Evilenko

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Oui c’est vrai, le soleil se lève à l’Est… comme l’horreur absolue parfois. Elle vient ici d’Ukraine pour être exact, République Socialiste Soviétique où naquit Andreï Romanovitch Tchikatilo… Tchikatilo, ou l’un des pires tueurs en série de l’Histoire criminelle, si tant est qu’on puisse dresser un palmarès en la matière. On savait que l’Occident capitaliste et libéral pouvait générer d’improbables monstres ; eh bien l’URSS des années 80 aurait aussi le sien, son Camarade Serial Killer pour citer le livre d’Iryna Pilipchuk en 2006. Ca gênerait presque aux entournures les plus convaincus et les plus « purs », mais les faits sont têtus, et la sauvagerie des hommes aussi. Tant pis.

 

 

D’abord instituteur puis employé usager des chemins de fer (terrains de chasse parfaits pour un prédateur de base), Tchikatilo massacra au moins une cinquantaine de gosses et de jeunes femmes. Pédophile compulsif, sadique insatiable et anthropophage gourmet (les tétons et les organes sexuels…), le Monstre de Rostov libéra ses instincts les plus sombres pendant une douzaine d’années, de 1978 à 1990 : il viole, torture et bouffe ses victimes dans les forêts alentour, jusqu’à son arrestation en 1990. Son procès s’ouvre en 1992, à Kiev, et c’est le choc dans le pays : allez donc fouillasser les archives vidéo de l’affaire, et vous y verrez l’accusé encagé, souriant presque à la peine de parents éplorés et détaillant ses crimes abominables sans une once d’émotion dans la voix… Stupéfiant. Deux ans plus tard, le verdict tombe et Tchikatilo est exécuté d’une balle dans la nuque. Ouais, on prenait alors un peu moins de gant, même sous le règne du clownesque Boris Eltsine… Bref, Tchikatilo, c’est l’abjection faite homme, communiste des âges farouches qui enquilla des dizaines de meurtres au moment même où l’URSS brillait de ses derniers feux, et où l’on pensait que la Fin de l’Histoire était advenue.

 

 

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Et c’est bien cette conjoncture historique, mariée à un fait divers répugnant, qui constitue le sel d’Evilenko (2004), bien autant que le récit d’une enquête policière ou la simple narration d’un périple sanglant. Aux commandes, David Grieco, réalisateur italien qui écrivit aussi le livre dont le film s’inspire, Le Communiste qui Mangeait les Enfants (1994). En fait, tout est déjà dans le titre du bouquin, matrice d’une péloche bien plus subtile qu’il n’y paraît… Le jury du fameux Fantafestival de Rome ne s’y trompa pas et attribua à Evilenko son Grand Prix du Film Fantastique Européen. Récompense méritée. Las, le truc essuya pourtant un méchant four au box office italien… Mais s’il fallait juger l’intérêt d’un film aux dollars rapportés, on boufferait souvent de la merde dans les cinémas du coin. Car voilà, il y eut sûrement malentendu sur la marchandise : Evilenko n’est ni un polar ni un thriller, ni un film d’horreur ni un shockcumentaire… Mais il est un peu tout cela à la fois en quelque sorte : docufiction quand même dans la mesure où David Grieco se fond dans la triste réalité des faits et dans le vérisme du cadre. Le film est ainsi tourné à Kiev, sur les lieux mêmes – ou presque – de la tragédie. De même, le contexte historique, incertain et transitoire, est magnifiquement rendu dans ses atermoiements idéologiques : celui d’un système politique et administratif chancelant, celui d’un Empire qui doute et celui d’un Secrétaire Général (Mikhail Gorbatchev) qui, aux yeux des plus radicaux, trahit les mânes de Lénine ou de Staline avec sa « perestroïka »… Il sourd d’Evilenko l’atmosphère légèrement décadente des fins de règne et des crépuscules civilisationnels dans sa description d’un Monde qui s’éteint, victime de ses incohérences et de ses failles, victime aussi du sens de l’Histoire… si celui-ci existe. Les séquences dialoguées qui scandent le récit trahissent parfaitement ces brisures et ces tensions d’un pays balayé par ce wind of change prétendument salvateur, mais rongé en même temps par cette angoisse du déracinement politique et de la fierté abandonnée : Tchikatilo paraît donc « camarade » obsolète, homme du Vieux Monde face au directeur de l’école où il officie, puis face au flic qui enquête ou face au Docteur Richter, ce profileur homosexuel qui aidera la police durant l’enquête. A cet égard, l’affaire peut lointainement rappeler celle du Vampire de Düsseldorf, le fameux Peter Kürten : non dans le modus operandi du tueur, non dans son profil psychologique (même si les enfants…), mais dans cette dimension symbolique du fait divers, dans son inscription historique ; en l’espèce, la fin de la République de Weimar, la fin d’une période là encore et l’avènement d’une nouvelle ère, catastrophique ici puisque Kürten fut exécuté en 1931… On ne vous fait pas un dessin.

