Ça

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Qui a dit que le cinéma d’horreur était mort ? Certainement pas les fans de Stephen King, partis s’agglutiner dans les salles de cinéma dès l’automne 2017 pour plébisciter Ça et aider le clown à botter le cul d’une Linda Blair nauséeuse, de Ghostface et ses petits couteaux ou des spectres de Conjuring. Car oui, Pennywise, ou Grippe-Sou en version française, vient de se placer à la première place du podium et devient le boogeyman le plus lucratif du petit monde de l’épouvante. Reste à voir si c’est mérité…

 

 

 

Attention les cocos, quelques petits spoilers à l’horizon !

 

De toute évidence, la relation liant le septième art à son audience a beaucoup évolué entre les années 90 et aujourd’hui. Désormais biberonné aux épopées longue durée, voire interminables, comme Le Seigneur des Anneaux ou Harry Potter, le public semble avoir renforcé sa mémoire et peut donc embrasser les œuvres en plusieurs parties, quitte à devoir attendre un an ou deux pour enfin connaître la suite de l’histoire le faisant vrombir. Le moment idéal pour ressortir du tiroir les scripts de ce bon vieux Stephen King, toujours une valeur sûre au cinéma comme dans la petite lucarne (même si par chez nous, on est clairement plus portés sur les Christine, Misery, The Mist ou Dolores Claiborne que sur les téléfilms ou séries, malgré de bien jolis Le Bazar de l’épouvante et Les Vampires de Salem), mais dont les récits, parfois longs comme un jour sans bis, quémandent généralement beaucoup d’espace. On n’adapte pas Ça à la truelle, en ne lui offrant que 90 minutes, bien évidemment trop courtes pour rendre justice à deux gros pavés, et c’est sans surprise que le bon Tommy Lee Wallace (Halloween 3, le meilleur de la franchise) y alla de son double téléfilm dans les nineties. Et ce après que Georges A. Romero ait abandonné le projet, jugeant que 180 minutes (durée des deux tv movies une fois collés) ferait encore trop peu pour rendre une copie live satisfaisante. On le sait tous, It, la version télévisuelle, sera un beau succès et deviendra l’une des coqueluches de bon nombre de fantasticophiles, encore hantés par Tim Curry et ses ballons rouges, et Pennywise est bien vite devenu une icône du genre devant laquelle se prosternent toujours un bon paquet de nostalgiques. Mais maintenant que le bon peuple est habitué à la sérialisation, pourquoi ne pas se fendre d’un diptyque cinématographique et offrir à Grippe-Sou l’opportunité de faire son cirque sur grand écran ? La New Line et la Warner sont en tout cas réticentes à l’idée au départ, au point de pousser à la démission le réalisateur Cary Joji Fukunaga (True Detective, meilleure série au monde comme chacun sait), aux idées visiblement trop sombres pour un film de cette envergure mais qui restera tout de même accroché à son poste de scénariste. Les studios finissent néanmoins par adopter le principe de la saga coupée en deux chapitres, changeant leur fusil d’épaule lorsqu’arrive l’Argentin Andrés Muschietti. Un bon gars, auquel on doit un Mama (2013) un peu trop classique mais bien foutu, et qui fera, l’air de rien, le plus gros hold-up du cinéma horrifique…

 

