Gates of Hell

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Les vidéophiles fétichistes se souviennent sûrement des belles jaquettes VHS estampillées Enzio Sciotti, qui habillaient la petite Collection Lucio Fulci sortie chez Kara Film au début des années 90 : rappelons-nous Les Fantômes de Sodome, Soupçons de Mort et The Murder Secret… Autant de pelloches qui appartenaient à cette drôle de série des Lucio Fulci Presenta, truc artificiellement fabriqué par les producteurs Antonio Lucidi et Luigi Nannerini à la fin des années 80, pour capitaliser sur le seul nom d’un Lucio Fulci déclinant. Luigi Nannerini qui, dans une autre vie, produisit quand même ce bel objet qu’était Les Diablesses d’Antonio Margheriti (1973)… Oui, pas exactement le même niveau que cette camionnette de petits films (huit au total), produits pour rien en fait, mais camouflés derrière de superbes et trompeurs artworks. On connaît bien  la musique en l’espèce.

 

 

 

Finalement, peu de titres du cycle franchirent nos frontières alpines, et c’est peut-être mieux ainsi : nous échapperions donc au Bloody Psycho de Leandro Lucchetti, au Massacro d’Andrea Bianchi et au Luna di Sangue d’Enzo Milioni (avec une Annie Belle en fin de parcours). Brillant scénariste des âges lointains, Giovanni Simonelli se commit aussi dans l’écriture de quelques titres, avant d’en réaliser un lui-même, du moins officiellement : l’affreux Hansel e Gretel (alias Never Hurt Children !)… Même son fils Michele m’avouait son effarement devant la chose, c’est dire ! Enfin bref, passons. Et si l’on veut absolument se faire une idée, autant mater l’étrange Nightmare Concert de Fulci (1990), film tout bizarre dans lequel le Maestro montait quelques séquences extraites de la série (empruntées notamment à Massacro et à The Murder Secret, en plus de ses propres Fantômes de Sodome et Soupçons de Mort). Pas mal d’ailleurs, même si complètement « méta »…  En somme, le cycle Nannerini / Lucidi restera la pierre angulaire d’une immense chute : celle du cinéma d’horreur italien dans son ensemble, et celle du grand Lucio Fulci en particulier (Les Fantômes de Sodome quoi…). Et rien ne put y faire à l’époque, pas même ces hôtes célèbres qui vinrent donner la réplique à leurs plus jeunes pairs… et tapiner pour une poignée de fifrelins : Paul Muller, Maurice Poli, Brett Halsey, Vassili Karis, Gabriele Tinti… Le cinéma d’horreur italien était alors en soins palliatifs, condamné à de simples sorties VHS ou à des passages télé,  jusqu’à ce que mort s’ensuive. En ces années 88-90, Umberto Lenzi se raccroche d’ailleurs aux branches de la Filmirage (La Maison du Cauchemar, Le Voyageur de la Peur) et aux perches tendues par la télévision italienne (les deux téléfilms qu’il signa pour la Reteitalia, et dont nous vous causions il y a peu). Bref, le mec est aux abois, comme ses confrères. Car voilà, il faut bien manger et payer ses impôts dans la vraie vie… Ainsi apporta-t-il lui aussi sa petite pierre à l’édifice branlant des productions Alpha Cinematografica, avec ce Porte Dell’Inferno commis en 1989 : autrement dit Gates of Hell, ou The Hell’s Gate à l’exportation … Oui, un titre qui fleure bon les souvenirs fulciens de Frayeurs ou de L’Au-delà ; un titre en forme d’hommage quelque part, inscrit dans ce micro filone de l’Enfer béant, ouvert sur les espaces fragiles de notre Monde.

 

