Nanar Wars – Une Anthologie du Cinéma de Contrefaçon

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Après la déferlante Nanarland, débarquait il a peu ce Nanar Wars, titre du nouveau livre d’Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle (en attendant un futur Nanar Man ou un prochain Nanar Park ?). Pas de doute, l’époque est à la nanar mania, pour le meilleur (euh…) et souvent le pire : nuits des nanars, livres sur les nanars, nanaroscope tous azimuts, film nanardesque ou film nanardisant… La nanardie en force quoi ! Comme un signe des temps, la famille du mot s’agrandit, les occurrences de ces néologismes tout moches augmentent dans l’espace clos de nos lectures et le vaste champ de nos surfs internet : à l’âge du grand Réseau, les « chroniqueurs » nanarophiles sont de sortie….

 

Ainsi, à les en croire, d’aucuns réalisateurs feraient donc du nanar, et l’on pourrait parler nanar comme on causerait de fantastique, d’horreur, d’aventures, de polars, ou d’érotiques… Le nanar est devenu un genre sous la plume et sur le papier de nos faiseurs d’opinion, au point que ces fiers « cinéphiles » se mélangent parfois les pinceaux et s’emmêlent souvent les crayons dans leur impérieuse volonté de tout ranger, de tout classifier, de tout qualifier… et de tout étiqueter : la folie structuraliste de la typologie frappe encore, jusqu’à confondre cinéma bis et nanar parfois (!), jusqu’à parler de productions genrées désormais… Bonjour l’élégance du mot et la joliesse de l’expression. Et puis tous ces braves gens ignorent visiblement qu’on est toujours le nanar d’un autre, car dans les hautes sphères d’une intelligentsia très savante, l’Alien de Ridley Scott est encore considéré comme un mauvais film (j’ai les preuves), qui affleure les rives du nanar. Attention à l’accusation de nanardisme donc, car elle pourrait bien se retourner contre vous… Plus encore, on ne naît pas nanar, on le devient, on le fut et on ne le sera plus : les mêmes qui bandent aujourd’hui pour la filmo d’un Lucio Fulci ou d’un Joe D’Amato auraient sûrement été prompts à les classer grands maîtres du nanar au début des années 80… CQFD.

 

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Eh oui, il en va du nanar comme des modes finalement : la mode se démode, et le nanar se dénanardira, forcément. On connaît le cycle court et la liste longue des vestes retournées et des changements de pied en la matière…  Bref, tout cela pour dire que l’étiquetage nanar – à ne pas confondre avec celui de navet selon ses thuriféraires : m’ouais…- est on ne peut plus casse-gueule et on ne peut plus relatif… voire inopérant et inefficient pour croquer un film, même très mauvais. Plus encore, il est le signe désastreux d’une suffisance toute moderne et d’un narcissisme délétère, car moi chroniqueur, je vais vous parler de mézigue plutôt que du film… Ou plutôt, je vais vous parler de mes sourires et de mes fous rires devant mon écran plutôt que du film lui-même : pratique, car ça économise aussi du taf, soyons honnêtes. Mieux vaut raconter sa rigolote soirée DVD en mots facebookiens que de se faire suer à fouiller des articles traduits en Google, pour capter la carrière de tel ou tel réal, l’itinéraire de tel ou tel comédien, ou le jus exotique de tel ou tel improbable filmo… La nanardie est à la feignasse ce que le marc est au café, la patate au doryphore, et l’égocentrisme au plumitif.
En fait, le concept de nanar est une espèce de quintessence sinistre, embrassant et sublimant tous les vices de l’époque : fainéantise basique de pseudo chroniqueurs, vanité d’un scribouillard en surplomb, égotisme contemporain facilité par la tyrannie du like, et cynisme catastrophique de celui qui connaît tout et n’est dupe de rien ; celui qui, enthousiaste, se croit toujours très malin à démonter le mécano d’un film et à en dénoncer, rictus aux lèvres, les boulons rouillés et les écrous niqués ; celui qui, toujours en forme, se gausse des codes et des maladresses d’une bobine en décontextualisant le machin (époque, lieu, production), sans craindre l’anachronisme de sa « chronique » ou la connerie fat de son commentaire « avisé ». Oui, on aura compris que je n’aime pas trop l’estampille nanar, trop facile, trop pratique, et trop injuste. Concept louche s’il en est, qu’ont théorisé les François Forestier et autres François Kahn, jusqu’à ce Nanar Wars sorti en septembre 2017 : eh oui, tous ces mecs ont fini par faire des petits…

 