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L’histoire, à moins d’être un poulet du jour, vous la connaissez sans doute déjà : résidant dans la ville imaginaire de Derry, comme toujours située dans le Maine (King oblige), le club des ratés (ou des losers en V.O.) est de plus en plus fréquemment harcelé par Pennywise, un monstre aux traits clownesques et vivant dans les égouts. Déjà responsable de plusieurs disparitions d’enfants, cette abomination à la fourberie sans limites utilise les peurs de ses proies pour mieux les déstabiliser et les attirer à lui, le démon se repaissant de leur chair pour ensuite mieux repartir dans un long sommeil de 27 années. En cette fin de décennie 80, c’est donc sur le bègue Bill, le bigleux pervers Richie, le rondouillard Ben, l’afro-américain aux parents décédés Mike, le juif Stan, l’hypocondriaque Eddie et la jolie rousse à sale réputation Beverly que le Mal s’acharne, poussant ces jeunes gens à s’organiser et s’allier dans l’adversité s’ils ne veulent pas, eux aussi, flotter dans un cloaque… Comme prévu, quelques différences apparaissent entre la version papier et cette nouvelle envellope charnelle, et il est possible que quelques fans de la première heure hurlent à la trahison en découvrant que ce n’est plus Henry Bowers, brute épaisse au moins aussi effrayante que Pennywise, qui brise le bras de l’un des Losers mais bien une mauvaise chute survenue dans l’antre de la bête. Une volonté d’édulcorer l’affaire, comme pourrait en témoigner le fait que Beverly, qui pratique le coït avec tous les membres de la bande dans le livre, est ici nettement plus romantique ? Au point d’ailleurs que le scénario insiste lourdement sur le fait que les rumeurs la présentant comme une salope pratiquant la double pénétration au petit-déjeuner sont absolument fausses, les producteurs jugeant sans doute qu’il pourrait être problématique de montrer une gosse de de 12 à 14 ans sexuellement si active. Oui, aux parties de bêtes à deux dos, la Bev actuelle préfère les chastes baisers et prouve que ce It sera légèrement moins mature que son pendant de mots. Mais si ce n’est ce détail et quelques autres, force est de reconnaître que Muschietti ne baisse pas son froc et n’hésite jamais à livrer une épouvante plus virulente que prévue, filmant presque en gros plan le cultissime arrachage de bras du petit Geordie, seulement sous-entendu dans la version de Wallace, pour le coup largement plus édulcorée. De même, si votre rêve a toujours été de voir une demoiselle à la gueule en vrac, sortie d’un tableau lugubre, en train de mordre le visage d’un marmot à pleine dents, vous voilà arrivés dans la bonne épicerie, car ça y est aussi ! Non, ce Ça à la 2017 ne ferme jamais les yeux sur les moments les plus crus du bouquin, y compris sur les agissements innommables de ce salaud d’Henry, dont le sort change effectivement par rapport à son pendant encré, mais dont les tortures ne sont pas cachées (la scène du nom gravé sur un bide est de la partie).

 

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Sur le strict plan visuel, nous voilà donc face à un film d’horreur qui ne se sert pas de ses contours mainstream pour jouer les chochottes, et si le tout ne verse évidemment jamais dans du gore cradingue à l’allemande, nous mettons tout de même nos santiags dans du fantastique autrement plus méchant que celui proposé par les Insidious et autres Conjuring. Muschietti étant en outre un excellent technicien, la forme de It se montre des plus confortables, avec montage lisible, photographie parfaite (les intérieurs sont oppressants, l’extérieur restitue parfaitement cette atmosphère d’été presque parfait) et mise-en-scène classique dans le bon sens du terme, saupoudrée de quelques belles idées. En outre, les thématiques et sous-entendus déjà présents dans le livre sont bien respectés, et continuent de faire du mythe un lieu étrange, où la naïveté enfantine se mélange à la mésaise du passage à l’âge adulte, où de cruelles vérités et désillusions éclatent enfin. Quel décalage entre les scènes décontractées où la bande des ratés ne parle que de s’amuser dehors, parce que c’est l’été et que c’est la règle, et ce drôle de climat, fait de disparitions d’enfants et d’agressions sans fins. Voire même de pédophilie, Pennywise étant clairement présenté comme un prédateur sexuel, prenant la forme d’un auguste pour amuser les plus petits et adaptant son discours à leur âge. A ce sujet, la scène d’introduction avec le pauvre Geordie, qui rigole des imitations et farces de ce qui sera son futur agresseur fait réellement froid dans le dos, et enterre celle avec Tim Curry, le jeune Bill Skarsgård (27 ans actuellement) se montrant moins cabotin et plus perfide. Drôle de monde donc, que celui de Derry, où les gosses semblent tous livrés à eux-mêmes, les figures parentales n’allant jamais par deux (on ne voit jamais un couple uni à l’écran) et se montrant, à des degrés divers, néfastes. Bill, déjà rongé par la mort de son petit frère dont il se sent responsable, n’obtient aucun soutien de la part de son daron, qui semble vouloir oublier cette triste affaire et faire son deuil au plus vite. Beverly est clairement sous la coupe d’un père envahissant et incestueux, tandis que le pauvre Eddie est totalement étouffé par une mère malsaine l’ayant rendu hypocondriaque. Quant à Stan, il semble éprouver une grande pression apportée par son père, rabbin tolérant assez peu que sa progéniture ne verse pas autant dans le judaïsme que lui. Et ne parlons même pas d’Henry, dont le violent géniteur n’hésite pas à vider un chargeur entier à quelques centimètres de ses ses pieds, juste pour pouvoir humilier son fils devant ses amis.

