L’Île des Morts-Vivants

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Les dinosaures ont la peau dure. Véritable stégosaure du bis, Bruno Mattei survécut à l’extinction du cinéma d’exploitation à l’italienne et continua à déverser sur le monde ses cannibales tenaillés par la fringale, ses prisons pour femmes d’un autre temps et ses démons aux ongles crochus. Et des zombies laissant derrière eux des lambeaux de chair, bien évidemment, le virus cannibale continuant d’infecter le cinéma de notre vieux copain via cette belle Île des Morts-Vivants, quasi-synthèse de l’oeuvre du gaillard !

 

Mais qu’est-ce qui pouvait encore faire courir Bruno Mattei dans les années 2000 ? Qu’est-ce qui pouvait forcer un bonhomme, tout de même plus tout jeune à l’époque et diminué par une tumeur au cerveau, à enfourcher à nouveau la caméra et se lancer dans un tournage avec le mode cheapos enclenché ? Et ce alors que tous ses camarades de chambrées ont raccroché les gants depuis un moment déjà, si ce n’est peut-être un Lamberto Bava revenant au gore le temps d’une ou deux séances de torture. La réponse est simple : l’envie. L’envie de faire plaisir à un public de nostalgiques qui, le temps passant, se rendit tout de même compte que le paysage était bien morne sans le bon Bruno, et scandait le nom de l’artiste à l’orée des années 2000 dans quelques festivals branchés tripes et viscères. Puis celle de repartir comme en 80, en s’entourant de figurants grimés comme s’ils venaient de sortir d’une fourmilière, en slalomant entre les cimetières en carton et en ressortant les fusils à pompe chargés à blanc. Bien entouré depuis ses retrouvailles avec le producteur Giovanni Paolucci (Monsieur débuta presque sur Robowar, et a depuis produit le Dracula 3D d’Argento) et sa rencontre avec le scénariste Antonio Tentori (Nightmare Concert avant son ère Mattei, Dracula 3D après), Nono peut dès lors se laisser aller à toutes ses folies et imagine avec un Tentori aussi givré que lui L’Île des Mots-Vivants.

 

 

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Evidemment, à 75 ans bien tassés, Bruno Mattei n’allait pas soudainement changer son fusil d’épaule et verser dans le thriller psychologiques, avec intrigue à tiroirs et tout le toutim. Non, L’isola dei morti viventi sera au contraire un véritable retour aux sources, tournage aux Philippines inclus. Pour y raconter quoi ? Les mésaventures d’un petit groupe de chasseurs de trésors, dont l’embarcation finira par perdre ses moteurs, poussant ses occupants à aller voir si l’air est bon sur une île perdue, présente sur aucune carte. Evidemment, ce n’est pas sur un îlot privé de Donald Trump que tout ce beau monde pose la sandalette mais sur une péninsule maudite, théâtre 400 ans plus tôt de cruelles batailles contre les conquistadores et d’une cruelle épidémie changeant les morts en zombies. Et ils sont toujours là, cachés dans les ruines et derrière les palmiers, nos chers living dead, ravis de pouvoir se faire les dents pourries sur nos héros, pour leur part bien décidés à trouver un peu d’or dans les parages… On aurait voulu imaginer un pitch plus à l’ancienne qu’on n’y serait pas parvenus tiens, et la paire Mattei/Tentori fait comme si les nineties n’étaient jamais arrivées et que le public en était resté aux invasions de charognes bouffeuses de cervelle de Fulci et Romero. L’ami Bruno reste égal à lui-même en somme, et ne se demande jamais s’il serait pertinent de dépoussiérer un brin son art, s’il ne lui serait pas profitable de surfer sur une tendance plus moderne. Et il ne se dit certainement pas qu’il est temps pour lui d’arrêter d’emprunter des bouts de pelloches chez les autres, bien entendu.

 

 

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Pris par la fièvre de l’hommage (les mauvaises langues parleront plutôt du plagiat), le papa des Rats de Manhattan fait par exemple un petit détour par la cabane L’Enfer des Zombies, reprenant à son compte la scène de l’écharde dans les mirettes. Et quand deux loustics se retrouvent dans un cimetière et qu’une silhouette cadavérique s’approche au loin, c’est bien évidemment l’occasion de réciter le célèbre dialogue du début de La Nuit des Morts-Vivants, légèrement remanié pour coller aux patronymes des protagonistes, la mimi Yvette Yzon ne s’appelant pas Barbara. Mais qu’elle ne s’inquiète pas, elle aura bientôt de la compagnie : they are coming for her ! Est-ce à dire que L’Île des Morts-Vivants n’est qu’un vieux pull raccommodé à partir de morceaux de laines chipés chez le voisin, comme le très fun Island of Death n’était qu’une version cannibale de Predator ? Certainement pas, et s’il se sert des idées des autres comme bases, Mattei laisse exploser sa propre personnalité, comme on le sait plutôt sujette à question. Ainsi, la petite ballade entre les tombes (qui semblent à peu près aussi solides que celles de Plan 9 From Outer Space) ne se conclut pas par une simple fuite, mais par une séance de kung-fu, une sorte de sosie de Jack Black dans Tonnerre sous les Tropiques jouant à Bruce Lee avec le revenant. Quand à la scène chipée à Zombi 2, elle ne se terminera pas par un œil crevé, mais plutôt par une symphonies de shotguns ! Ouais ça cite en masse, et Edgar Allan Poe ou Lovecraft n’y échappent pas non plus, mais avec la Mattei’s Touch ; soit en ne se prenant jamais au sérieux et en se laissant bercer par une frénésie créative flirtant plus qu’à son tour avec le saugrenu.

