Amityville : The Awakening

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40 ans après les meurtres qui ensanglantèrent le 112 Ocean Avenue, la famille Walker emménage dans la fameuse maison d’Amityville : Joan, mère qui élève seule ses trois enfants, Juliet la cadette, Belle l’aînée et son frère jumeau, James, dans le coma depuis deux ans. Très vite, d’étranges phénomènes se produisent dans la demeure maudite, et James recouvre peu à peu la conscience au grand étonnement de son médecin, le Docteur Milton. Bientôt, le garçon parvient même à communiquer avec son entourage… En fait, n’est-il pas sous l’emprise du Démon qui hante ces lieux ? Et Joan n’aurait-elle pas profité de l’esprit maléfique, dans l’espoir que son fils aille mieux ? Tandis que sa mère ne lui en a rien dit, Belle Walker apprend alors qu’ils habitent la célèbre maison hantée…

 

 

 

Amityville : the Awakening, c’est l’histoire d’une Arlésienne. Le récit d’une trop longue attente, qui émousse le désir et le plaisir quand la chose pointe enfin sur les écrans. Car au bout d’un moment, l’envie n’y est plus vraiment : l’enthousiasme s’est évaporé, comme un parfum trop longtemps porté, et l’excitation a fait place à cette lassitude qui engourdit les sens… Ben oui, l’eau coule sous les ponts et l’on finit par oublier qu’un Amityville néanmoins prometteur sèche lamentablement dans les tiroirs, quelque part entre Dimension Films et Blumhouse, la demeure du père Jason… A la longue, on soupçonne même qu’annulations, reports et retards trahissent la pire des daubes à venir, comme si les distributeurs hésitaient à balancer sur la toile un étron galactique. Bref, rien de plus ravageur pour la confiance du client éventuel.
Mais que s’est-il passé bon sang ? Franck Khalfoun n’a pourtant pas le pire des CV (comparse d’Alexandre d’Aja et coupable d’un bien beau remake de Maniac en 2012). Et puis Amityville est un concept qui résonne encore bien dans la tronche des amateurs…  On ne parle même pas de Jennifer Jason Leigh, revenue en grâce depuis Les Huit Salopards, et la maison Blum n’est pas si regardante d’habitude, qui peut inonder le marché de belles choses ou de choses…euh… moins belles. Ajouter encore la très jolie Bella Thorne en tête de gondole (The Baby Sitter, la série TV Scream…), et l’assurance d’un scénario original, signé Khalfoun lui-même, sans la béquille d’un livre de Hans Holzer ou de John G. Jones. Incompréhensible donc, car sur le papier on obtient la parfaite synthèse du bon produit, DTV peut-être, mais bien distribué au moins, sur les rails balisés d’un parcours « normal » dira-t-on. Certes, les voix de la distribution sont impénétrables, mais à ce point… Il se produisit tout l’inverse pourtant, et Amityville : the Awakening dut subir les affres d’un développement chaotique et ténébreux, puis d’une distribution complètement foireuse et suicidaire. D’après les sources, le film s’intitulait à l’origine The Amityville Horror : the Lost Tapes : un projet found footage dont le scénario aurait conté les aventures médiumniques qui se déroulèrent dans la maison, quelques semaines après le départ précipité de la famille Lutz (Amityville : la Maison du Diable)… Dommage, on aurait aimé voir ça, même si Conjuring 2 : le Cas Enfield rattrapa bellement le coup dans sa séquence d’ouverture.

 

 

