One Body Too Many

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Si Hantik Films n’existait pas, il faudrait l’inventer. Hantik Films, ou The Scare-Ific Collection, cette poignée de DVD éditée par les z’amis de Sin’Art depuis 2011 et sacrifiée à la zone B des années 1930 / 1940 : comprendre ces petites choses produites par la Republic Pictures ici, la Monogram par là ou la Pine-Thomas ailleurs ; le Poverty Row d’Hollywood en un mot, qui produisit pour deux galets des camions d’œuvrettes inscrites dans les genres les plus populos de l’époque : western, thriller, polar, comédie, film d’épouvante, machin musical…  Bien sûr, ces petits bouts de films ont pris quelques rides aujourd’hui, mais à l’heure du ciné bis hyper hypé, on appréciera l’initiative… du moins  quand on a le bon goût de les essayer…

 

 

Du quickie en palettes donc, du second feature en brochettes et du mini-film au quintal, qui nous ramène à l’essence même de la série B, loin des modes et des buzz du jour  : des récits brefs shootés pour une bouchée de pain et tournés en deux temps trois mouvements, mélos à mort souvent, tout en ombres menaçantes et en scream queens vintage, tout en jeunes premiers bien coiffés et en bad guys de grande lignée. Merci donc à Hantik Films, et à Sin’Art, d’exhumer ces quelques titres de l’oubli (dont l’excellent The Bat d’ailleurs, ou le très pittoresque Black Dragons). Et puis chez Hantik, c’est le film qui compte, hein : pas de remastering flamboyant, pas de suppléments délirants (ou si peu), pas d’ornementations superflues : juste le plaisir de l’affiche en action et de la péripétie sur toile, avec de belles jaquettes reproduisant les artworks de l’époque. Point barre.

 

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Dans la vitrine de ces petits films, rien que de jolies choses d’ailleurs pour attirer le chaland, au premier rang desquels la guest-star des familles : le produit d’appel en un mot, dont le nom s’inscrivait en gros sur l’affiche, souvent disproportionnel à son temps de présence à l’écran… Il en va ainsi des codes du B-Movie. Parmi ces blases superbes, on retiendra bien sûr celui de Bela Lugosi qui, de son seul patronyme, fit briller des piles d’affiches et des caisses de pelloches. Car au-delà de la légende, Lugosi est un monstre, échappé d’ailleurs du pays d’Erzebeth Bathory (un signe) : un animal même, un rapace, une créature singulière dans l’histoire du cinéma d’horreur. On pourra toujours railler l’excessive théâtralité de son jeu, ses limites et ses tics, je m’en fous : Lugosi, c’est l’homme fait acteur, jusque dans son cabotinage et ses roulements d’yeux, jusque dans son bel accent et son incroyable diction. Un monstre vous-dis-je, une bête de foire, peut-être même la quintessence du comédien fait spectacle : l’acteur de la lanterne magique si l’on veut bien, avec ces gros fils de trucage que l’on voit plein écran et cette impressionnante capacité à en faire trop, à ne rien cacher des coutures de son jeu, à balancer direct le gimmick qui tue et la phrase qui cartonne, au point de transformer n’importe quelle petite chose filmée en moment de joie intense. En fait, Lugosi nous ramène aux gènes du cinoche qu’on aime aussi… et avant tout : celui de la fête foraine et du frisson confortable, à grand renfort d’emphase et d’hyperboles dans le sourcil qui fronce. De l’entertainment pur quoi. On pourra toujours brocarder et persifler le jeu du mec, je m’en foutrai jusqu’à la fin des temps : de Lugosi, je prends tout, même les trucs les moins glorieux qu’il enfila pour la Monogram, la Republic ou la Pine-Thomas justement… Même les films où l’acteur ne fut qu’un élément décoratif, la plante verte posée dans le cadre et réduite à quelques lignes de dialogue. Car nous sommes au mitan des années 40 avec One Body Too Many, et il est déjà loin le temps des classiques estampillés 30’s : Dracula bien sûr (le meilleur de tous… si si !), White Zombie, Le Chat Noir, Le Corbeau… Et puis la « chute » des années noires, les William Beaudine et compagnie, la litanie des titres vite emballés par les faiseurs de l’époque. Ainsi de notre film, petite chose coincée entre Voodoo Man, Return of the Ape Man et Zombies on Broadway dans la filmo du bonhomme… Oui, ça pose une période.