 

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L’adulte ne semble dès lors présent que pour ruiner les rêves des enfants, les ramenant au statut de mortels (pour sa mère castratrice, si Eddie ne se soigne pas, il se rue vers une mort certaine) ou de poupées dont on use et abuse (Beverly), tandis que Pennywise ne se sert d’eux que comme d’un garde-manger. Et la chasse est finalement aisée pour le clown dansant, qui ne s’attaque qu’à des pré-ados déjà affaiblis par la vie, déjà malmenés par une ville volontiers racistes (les parents de Mike ont péri dans un incendie causé par le Klu Klux Klan) et dont les adultes préfèrent fermer les yeux sur les agissements de leurs chérubins (un couple de vieux fait mine de ne pas voir que le pauvre Ben est supplicié par Henry, au bord de la route). Derry est ici la ville du renoncement, à toute éducation, à toute surveillance et bienveillance (aucune fouille réelle ne semble faite pour retrouver les disparus), au point que pour se sauver, Bill et les siens se voient forcés de trouver des armes de fortune et de sauter dans l’antre de Pennywise, car si eux ne le font pas, personne ne le fera. D’un pessimisme achevé, ce It on ne peut plus fidèle à la vision presque nihiliste du monde qu’à un King ne se faisant jamais d’illusions quant à la race humaine, rarement montrée sous son plus beau jour. On comprend dès lors le plébiscite reçu par le film, courageux dans son entreprise de non-adoucissement, et si ce premier chapitre se finit bien évidemment dans la joie et la bonne humeur pour tous les gosses (sauf Henry, mais il l’avait bien mérité), il en ressort néanmoins une sensation de faux happy end. Et ce ne sont pas les tentatives d’humour, par ailleurs systématiquement réussies, qui viendront tirer le résultat final du périmètre du feel bad movie

 

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Parfait, ce Ça, alors ? Malheureusement non, et si le film mérite cent fois sa gloire, il trébuche malheureusement par excès de générosité. Ainsi, plutôt que de laisser Pennywise bien au froid dans ses canalisations, Muschietti multiplie ses apparitions, au point d’en faire une sorte de nouveau Freddy Krueger. Mais comme le grand brulé à partir de son quatrième épisode, le bouffon perd un peu plus de son aura sacrée à chaque retour, le plus souvent accompagnés de gags pas toujours bien utiles. Quelques pauses seraient d’ailleurs bienvenues, d’autant que It n’est jamais aussi réussi que lorsqu’il se focalise sur les moments de tendresses de nos goonies, la sensation que 85% du métrage n’est qu’attaques et assauts surnaturels, parfois un peu trop bigger than life (le Pennywise géant dans le garage), finissant par être exténuante. Un peu de répit n’aurait donc pas été de trop, et le frisson continu, s’il a le mérite d’apporter un rythme d’enfer à l’ensemble, finit également par vacciner le spectateur, pour qui l’horreur devient donc la norme et non plus un évènement tétanisant de par son caractère imprévu et anormal. Mais si ce n’est ça, et éventuellement une volonté parfois trop affirmée de surfer sur la vague Stranger Things (exit les années 50, le tout se situe désormais dans les eighties et on va tout faire pour nous le rappeler), ce It nouvelle formule se montre comme la meilleure alternative actuelle en matière d’horror movie grand public. En cela qu’il fait figure de bon train fantôme et d’excellente chronique sur une région détruite de l’intérieure, dont la noirceur des habitants est telle qu’elle sera parvenue à donner naissance à un John Wayne Gacy quasiment immortel. Ca ne fera peut-être pas bander dur les vieux de la vieille, mais force est de constater que le jeune public peut difficilement espérer meilleure porte d’entrée vers le genre à notre époque. Le film de boogeyman parfait ? Peut-être pas, mais c’est pas passé loin quand même.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Andrès Muschietti
  • Scénarisation: Chase Palmer, Cary Joji Fukunaga , Gary Dauberman
  • Titres: It
  • Production: Dan Lin, Barbara Muschietti
  • Pays: USA
  • Acteurs: Jaeden Lieberher, Jeremy Ray Taylor, Sophia Lillis, Finn Wolfhard
  • Année: 2017

4 comments to Ça

  • Roggy  says:

    Je suis d’accord sur la qualité globale du film et j’ai les mêmes réserves sur le clown qu’on voit trop à l’écran. D’ailleurs, comme tu sais je préfèrerai presque la prestation de Tim Curry dans la version de 1990. Effectivement, « Ça » n’échappe pas à la mode de « Stranger things » et j’espère que la suite sera au moins du même niveau en supprimant quelques scories et limitant l’humour. Super chro au passage.

  • Gainako  says:

    No. We just went to Horrorcon and lots of Pennywise around. Loved it xxx

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