La Rebelion de las Muertas / Vengeance of the Zombies

Category: Films Comments: 2 comments

Les bons réalisateurs sont comme les bons soldats : fidèles au poste, efficaces, obéissants… mais souvent oubliés, sacrifiés sur l’autel de la Grande Histoire et des Héros de l’époque. Leur nom est tout juste gravé sur le Monument aux Morts de nos villages, et puis voilà, jusqu’à ce que le souvenir s’efface… En cinéma, il en est souvent ainsi : certes, les data s’accumulent dans les disques durs, les filmographies s’allongent et s’enrichissent sur le Réseau, mais la donnée froide du langage binaire ne remplacera jamais la simple et chaleureuse estime de l’amateur sincère. De ces filmographies un peu oubliées, et parmi ces artisans réduits à quelques lignes de code, Leon Klimovsky tient la corde.

 

 

 

Argentin d’origine, le mec commence sa carrière au pays de la pampa puis rejoint l’Espagne dans les années 50 : avant d’inscrire son nom au panthéon du ciné de terror espagnol, Klimovsky aura notamment bourlingué dans les saloons de l’euro western (Quelques Dollars pour Django, L’Homme qui Venait pour Tuer, Le Défi des McKenna, Billy le Kid…). Puis c’est l’âge d’or du cinéma d’horreur ibérique, à l’entame des seventies : le Caudillo gouvernait encore à l’époque (plus pour très longtemps ceci dit), mais avec les Amando de Ossorio, Carlos Aured et autres Javier Aguirre, Leon Klimovsky balancerait trois ou quatre pépites qui font encore les belle soirées dans nos salons. Du bonhomme, on connaît surtout les films avec El Hombre Lobo, comprendre Paul Naschy planqué sous la pelisse de Waldemar Daninsky : La Furie des Vampires donc, et Doctor Jekyll y el Hombre Lobo. Ajouter au palmarès de Klimovsky une poignée de gothiqueries parfaitement recommandables (genre La Saga de Los Dracula), ce Rebelion de Las Muertas pas piqué des vers, quelques giallos paëlla (Red Killer en 1975 ou Violacion Fatal en 1978, l’un des derniers forfaits de l’ami Leon, avant qu’il ne quitte définitivement les plateaux), et vous touchez à la substantifique moelle de ce que fut un très bel artisan du cinéma bis, comme on n’en fait plus guère de nos jours. Bref, le nom de Leon Klimovsky se confond aujourd’hui avec celui de Paul Naschy, et sa carrière avec le segment Profilmes de la période. Il faut dire que les deux gus tourneront pas moins de huit films ensemble, époque complètement folle où Paul Naschy enquille les tournages comme les perles. De 1972 à 1974, l’acteur endosse en effet tous les costards et enfile tous les masques, souvent les plus élégants et les plus seyants : La Furie des Vampires, Le Bossu de la Morgue, Le Grand Amour du Comte Dracula, L’Empreinte de Dracula, Les Orgies Macabres, El Espanto Surge de la Tomba, et puis ce La Rebelion de las Muertas. OK, l’ami Klimovsky n’avait pas d’appétence particulière pour le genre d’après Paul Naschy, mais les qualités de l’artisan chevronné – et toujours dans les temps, ce qui est essentiel – suffisaient bien au bonheur du lycanthrope et des producteurs de la Profilmes : le cinéma bis est d’abord une industrie comme chacun sait.

 

 

vengeance1

 