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Signée Umberto Lenzi et scénarisée par Olga Pehar (Madame Lenzi à la ville), l’histoire de Gates of Hell narre l’aventure tragique d’un groupe de spéléologues mené par le Docteur Johns, descendu dans les abîmes pour venir au secours de Maurizio : le mec est en effet l’objet d’une expérience scientifique évaluant les capacités humaines à vivre sous terre pendant des semaines… Quelle idée en même temps, car le test tourne mal comme on pouvait le prévoir : là-dessous, quelque chose a effrayé Maurizio, au point de le rendre fou… Le gars aurait-il vu l’Au-delà, aurait-il aperçu cette Mer des Ténèbres dont on nous causait ailleurs ? Au même moment, Laura et Theo explorent les ruines enherbées d’un site médiéval, à la recherche d’une crypte mortuaire. Les deux jeunes tourtereaux rejoignent bientôt notre équipe de spéléos, et tout ce petit monde s’engouffre alors dans les enfonçures de la Terre : il faut retrouver Maurizio, et peut-être découvrir la fameuse crypte. Sauf que les lieux sont bien sûr hantés… par les âmes de moines hérétiques et maudits. N’empêche que nos héros tombent comme des mouches dès lors qu’ils sont dans la crevasse. Les survivants parviendront-ils à s’échapper de ces cavernes infernales ? A moins que tout cela ne soit qu’un… Oui, vous avez compris : dommage qu’en conclusion Lenzi nous refasse le coup de L’Avion de l’Apocalypse. Si c’est un clin d’œil, ça peut passer, mais si c’est une facilité narrative, c’est un peu plus craignos. Toujours est-il que dans Gates of Hell, Umberto Lenzi sacrifiait surtout à ce que l’on pourrait appeler l’horreur spéléologique : un rayon déjà exploré par Ciro Ippolito dans Le Monstre Attaque (Alien 2 – Sulla Terra, 1980) et bellement exploité par Neil Marshall dans The Descent en 2005. Dans l’un, la terreur du gouffre était assaisonnée à la sauce Alien, et dans l’autre aux épices du survival régressif. Chez Lenzi, le motif est cuisiné façon Fulci… pour le plus grand plaisir de nos souvenirs. L’Italien convoque donc tout le saint-frusquin du macabre, et ce dès les primes images du film : serpent diabolique, crânes entoilés et truffés d’asticots, fresque démonisée qui pleure du sang, cierges noirs, croix enflammées, tout cela sur fond d’ancestrale malédiction et de moines maudits qui réclament vengeance… On nage donc dans les eaux (mal)saines du bon vieux folklore catholico-démoniaque, et ce n’était pas la peine d’attendre Conjuring 2 pour frémir aux contours d’une nonne maléfique : on l’avait déjà dans Le Porte Dell’Inferno, sous la forme bien plus angoissante d’une simple silhouette, dont l’ombre se dessine sur les parois de la caverne… De même, Gates of Hell peut se prévaloir de fugues sanglantes qui font plaisir à voir, comme ce chouette coup de hache dans le crâne de Laura et cette belle énucléation du jeune Theo, ou comme cette ultime apparition des sept moines meurtriers qui dézinguent alors les survivants du casting à grands coups de couteau. On appréciera enfin cette citation claire de L’Au-delà, lors d’une séquence à déconseiller aux arachnophobes… Lenzi est d’ailleurs si fier de ses mygales qu’elles apparaîtront à trois reprises dans le film. On fait ce qu’on peut… avec ce qu’on a.

 

 

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N’empêche, on sent chez Lenzi cette volonté sincère d’acclimater la « vieille » tradition d’un cinéma gothique et viscéral à la nouvelle donne de l’époque : en d’autres termes, mixer une ambiance typiquement fulcienne à des personnages plus « jeunes » et à des enjeux plus « modernes », marier l’image funèbre à des dialogues plus contemporains et à un rythme plus dynamique. Ca ne fonctionne pas toujours certes, mais on peut au moins saluer le projet, comme on peut saluer la BO idoine de Piero Montanari (abonné aux productions Filmirage à l’époque), solennelle par endroits et métronomique à d’autres, qui pose une atmosphère méchamment sinistre sur le film. Et puis ce qui est bien avec Umberto Lenzi, c’est que tout cela démarre très vite, sans exposition trop lente ou présentation trop longue : les mecs sont prévenus du danger et vont sauver leur pote, sans déblatérer des heures et sans réfléchir des plombes… On fonce quoi, et c’est cool. Bien sûr, le tempo ralentit parfois, et le film n’atteint jamais le rythme d’un House of Lost Souls par exemple : la narration est ainsi freinée par quelques tunnels (!) dialogués, trop explicatifs dans leurs enjeux et carrément plaqués par endroits. Eh oui, Il faut atteindre les 85 minutes réglementaires… Ceci dit, le film joue sur d’autres registres et d’autres cordes : le suspense et l’attente, l’angoisse du huis clos et la photogénie d’un décor labyrinthique, assurée par une image irréprochable et un sens indéniable du joli plan. L’intérêt de Gates of Hell naît d’abord d’un cadre anxiogène, galeries étroites et obscures dans lesquelles cheminent nos héros. Pas facile la gageure : maintenir la tension tout du long, dans un décor unique et avec un nombre resserré de personnages. Attention, l’exercice peut tourner court et devenir très vite pénible pour le spectateur… Mais en l’espèce, le pari est plutôt réussi, et tout cela sans le secours d’un casting indolore, inodore et incolore : identique en cela à tous les autres volumes de la série. Du marasme de l’affiche, on sauvera tout de même la joliette Barbara Cupisti (héroïne du superbe Bloody Bird deux ans avant) et le vétéran Giacomo Rossi Stuart, dont c’était là le dernier rôle après des décennies de bons et loyaux services. Signalons enfin la présence de Paul Muller, qui cachetonne ici moins d’une minute dans la bure du moine assassin Simon de Reims… Le grand acteur enchaînait les petits rôles à cette période, dans les plus petites productions de la bisserie agonisante. Néanmoins, Le Porte dell’Inferno s’impose finalement comme l’un des meilleurs de la série Nannerini / Lucidi : sans la densité ni la profondeur des Grands Anciens certes, mais avec tous les ingrédients qui siéent au bon produit vite emballé. Comme dirait l’autre, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça veut dire beaucoup.

David Didelot

 

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  • Réalisation: Umberto Lenzi
  • Scénarisation: Umberto Lenzi, Olga Pehar
  • Production: Antonio Lucidi, Luigi Nannerini
  • Titres: Le Porte dell’inferno (Italie)
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Barbara Cupisti, Pietro Genuardi, Lorenzo Majnoni, Gaetano Russo
  • Année: 1989

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