pourra lire en elle. Difficile ici de ne pas citer Mister Didelot, qui dans son bonus décidément riche en remarques pertinentes (dont un lien fait entre les sorcières de contes de fée et Dorothy), crée un parallèle entre une médecine tentant de faire le vide dans le crâne de ses patients et les Yates creusant à la mèche de fer dans la matière grise de ces prétendus intellectuels.

 

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Autant dire que les soifs de bodycounts élevés ne seront pas épanchées ici, Walker jouant du suspense, des sentiments unissant cette famille mal recomposée et du drame qui suivra l’éclatement de cette drôle de cellule familiale, où personne n’est véritablement heureux. Et où les rares êtres sains d’esprit se voient forcés de se calquer sur les délires de leurs conjointe/sœur, la gent féminine étant une fois de plus perçue comme le sexe fort dans l’univers de Pete Walker. On se souvient de Flagellations et de ce trio de mégères utilisant un vieux juge sénile, trop naïf pour oser la moindre rébellion ; rebelote dans Frightmare, fable ténébreuse où les hommes, malgré tous leurs efforts de compréhension, ne sont bons qu’à être menés à la baguette et s’agenouiller devant les souhaits et désirs de cheftaines ne tolérant guère le refus. Si le bon Pete offre à son audience une réalisation parvenant à paraître crue tout en ne semblant jamais fainéante (photographie soignée, plans parfaitement composés, suspense de tous les instants), la grande réussite de Frightmare reste cependant son interprétation, sans failles. On l’avait déjà vu auparavant, Sheila Keith était taillée pour les rôles de femmes puissantes ; elle le rappelle encore ici tout en apportant quelques variation à son jeu, Dorothy, si elle est le bourreau évident de l’histoire, étant aussi une victime. Une pauvre folle implorant presque son mari lorsque celui-ci découvre qu’elle a à nouveau fauté, une enfant prise la main dans le sac, presque désolée d’avoir causé de la peine aux siens le temps d’une scène… et véritable démon ricanant du mal qu’il s’apprête à faire dans la suivante. Keith était une grande actrice, on ne le dira jamais suffisamment, et il fallait bien un Ruppert Davies parfait en bonhomme incapable de prendre la moindre décision pour lui donner la réplique. Mention spéciale également aux jeunettes Deborah Fairfax et Kim Butcher, qui parviennent à tenir la comparaison alors qu’elles auraient facilement pu être effacées par leurs aînés… Butcher parvient même à se montrer plus effrayante que Keith elle-même : si la grande Sheila est une force de la nature inarrêtable, une menace lente et fermement décidée à vous croquer tout cru, la jolie Kim est un monstre de sournoiserie, faisant ses coups en douce et rivalisant de tactiques pour répandre la douleur autour d’elle…

 

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Alors c’est vrai, le script est étrangement formé, ne décollant véritablement que dans le dernier acte, se contentant jusque-là d’un côté « tranche de vie » quasi-documentaire de par l’absence de soubresauts, comme si Walker tenait absolument à montrer le morne quotidien – et donc le côte humain – de ses drôles de cannibales. Mais ce n’est qu’une manière d’endormir le spectateur avant de lui donner un violent coup de crosse dans la nuque, la dernière bobine plongeant la tête la première dans une boue noirâtre qui risque fort de laisser des traces indélébiles. Très fort lorsqu’il s’agit de conclure ses films par des séquences chocs, Walker met donc un terme à Frightmare de la façon la plus cruelle qui soit, et laisse donc un drôle de goût (de fer?) en bouche une fois le générique de fin passé… Peut-être moins facile d’accès que Flagellations et Mortelles Confessions, ce psycho-thriller déprimant n’en est dans tous les cas certainement pas moins bon, et confirme que le cinéma horrifique anglais n’a peut-être jamais été aussi en forme que dans les seventies… Un indispensable du genre que vous avez donc trois bonnes raisons d’acquérir : pour le film en lui-même évidemment, véritable coup de genou dans le bide ; pour le long et passionnant bonus du copain David et, enfin, pour le beau digibook confectionné avec amour par l’éditeur Uncut Movies, que l’on ne saurait trop remercier d’avoir enfin apporté pareille tuerie dans nos maisonnées.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Pete Walker
  • Scénarisation : David McGillivray
  • Production : Pete Walker, Tony Tenser
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Sheila Keith, Rupert Davies, Kim Butcher, Deborah Fairfax
  • Année : 1974

 

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