Paul Naschy donc, ou Jacinto Molina Álvarez, incontournable figure du cinéma d’épouvante espagnol décédé en 2009 : acteur bien sûr, mais également producteur, scénariste et réalisateur. Les zigues qui visitent la Crypt savent combien nous aimons l’œuvre du gars, passionné par le genre et totalement accro aux monstres antédiluviens de la Universal. Rien que pour ça, respect éternel. Bien sûr, le cycle Daninsky fit énormément pour la renommée du gons’ (une douzaine de films quand même !), mais les poils de la bête ne doivent pas camoufler le reste. Et le reste, c’est par exemple La Rebelion de las Muertas (1973), autrement dit Vengeance of the Zombies, The Rebellion of the Dead Women ou encore Walk of the Dead. Des titres exemplaires en l’espèce, car on a bien compris que Naschy abandonnait ici la fourrure du loup pour s’aventurer sur d’autres terres ; celles du zombie en l’occurrence, celles de la goule revenue d’entre les morts, comme il put d’ailleurs le faire à d’autres occasions : qu’on pense par exemple aux Orgies Macabres dans les mêmes eaux. Evidemment, Klimovsky et Paul Naschy n’emprunteraient pas les mêmes chemins qu’un George Romero, ou qu’un Jorge Grau si l’on veut rester en Espagne : le folklore n’est absolument pas le même ici, et les inclinations de Naschy sont aux antipodes, préférant à la créature gorasse d’un Massacre des Morts-Vivants le zombie des origines pour ainsi dire, plus poétique, plus « fantastique », et relié à la tradition vaudou pur jus. Ici, nos goules sont quasiment des spectres, et si ce n’était leur visage peinturluré en gris, elles seraient presque sexy dans leur petite culotte et leur déshabillé translucide…. Et puis quand leur Maître trépasse, celles-ci s’effondrent comme des vampires. La séquence pré-générique est à ce point exemplaire qu’elle emprunte au célèbre code établi par Amando de Ossorio dans son cycle des templiers maudits : les nanas se déplacent au ralenti quand elles attaquent, car nous pénétrons alors dans le royaume de la Faucheuse… Nous changeons de dimension et les lois de la physique n’ont plus cours. Bref, nous sommes bien plus proches d’un Jean Rollin que d’un Lucio Fulci dans La Rebelion…, plus près de la canine pointue que du dentier pourri.

 

 

vengeance2

 

L’argument premier est d’ailleurs très clair, qui conte l’histoire de la belle et triste Elvira. La meilleure amie de la jeune femme a été assassinée, et celle-ci trouve réconfort et soutien auprès de Krisna (ça ne s’invente pas), une espèce de gourou indien demeurant non loin de Londres. Elvira décide donc de quitter la capitale pour s’installer dans la villa du Grand Sage, sise à Llangwell. Sauf que ledit Krisna a un frère maléfique, Katanka, prêtre vaudou qui réveille les mort(e)s afin d’en faire le bras armé de ses crimes. Les victimes (féminines) se multiplient, et la police décide enfin d’enquêter… Oui, tout cela sent fort un White Zombie séminal, et ça fleure même L’Invasion des Morts-Vivants dans cette volonté d’exploiter à mort les babioles afférentes au vaudou : incantations insanes et poupées de cire, zombies esclaves et sacrifice d’un (vrai) poulet, décapité au hachoir… Tout y est quoi, rien ne manque dans la panoplie du Baron Samedi. Plus encore, La Rebelion de las Muertas témoigne d’un goût prononcé pour l’indianisme et ses mystères en ce qu’il puise son imaginaire dans un univers qu’avait déjà visité John Gilling dans La Femme Reptile, et qu’explorerait Freddie Francis dans The Ghoul. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le récit est censé se dérouler dans la campagne anglaise… D’une pierre deux coups en fait : l’ancienne colonie règle évidemment ses comptes avec l’Empire de Sa Majesté, et puis la prude Espagne du Général Franco ne pourraient souffrir de telles histoires de toute façon, pleines de magie noire, de blasphèmes, de diableries et de nanas vaguement à poil… Pensez donc, toutes ces saloperies sont réservées à l’Europe libérale et décadente. N’empêche que le film fut en partie tourné à Torrelodones, une commune tout près de Madrid, dans l’une des propriétés de la famille Franco (le Général hein) ! Là même où, quelques années plus tard, serait shooté le fort bon Escalofrio de Carlos Puerto (1977), film « sataniste » s’il en est.