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Bizarre quand même, tant l’idée ne ressemble en rien au résultat final de The Awakening… Peut-être s’agissait-il d’un autre projet de Dimension, mis en veilleuse depuis et remplacé par un autre. A priori, The Lost Tapes aurait dû être shooté par David Bruckner (coréalisateur de V / H / S en 2012), à partir d’un scénario écrit par Casey La Scala et Daniel Farrands : Farrands n’est pas un inconnu dans la galaxie Amityville, puisque le mec scénarisa et dirigea les deux épisodes de la série documentaire History’s Mysteries sacrifiés à l’affaire : Amityville : the Haunting et Amityville : Horror or Hoax (en 2000). Ce n’est donc pas un hasard si l’on retrouve ledit Farrands et La Scala coproducteurs… d’Amityville : the Awakening ! De quoi perdre son latin oui, et de quoi entretenir l’idée que The Lost Tapes et The Awakening sont quand même les deux faces d’une seule pièce… Possible après tout. Comment le projet échut dans les paluches de Franck Khalfoun, et pourquoi The Awakening dut souffrir un nombre improbable d’exécutifs : l’histoire ne le dit pas, mais l’on sent bien que le ver était dans le fruit dès la genèse du projet, pourri par les atermoiements de producteurs ne sachant trop que faire avec le concept (un remake, un reboot, une séquelle, une préquelle ?). Balancer du screamer à tout-va et compter sur le jump scare de base, ou la jouer plus fine et miser sur l’ambiance ? Bref, de l’art de tourner autour du pot… sans jamais vraiment tomber dans la casserole. Ce qui explique peut-être ces légères différences entre le trailer du film et le résultat final, preuve qu’on dut remettre l’ouvrage cent fois sur le métier, avant la version définitive. Ainsi s’apercevra-t-on que trois screamers présents dans la bande annonce ont été sucrés du final cut… On ne s’en plaindra pas pour tout dire : trop de screamers tue le screamer, et un film n’est pas un train-fantôme. Ce dont on se plaindra en revanche, c’est de cet incroyable chemin de croix pour le spectateur : si ma mémoire est bonne, le film fut annoncé une première fois en 2012 pour une sortie cinéma ! Puis la date fut reportée à janvier 2014. Bon… Sur YouTube, le trailer US fut chargé en août 2014, qui laissait présager une sortie cinoche en… janvier 2015 : trailer carrément incitatif d’ailleurs, avec un vrai retour dans la vraie baraque (contrairement au remake de 2005). Mais on prévint la compagnie que, finalement, le film sortirait en avril 2016… puis en janvier 2017… puis en juin 2017… jusqu’à la « divine » surprise d’octobre : Amityville : the Awakening fuita full version sur TuTube, avant d’être retiré du site, et une sortie physique fut enfin programmée pour le milieu du mois. Ô joie !… Ô désespoir plutôt : évidemment, on ne croyait plus à une diffusion cinoche sur nos terres (aux Etats-Unis, le film fut distribué dans un parc de salles absolument ridicule), mais pas d’édition DVD française non plus… Comme pis-aller, nous eûmes droit à la galette néerlandaise – version anglaise sous-titrée batave -, le film en VOD (version US), et puis le DVD / Blu-ray ricain paru en novembre de la même année… Tout ça pour ça quoi. Mais à défaut de grives, on mage des merles, et l’on se contentera donc de ce qu’on a… pour l’instant du moins.

 

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Au final, Amityville : the Awakening mérite-t-il l’opprobre générale ? Doit-il souffrir la honte du scandaleux navet qu’il faut envoyer fissa aux oubliettes de l’Histoire ? Bien sûr que non, surtout quand on a vu les Amityville haut perchés des années 2010, tendance série B avec option très Z. Disons-le d’emblée : The Awakening est le meilleur des Amityville depuis… Le Possédé (1982). Oui, carrément. Enterrée la série des années 80 / 90, effacé le remake de 2005 et oubliées les zéderies les plus récentes. The Awakening remet les pendules à l’heure et les points sur les i. Et Dieu que ça fait plaisir ! D’abord, Franck Khalfoun connaît parfaitement la grammaire et les codes de la célèbre franchise ; la première séquence du film inscrit d’emblée le propos dans la légende urbaine des origines, mélange de fausses bandes docu et de vraies images sacrifiées bien sûr au drame initial : le familicide commis par Ronnie DeFeo Jr en 1974. Bref, c’est du sérieux cette fois : après les fugues non sensiques des années 90 et 2010, Khalfoun raccroche clairement le film aux true events de l’affaire. D’où ces ponts savamment dressés entre The Awakening et les macabres détails du massacre, telle cette séquence où l’héroïne découvre dans sa chambre ce papier peint couvert du sang des meurtres, qu’on a maladroitement tenté de dissimuler… Et puis Kahlfoun décline en élève appliqué tous les motifs qui firent le sel et l’essence du mythe cinématographique : la famille dysfonctionnelle et le conflit de générations (entre une mère et sa fille cette fois), la jeune enfant branchée directement sur les ondes maléfiques de la baraque, les cauchemars de l’héroïne qui scandent le récit (avec réveil à 3H15), les lieux iconiques du décor (le hangar à bateau, la cave, la chambre aux fenêtres en chien assis) balayés nuitamment par de lents travellings bien flippants, sans oublier le chien du home sweet home qui sent forcément les choses, et les fameuses mouches comme vecteur symbolique du Mal (c’est le Docteur Milton qui en fera ici les frais, dans une séquence choc du plus bel effet).