 

 

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Alors de quoi One Body too Many est-il le nom ? Celui d’un film produit par les Dollar Bills d’abord, autrement dit William Pine et William Thomas : exécutifs à la Paramount, les deux mecs conjuguèrent leurs forces pour produire des dizaines et des dizaines de films sous l’enseigne Pine-Thomas Productions, le département B des célèbres studios. La légende dit d’ailleurs que les deux mecs ne perdirent jamais un dollar avec leurs films, ce qui est sûrement vrai eu égard aux mises initiales… qu’on devine carrément chiches. Comme le dit Alexandre Lecouffe dans le livret de présentation du film, nos deux William sont un peu des Roger Corman avant l’heure, qui shootèrent d’ailleurs One Body Too Many en quelques jours… Quoi qu’il en soit, tous les genres passèrent devant les caméras de leurs réalisateurs maison : films de guerre, aventures, thrillers, comédies musicales, comédies tout court ou drames horrifiques gentils, dont ce One Body Too Many.
Le truc est donc signé Frank McDonald, réalisateur à la filmo longue comme la jambe et condamné à la zone B de l’époque (factotum de la Republic Pictures et de la Pine-Thomas justement) : des nuées de westerns guimauve (avec Roy Rogers) et des flopées de comédies à son actif, dont pas mal de romances chantées qui font un peu mal au fion aujourd’hui. Avec One Body Too Many, McDonald empruntait les voies d’une autre tradition : celle de la Old Dark House, dont les jalons furent  posés au théâtre puis dans des films aussi beaux que The Cat and the Canary (version Paul Leni ou Elliot Nugent), le séminal The Old Dark House de James Whale (1932), ou l’excellent The Bat de Roland West (1926). Au menu du rayon, des affaires de gros sous et d’héritage souvent, le huis clos tout théâtral d’une maison flippante, des chausse-trappes à tous les étages et des passages secrets, des portes qui grincent et qui claquent, la nuit profonde et orageuse, l’humour noir et macabre des dialogues, l’éternel cadavre dans le placard, les meurtres qui s’enchaînent, la petite histoire d’amour (quand même), et puis un domestique étrange la plupart du temps, qui fait tout pour inquiéter le client… Gagné braves gens : ici, c’est bien sûr notre Bela qui endosse la défroque du sinistre majordome, rôle qu’il tenait déjà dans le bon Night Monster en 1942. Car One Body Too Many répond à toutes les clauses d’un cahier des charges précis, complètement dans les clous du filon sans même que dépasse une oreille ou un doigt de pied. Rien de nouveau sous le soleil donc. Mais voilà, l’habileté narrative du scénario tient encore en éveil l’amateur, même si l’on connaît déjà tous les enjeux du film… et l’identité probable du « méchant ». Sûrement la force attractive de la série B, et le confort de ses codes immuables, d’autant que le rythme ici imprimé est radicalement enlevé, jusqu’à un épilogue riche en rebondissements et en péripéties. On ne s’y ennuiera donc pas.