 

 

vengeance3

 

 

Dans La Rebelion de las Muertas, Naschy joue donc les gourous indiens, gentil fakir accompagné de ses disciples et de la belle Kala, toute craquante dans son sari. Au passage, les cheveux longs, le turban immaculé et les costumes chatoyants n’y font rien : l’acteur n’a pas exactement l’allure d’un Maharishi Mahesh Yogi dans la peau de Krisna, c’est le moins qu’on puisse dire… Mais tant pis, on sait que le mec aimait le déguisement et le masque, non moins que le maquillage et les double-rôles. En l’espèce, le méchant Katanka est aussi interprété par Naschy, qui explore alors la face sombre du folklore indien : la tradition Thugs, la déesse Kali, les étranglements et tutti quanti. Oui, ça ratisse toutes les étages et ça puise à tous les rayons dans Vengeance of the Zombies, même celui du giallo pour ainsi dire : Klimovsky balance la sauce question meurtres, et les nombreuses apparitions du « tueur » masqué sont encore le meilleur du film. Il faut dire que l’assassin a la dégaine de Jack L’Eventreur avec son Gladstone et son couvre-chef, sauf que la figurine de cire a ici remplacé le scalpel… Signalons d’ailleurs cette très chouette séquence où le dingo étrangle au lasso la jolie Olivia Mortimer et massacre son amant au couteau. Il saigne ensuite le cadavre du malheureux, suspendu au milieu des carcasses d’un abattoir… Pas mal du tout. De surcroît, les flics de Scotland Yard entrent dans la danse au mitan du film pour mener une enquête bien inutile, car on sait depuis belle lurette qui est le bad guy de l’affaire. Mais voilà, ça fait toujours sérieux et ça recolle un peu les morceaux épars d’une histoire qui part en quenouille. Scénariste du machin, Jacinto Molina considérait d’ailleurs La Rebelion de las Muertas comme l’un de ses films les plus étranges, comme si la chose était née d’un cauchemar… ou d’un trip hallucinogène. Peut-être finalement, surtout quand l’acteur apparaît grimé en Grand Cornu tout poilu aux gambettes, lors d’une séquence impensable, psychédélique et cauchemardesque comme on n’en fait plus…

 

 

vengeance4

 

Film étrange ? Comprendre bancal et bringuebalant dans sa narration, qui ramasse toutes les ambiances et tous les styles possibles, distendu et désuni au possible… mais tellement généreux et tellement pop qu’il finit par emporter l’adhésion du gourmet. D’accord, les dialogues sont largement cuculs ou lourdement explicatifs, comme de longs tunnels qui freinent le tempo enlevé du film. Bien sûr encore, la BO est sacrément décalée et ne dit jamais vraiment la même chose que l’image… Mais voilà, le rouge est souvent mis dans La Rebelion… (hachette dans la gueule, auto-égorgement, lame dans le dos, tête coupée, coup de chandelier en pleine tronche…), et les fifilles montrent un peu leurs charmes (du moins dans la version export) : Aurora de Alba en particulier (en tenue d’Eve sous son manteau rouge, prête à se désaper pour un mâle heureux), et puis Mirta Miller, seins nus et offerts à un Paul Naschy bien chanceux ! Alors oui, c’est le bordel dans Vengeance of the Zombies, c’est même le caillon intégral dans la cambuse ; mais le syncrétisme du film transpire cet amour du genre, contagieux à ceux qui auront gardé l’âme naïve des premiers passionnés. Et puis de toute façon, Paul Naschy est unique… et intouchable !

David Didelot

 

 

vengeanceposter

 

  • Réalisation:  Leon Klimovsky
  • Scénarisation: Paul Naschy
  • Production: Ricardo Muñoz Suay, J.A. Perez Giner
  • Pays: Espagne
  • Acteurs: Paul Naschy, Romy, Mirta Miller, Maria Kosti
  • Année: 1973

 

 

2 comments to La Rebelion de las Muertas / Vengeance of the Zombies

  • Roggy  says:

    Il y a toujours quelque chose de bien dans un film de ou avec Paul Naschy/Jacinto Molina même si des fois c’est un peu bancal, c’est vrai 🙂

Leave a reply Cancel reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>