 

 

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Car il y a bien évidemment dix idées à la secondes entre ces murs poussiéreux (à noter un côté un peu Les Visiteurs via la découverte d’un donjon qui aurait pu appartenir aux Montmirail), pas forcément pleines de sens, mais bienvenues tant elles relancent toujours la bande dans une nouvelle direction. Ainsi, il ne sera pas question que de zombies, des spectres ou des démons un peu vampiriques sur les bords faisant leur apparition, dans un background plus détaillé qu’il n’en a l’air, même si on n’est pas toujours bien sûrs de tout comprendre. On aura ainsi droit, en vrac, à un zomblard qui se fait exploser un bras… qui repousse immédiatement (pourquoi ? On ne le saura jamais, aucun des autres ne nous fait le même coup par la suite), à un demeuré qui se met à danser le flamenco avec une fantôme espagnole sortie d’un portrait, et le clou du spectacle, à un imbécile qui décide d’affronter les hordes de décédés à lui tout seul et les provoque en tendant son bras. « Alors, tu préfères l’aile ou la cuisse? » dit-il à un mort-vivant en lui mettant sous le nez son avant-bras… qu’il se fait bien évidemment croquer dans la seconde ! Le summum de la bêtise, encore renforcée par un doublage français aux petits oignons, vous l’imaginez bien. Dialogues risibles, doubleurs peu motivés et jouant aussi bien que la version audio de Google Translate, prononciation du prénom Kirk à se pisser dessus, personnages très enclins à la répétition ( « Ce bidule ne marche plus ! Ce bidule ne marche plus ! », puis un autre protagoniste : « Ce bidule ne marche plus ! »)… La routine pour un bissophile déjà passé par la case Mattei, c’est certain, mais toujours hallucinant quand même.

 

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N’allez cependant pas croire que tout ici n’est que sujet à la gaudriole, car si Mattei se marre bien derrière son moniteur et ne semble pas disposé à proposer autre-chose qu’une Série B décontractée du slibard (la preuve, il fait porter à son vieux copain Jim Gaines un t-shirt de Snoopy!), il ne manque pas de proposer quelques séquences véritablement réussies. Le port des « bonnes lunettes » comme on dit à Chaumont n’est ainsi pas toujours obligatoire, preuve en est ce joli plan voyant un zombie sortir de la jungle pour passer près de tombes envahies par la verdure. Ou ce final bien badass, avec son énervée Yvette qui sort une faux pour trancher dans le lard de sales types maquillés comme les Misfits, alors que toute la crypte prend feu autour d’elle. Evidemment, tout cela est largement inspiré d’Entretien avec un Vampire, et on se demande même si quelques plans de la pelloche aux dents longues avec Brad Pitt ne sont pas insérés ici et là, mais qu’importe : Yvette taillade des êtres infernaux dans une tenue nous laissant apprécier ses formes, et c’est bien tout ce que l’on espérait. Heureux nous sommes encore lorsqu’elle s’échappe sur son petit radeau en tirant encore et encore sur ses assaillants, lors d’un final citant la mémorable conclusion de l’excellent Emmanuelle et les Derniers Cannibales. Rien de bien neuf, c’est sûr, mais après tout, old-school is the best school, non ? Et à l’ancienne Bruno était resté, signant ici un long-métrage portant définitivement sa patte. D’accord, la patine DV fait encore plus tomber l’ensemble dans le Z que par le passé, mais on patauge toujours dans une gadoue gorasse du meilleur effet (têtes explosés, torses troués et tout le bordel), les canons restent chauds et les chargeurs se vident encore et toujours, les maquillages sont globalement mal foutus mais ont un je-ne-sais-quoi de dégueulasse, les stockshots pleuvent (une guerre navale piquée à un film en noir et blanc, par exemple) et les acteurs grimacent à qui mieux mieux. Tout ce qu’on aime en somme, et si l’on devait exprimer une complainte, ce serait que le tout manque un peu boobs tout de même, Yvette jouant un peu trop les prudes… Bref, entre filouterie avérée et amour véritable pour le genre, Bruno Mattei avait décidément bien trouvé sa place derrière la caméra… et nous devant ses films.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Bruno Mattei
  • Scénarisation : Bruno Mattei, Antonio Tentori, Giovanni Paolucci
  • Production : Giovanni Paolucci
  • Titre original : L’Isola dei Morti Viventi
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Yvette Yzon, Jim Gaines, Alvin Anson, Gaetano Russo
  • Année : 2007

2 comments to L’Île des Morts-Vivants

  • Roggy  says:

    Très belle chro l’ami pour ce Mattei (pas vu) forever 🙂

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