 

 

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One Body Too Many narre les mésaventures d’Albert Tuttle, naïf agent d’assurance qui débarque dans la demeure du très riche Cyrus J. Rutherford, sans savoir que le bonhomme vient juste de mourir… Cette nuit-là, tous les héritiers sont donc réunis autour du cercueil, qui attendent fiévreusement que l’avocat lise le testament. Une famille panier de crabes il va sans dire, dont les membres sont prêts à tout pour empocher le magot… même éliminer leurs pairs. Turttle se retrouve alors pris dans le fol imbroglio de manigances improbables et de plans foireux, dont seule la jolie Carol semble innocente… Ici, tout est dans la joie du stéréotype, et peu importe que le scénario soit cousu de fil blanc… Encore qu’à notre époque, la chose revêt les atours d’un certain exotisme : les charmes de l’objet suranné surtout, sis tout entier dans ce mélange de comédie noire, d’épouvante et de thriller léger. Dans un décor idoine – un quasi manoir surmonté d’un observatoire -, les personnages déambulent de pièce en pièce, s’épient, se soupçonnent et se tuent même… non sans l’humour qui sied au genre, théâtral et feutré. En même temps, on peut comprendre cette envie de jouer avec la mort au moment où la Camarde ratiboise pour de bon des millions de gons’ (nous sommes en 1944…). Ce qui explique la présence de Jack Haley en tête d’affiche (dans le rôle d’Albert Tuttle), qui tourna plusieurs comédies oubliables et dont on se souviendra surtout pour son rôle du Tin Man dans Le Magicien d’Oz de Victor Fleming (1939).

 

 

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Il faut dire que l’acteur a la gueule et le talent de l’emploi, impeccable amoureux transi et poule mouillée parfaite, au point d’enchaîner les gags et d’assurer à One Body Too Many le niveau des bonnes comédies. Le gars sort alors toute la panoplie : comique de mots (les voix de sa conscience qui s’affrontent), comique de situation (les quiproquos en cascade), comique de caractère (le personnage couard) et comique de gestes bien sûr, qui autorisent tous les écarts avec la tradition gothique la plus sérieuse. Les cadavres se font la malle ici, et l’on se moque gentiment de ce qui fit peur à nos arrières-arrières-grands-parents : voir ce très bon moment de la veillée du corps avec notre assureur épouvanté par la situation, ou cette très jolie séquence du cercueil qu’on transporte nuitamment sous un ciel d’orage… jusqu’à plonger l’objet dans le bassin du coin, alors que Turttle – bien vivant à l’intérieur – croise le regard d’un poisson rouge qui passait par là… Très sympa. Et puis Lugosi quoi, l’indéniable plus-value du film. Il est ici Merkil, le ténébreux domestique enchaînant les répliques à double-fond et proposant à qui le veut un café prétendument empoisonné… mais que personne ne daigne goûter au final, à son grand découragement. Le running gag du film en un mot, sublimé par la voix caverneuse de l’acteur et son regard de vautour… N’empêche, on avait presque oublié qu’un film, c’était peut-être d’abord des comédiens. Et que la piqure de rappel fait du bien en l’espèce : Jack Harley donc, Bela Lugosi évidemment, et puis Jane Parker (Carol), jolie brin d’actrice qu’on vit avant cela dans Les Quatre Filles du Docteur March de George Cukor et dans Fantôme à Vendre de René Clair. Oui quand même. Un sacré bon moment toujours est-il, exemplaire d’un genre obsolète depuis des lustres et précieux écrin d’une manière de série B, quand le cinéma de nos aïeux faisait son théâtre et quand la présence magnétique de Bela Lugosi suffisait au petit plaisir du public.

(Le film est présenté en VO, avec sous-titrage français possible. Outre un chouette livret de présentation – dont le texte français est signé Alexandre Lecouffe  -, on trouvera en bonus les épisodes 11 et 12 du serial  Undersea Kingdom avec Lon Chaney Jr (1936), histoire de rester dans les eaux de la B-production)

David Didelot

 

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  • Réalisation: Frank McDonald
  • Scénarisation: Winston Miller, Maxwell Shane
  • Production: William H. Pine, William C. Thomas
  • Pays: USA
  • Acteurs: Jack Haley, Jean Parker, Bela Lugosi
  • Année: 1944

 

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