 

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Jusque-là, rien de bien nouveau me direz-vous, même si fidélité reste gage de qualité… Néanmoins, l’intérêt est aussi dans l’écart et le chemin de traverse, car Franck Khalfoun abandonne le sillon religieux du mythe (pas de prêtre ou d’homme d’Eglise à l’horizon) et approfondit réellement la caractérisation de ses personnages : il en fait d’intéressantes figures, bien plus attachantes et complexes que dans le tout-venant du genre, tout du moins de la série Amityville. La focalisation via les yeux de Belle – problem child basique – autorise ainsi quelques beaux moments de tension avec une mère obsédée par son fils malade. Au passage, Jennifer Jason Leigh fait des étincelles dans le rôle de cette mère courage, prête à tout pour sauver son rejeton. Et puis la gémellité des deux personnages principaux complique intelligemment leurs relations, de même que le sentiment de culpabilité qui hante la jeune fille. Excellente Bella Thorne d’ailleurs, montrée sous tous les angles, même les plus incitatifs (!), surtout quand elle se trimballe en shorty bien sexy dans les obscurs corridors de la maison ! Khalfoun parvient même à émouvoir le péquin quand la sœurette euthanasie son pauvre légume de frère… en vain bien sûr, car le Démon a pris possession du mec. L’image est d’ailleurs étonnamment sombre dans la maison, qui rend cet Amityville moins rigolo que tout et participe d’une atmosphère tout à la fois effrayante et triste… On déplorera certes l’absence du fameux thème de Lalo Schifrin (qui fit beaucoup pour la renommée des deux premiers films), mais la musique ici composée colle plutôt bien à cette tonalité parfois pathétique conférée au récit. Enfin, cet argument du personnage plongé dans le coma, en prise directe avec le Mal, permet d’emprunter d’autres voies que celles communément admises dans la saga : l’interaction entre la maison maléfique et ce jeune homme à l’état végétatif donne lieu à plusieurs séquences méchamment inquiétantes, au cours desquelles le comateux mutique se fait personnage fantastique et terrifiant, comme trait d’union entre le monde matériel et l’au-delà infernal. En ces instants, The Awakening peut d’ailleurs évoquer le Patrick de Richard Franklin (1978) : pas la pire des références… Et puis l’apparence du bad guy fait son petit effet mine de rien – squelettique et difforme jusqu’à sa mue en Ronnie DeFeo Jr, et jusqu’au massacre familial toujours recommencé, avec matricide bien traumatisant…

 

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Certes, on regrettera ici ou là quelques jump scares un peu gratos, mais Khalfoun reste tempérant globalement et évite le chaos du screamer tout-puissant et du CGI tout pourave, ménageant une vraie gradation dans l’angoisse, un crescendo qui manquait singulièrement au remake de 2005 par exemple. Le gars dispache habilement ses effets choc, sait rester patient et s’y entend pour jouer avec les nerfs du spectateur. Comme il s’y entend pour hameçonner la culture du spectateur et flatter la mémoire cinéphile du quidam, car si le film exploite clairement la veine adolescente du genre (Belle et ses amis de lycée qui enquêtent sur l’histoire de la bâtisse) The Awakening joue surtout de cette mise en abyme typiquement « postmoderne » et s’amuse avec les codes culturels d’une génération : ainsi le film prend-il les airs d’un étrange jeu de miroirs, où l’on balance à l’écran le livre séminal de Jay Anson, où l’on arbore le masque porcin de « Jodie » et où l’on cause même des DVD de The Amityville Horror, Amityville II : the Possession ou Amityville version 2005 (« tout pourri » selon l’un des personnages !)… Mieux que cela, Belle et sa petite bande se font une soirée canapé / télé avec projection du premier Amityville… dans la maison d’Amityville ! Presque un fantasme pour les aficionados, qui permet alors de revoir James Brolin découvrant la pièce rouge dans la cave, ce petit passage ouvert sur l’Enfer, avant que Belle ne l’imite dans les dernières séquences de The Awakening ! La boucle est bouclée pour ainsi dire, et l’on appréciera le zèle avec lequel Franck Khalfoun tente d’amarrer son film au meilleur de la série… avec succès. D’ailleurs, The Awakening se clôt sur une séquence presque symbolique en la matière : un instant vériste que l’on voudrait visionnaire, qui coule la fiction dans le moule du récit documentaire puisque l’histoire contée est reprise sous la forme d’images en noir et blanc, commentées par la voix off d’un journaliste… Un destin magique que l’on souhaiterait presque au film de Franck Khalfoun, même si les affres d’une distribution salopée ont largement compromis la postérité de cet Amityville. Rageant et injuste. Vraiment.

David Didelot

 

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  • Réalisation:  Franck Khalfoun
  • Scénarisation:  Franck Khalfoun, Daniel Farrands et Casey La Scala
  • Production: Jason Blum, Daniel Farrands et Casey La Scala
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bella Thorne, Cameron Monaghan, Jennifer Jason Leigh, Kurtwood Smith
  • Année: 2017

3 comments to Amityville : The Awakening

  • Roggy  says:

    Ce Amityville n’a pas l’air si mauvais malgré sa réputation. A découvrir donc, surtout si David nous le dit, il en dû s’en taper des biens pires 🙂

  • David DIDELOT  says:

    Je confirme Roggy, celui-ci ravale carrément la façade de la baraque !

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