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Voici donc édité le nouvel avatar de cette cinéphilie rigolarde et branchouille, parfois casse-couilles et souvent méchante. Attention, le (petit) livre des deux Emmanuel – 160 pages – est tout mignon et tout propret en sa vitrine, belle couverture brillante reproduisant le motif essentiel du très sympathique et surtout très mexicain La Mulier Murcielago – sorti chez Bach Films il y a peu… Couverture au diapason d’une très chouette iconographie d’ailleurs, alignant pour le plaisir des prunelles quelques folles affiches du cinéma dit de la contrefaçon : car tel est en effet le biais choisi et l’angle adopté dans Nanar Wars, le cinéma photocopié sur papier brouillon, la bobine qui sent l’arnaque et pue du bec, ces films souvent lointains pillant à qui mieux-mieux les gros succès ricains du box office… Pourquoi pas après tout : on a tous quelques titres dans le capuchon, genre Turkish Star Wars, Turkish ET, Turkish Rambo ou Hindi Superman. L’ouvrage se présente donc comme une courte anthologie du plagiat exotique – un peu plus d’une trentaine de films passés en revue – découpée en chapitres thématiques : là les faux King Kong, ici les Superman du pauvre, là-bas les sous Jaws, un peu plus loin les Star Wars discount, ailleurs les Rambo en plastique, jusqu’à cet improbable Jarry Potter mexicain de 2003. A la lecture, rien de scandaleux bien sûr, rien de franchement naze non plus : juste l’impression que le bouquin figurera en bonne place sur les étals d’un Cultura ou d’une FNAC et qu’il égayera sûrement les soirées d’un client « culturé » et urbain, gentil bourgeois désireux de se payer une petite tranche de rire en lisant des chroniques plutôt bien écrites, et pleines de cet esprit ricaneur complètement postmoderne : chacun son trip, ce n’est pas le mien… Mais dans le genre, ça fonctionne assez bien.

 

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Chroniques : c’est vite dit quand même ; plutôt résumé critique de chaque titre, à (trop grande) distance de l’objet décrypté, tout en second degré et en humour (parfois) potache… Le mal de l’époque en fait. Résultat, on n’apprend pas grand-chose sur les films évoqués, bien plus sur la perception qu’en ont nos deux auteurs. Eh oui, on est à l’heure où le médiateur prend le pas sur son sujet : en d’autres lieux, ça s’appelle la starification du journaleux… au détriment de l’info elle-même. Mes préférences tout de même : le paragraphe introductif à l’entame de chaque « chronique », resituant l’œuvre dans son contexte culturel et géographique. Intéressant pour le coup.
Mais tout cela manque franchement de vécu et d’incarnation, de bière et de pizzas, d’heures passées à se bouffer les yeux sur des VHS pourries pendant toute sa prime adolescence… Ca manque d’Histoire finalement, de proximité charnelle et de racines : celles qui plongent dans les souvenirs – joyeux ou malheureux – d’une cinéphilie « déviante » certes, mais toujours respectueuse des bobines qu’on matait… En fait, le ricanement a remplacé le sourire, et tout est là : dans l’hyper-activation du zygomatique et la profondeur de la ride, aux commissures des lèvres. Montre-moi comment tu (sou)ris, je te dirai qui tu es, et pour moi, les mecs de Nanar Wars l’ont bien trop profonde, cette ride.

David Didelot

 

Nanarwars

 

  • Auteur: Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle
  • Editeur: Wombat
  • Pays: France
  • Année: 2017

4 comments to Nanar Wars – Une Anthologie du Cinéma de Contrefaçon

  • freudstein  says:

    Bah! encore des mecs qui se la joue branchouille pour soirées mondaines…
    Je préfère me lire ton excellent book sur MATTEI..
    Et d’ailleur un livre sur UMBERTO LENZI (R.I.P. snif!)ça te tente pas?

    • David DIDELOT  says:

      Merci Freudstein ! 😉
      Oh que si pour le livre sur Umberto Lenzi ! L’idée fait son chemin on va dire…

  • Roggy  says:

    Je pense que tu as bien résumé cette mode actuelle pour ringardiser des films qui ne demandaient rien à personne et ne cherchaient pas à entrer dans l’histoire du cinéma. Se moquer d’un film fauché ne se prenant pas au sérieux pour en faire un livre et du fric, c’est comme se foutre de la gueule d’un SDF bourré qui titube, le filmer et le mettre sur Internet. Tu peux trouver ça drôle ou pas…

  • David DIDELOT  says:

    Merci Roggy ! Oui voilà, c’est exactement ça. Mais notre époque est foncièrement méchante derrière sa moraline, cynique et souvent suffisante. En ce sens, la nanardie est un symptôme.

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