Caducea – l’Homme au Visage d’Ecorce

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Ça commence par un souvenir : cette belle soirée du 7 octobre 2017 à Liège, en apéritif du Retro Wizard Day, où l’assistance put découvrir une bande annonce sacrément prometteuse… Caducea – l’Homme au Visage d’Ecorce était son nom, court métrage belge et substantiel de 25 minutes, commis par le sympathique Christophe Mavroudis. Christophe tint certes le gouvernail du navire, homme au visage de réalisateur, scénariste et monteur, mais Caducea est d’abord le fruit d’un travail d’équipe si l’on écoute le bonhomme : la team Mefamo pour aller vite, qui, avant cela, empaqueta d’autres petites choses à force d’huile de coude et de passion… On sait qu’en ce bas-Monde, il ne faut compter que sur soi, surtout quand on cause picaillons, et les 8000 euros de la facture Caducea n’ont pas été volés, c’est le moins qu’on puisse dire.
Comme le raconte Christophe dans l’entretien qu’il donna au site Monsters Squad (en mars 2018), le projet Caducea n’est pas né d’hier : l’idée germe fin 2014 dans l’esprit du gars, avant le premier tour de manivelle un an plus tard, sur le set du beau château de Balmoral dans les Ardennes belges. Passées les insondables galères d’un tournage haut en couleurs, puis deux ans de postproduction, le film atterrit enfin sur les réseaux idoines et dans les festivals adéquats… Nous sommes alors en 2018. Peu importe, le plaisir est décuplé quand on sait attendre… Mais bon, la patience est une vertu qui se perd de nos jours.

 

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Décrit par le réalisateur lui-même comme un « conte gothique », Christophe ne croit pas si bien dire : Caducea renvoie instantanément à l’univers de Guillermo Del Toro, de Mario Bava même, ou d’un Tim Burton quand il est en forme… Certes, le réalisateur s’en défend – sans pour autant avoir honte de ces glorieuses références, bien au contraire -, mais il en va ainsi de l’œuvre et de son géniteur : le géniteur ne sait pas toujours quelle gueule aura finalement son bébé, et quels sont les échos qu’il produira dans les interstices de la mémoire cinéphile. Tant mieux à la limite, c’est tout le mystère d’une alchimie qui prend ou ne prend pas, d’une communion efficiente ou non. Au nombre des influences et des modèles, Christophe évoquerait plutôt le monde de la Hammer, Les Yeux sans Visage ou Elephant Man. Pas faux non plus, et même complètement vrai.
Ainsi, le film se présente d’abord comme un récit rétrospectif, un grand flashback qui plonge dans l’histoire de la famille Rossignot : Catherine la mère, Alain le cadet, et Tom l’aîné, fils adoptif qui souffre d’un mal incurable, cancer qui le ronge et l’oblige à porter un masque blanc… Un jour, le « monstre » décide de quitter le giron familial pour se réfugier dans les forêts denses qui entourent le domaine Rossignot : « L’enfant malade doit disparaître » dit-il au jeune Alain, « désormais, ton frère, ce sera l’homme au visage d’écorce »… Retour au temps de la narration : Alain a grandi, s’est marié et vit désormais avec Alice, laquelle attend un enfant. Mais un étrange coup de téléphone le pousse vers la demeure familiale : l’homme au visage d’écorce semble être de retour dans la maison…
Dès le générique d’ouverture, la voix off du narrateur – Alain – pose les jalons thématiques du film : la maladie et la malédiction, les souffrances du monstre, le secret familial et l’atavisme qui pèse sur les destinées. « Tragédie familiale » comme dit Christophe, Caducea est tout entier construit sur un ressort familier du cinéma gothique le mieux compris : l’héritage d’un passé indicible, le poids des secrets lointains qui contamine le présent ; l’irrémédiable hérédité et la transmission inévitable, enfermées ici dans le caducea, ce pendentif maléfique qui révèle au grand jour les pourritures intérieures de celui ou de celle qui le porte… Le passé est présent dans cette manière de cinéma, qu’on le veuille ou non, et Caducea rappelle en cela l’inclination éminemment « conservatrice » du film gothique : nous vivons avec les morts et les monstres du temps passé, et l’on ne se libère pas facilement des serres familiales et des récits du temps jadis. En évoquant la canne de Tom, Alain dit que « chaque coup de bâton résonnait, ravivait une image, un fragment du passé »… On n’échappe pas à son histoire pour être clair, et c’est l’expérience que vivront Catherine et Alain quand reviendra l’homme au visage d’écorce pour réclamer explications… et rétribution.

 

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Evidemment, Christophe Mavroudis convoque tous les ingrédients d’une esthétique gothique qu’il chérit carrément : tout est dans la lumière ici, le décor, la bande son aux plaintes féminines haut perchées, l’ambiance nocturne et les points de vue en plongée, qui dominent des êtres écrasés par le fatum… jusqu’au fratricide. On notera donc quelques plans superbes qui balisent le film (la demeure Rossignot perdue au milieu d’une forêt profonde) et quelques séquences magnifiques qui font de Caducea un objet précieux dans l’univers pléthorique de la production indépendante : en particulier, ce récit enchâssé du martyr de Tom, lorsque le garçon s’enfuit pour aller mourir sous les frondaisons, avant sa douloureuse résurrection en homme de bois… Oui, on sent chez Christophe cet amour pour le monstre et les monstres, fidèle en cela à une certaine tradition du cinéma d’horreur : celle de la compassion pour l’exception, celle de la pitié sincère pour le ténébreux et l’inconsolé… Mention spéciale, d’ailleurs, au directeur artistique David Hermans pour la conception de la créature, et pour Vincent Delpré son interprète, « notre Lon Chaney à nous » comme dit Christophe. La référence n’est pas complètement gratuite en l’espèce, car l’ombre de l’homme aux mille visages plane sur Caducea : la monstruosité est théâtralisée (la belle séquence du petit spectacle en forêt, au début du film), et la difformité prend des airs de mélodrame, comme dans les meilleurs films de Tod Browning. « Je voulais que le fantastique et l’émotionnel y soient assumés, frontal », confirme d’ailleurs le réalisateur. Objectif pleinement atteint pour le coup.
Dans conte gothique, il y a conte, et comme tout conte qui se respecte, Caducea pose quelques questions éternelles, touche du doigt quelques motifs essentiels : la différence, la transmission, la maladie, l’unité familiale, la vengeance également. Souhaitons maintenant que le film poursuive une longue vie en festivals, jusqu’à une petite sortie physique : un destin qui siérait bien à notre fétichisme, et que mériterait cette perle de court métrage fantastique… Fantastique à tous les sens du mot.

David Didelot

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