 

 

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Signalons d’ailleurs que dans Evilenko, le travail photographique rend bellement compte de ces contradictions et de ces contrastes, avec une image située entre la grisaille soviétique d’un Monde finissant et l’éclatante lumière qui perce les forêts, là où Tchikatilo commet ses plus immondes forfaits… Esthétiquement très fort, et symboliquement troublant. Il faut dire qu’Evilenko, c’est un point de vue et un angle sur l’affaire, des choix de cinéma pour être clair : ce qui intéresse David Grieco c’est l’essence même du Monstre, bien au-delà des détails purement factuels de l’histoire. Les accros au fait « vraiment vrai » iront plutôt lire les pages que lui consacre Marin Monestier dans son indispensable Cannibales – Histoire et Bizarreries de l’Anthropophagie (2000). Ca fait très mal aussi… Mais le Mal dont nous cause Grieco n’est pas tout à fait de même nature : pas de plans gore dans Evilenko, pas de complaisance dans l’abjection, pas vraiment de suspense non plus, comme si le réalisateur ignorait sciemment les codes du film d’horreur basique ou les cadres du thriller post-Seven. La BO est d’ailleurs édifiante – signée Angelo Badalamenti – qui gomme complètement les attendus mélodiques du spectateur pour une musique apaisante et triste, chantée par la regrettée Dolores O’Riordan. Alors oui, la pudeur sied à un tel sujet, encore que la séquence de l’école (une tentative de viol) et celle du train (le meurtre d’un gamin) remuent largement les tripes… Mais Grieco dépasse volontairement les us du « genre » pour explorer minutieusement la psyché déglinguée du tueur, et pour concentrer le propos sur l’interaction du monstre avec son environnement social : ses employeurs, les enquêteurs, et puis son épouse surtout, totalement ralliée à l’idéologie du Régime au point qu’à ses dires, la sexualité est un souci bourgeois et que les enfants, finalement, appartiennent à tout le monde dans ce pays de cocagne… Les enfants bien sûr, que Tchikatilo semble littéralement hypnotiser pour que ceux-ci le suivent en confiance, avant de les violer et de les martyriser. La métaphore est on ne peut plus claire, image d’un système qui « hypnotisa » lui-même les foules, jusqu’à leur douloureux réveil… Bref, au Monde communiste qui choit répond ainsi en écho la schizophrénie lourde du tueur, comme si les démons cachés par le Pouvoir – sexualité, vices soi-disant « occidentaux »… – émergeaient d’une longue hibernation et explosaient avec rage, soudain irrépressibles et inextinguibles quand un mec comme Tchikatilo les porte en bandoulière…

 

 

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… Et quand Malcolm McDowell endosse le costard du maboule surtout, absolument impeccable dans la défroque du serial killer : tour à tour inquiétant et pathétique, tour à tour ignoble et pitoyable… Quelle prestation bon sang, parmi les meilleures du comédien ! Tout dans son jeu respire le vice un temps contrarié et la folie furieuse enfin libérée : le regard, la démarche, la mimique et le geste. On sait que l’acteur n’est pas toujours très sage dans ses choix (le nullissime 31 de Rob Zombie…), mais Evilenko fait sacrément honneur au talent de McDowell, qui porte littéralement le film sur ses épaules. Ajouter à cela les excellents Marton Csokas (l’officier Vadim) et Ronald Pickup (le psychanalyste Richter, qui paiera d’ailleurs de sa vie la perspicacité dont il fait preuve…), et l’on obtient une très belle affiche, au diapason d’un film assez unique au milieu des « biopics » du genre qui déferlèrent alors dans nos lecteurs : Ed Gein en 2000, Bundy et Dahmer en 2002, Gacy en 2003… Evilenko joue clairement dans la division supérieure, film à redécouvrir urgemment d’autant que l’édition collector française reprend les bonus de l’édition italienne : scènes coupées, documentaire sur le film couplé au rappel des faits, entretiens… De la belle ouvrage en un mot, tapis rouge idoine à un film qui le mérite amplement.

David Didelot

 

 

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  • Réalisation: David Grieco
  • Scénarisation: David Grieco
  • Production: Mario Cotone
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Malcolm McDowell, Marton Csokas, Ronald Pickup, Frances Barber
  • Année: 2004

 

2 comments to Evilenko

  • Roggy  says:

    Le gars qu’on a envie d’avoir comme voisin quoi 🙂

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