Le Justicier contre la Reine des Crocodiles

Category: Films Comments: 2 comments

devilswordteaser

Après avoir remis quelques Hollandais ultra-violents à leur place, voilà que Barry Prima, ancien guerrier Jaka-Sembung devenu le justicier Mandala, s’en va tailler des porte-monnaie dans le cuir d’un culte saurien ! L’Indonésie, terre d’accueil de toutes les folies ? Oh que oui !

 

 

Qu’il le veuille ou non, Barry Prima restera à nos yeux le symbole du cinéma bis indonésien, cette action star locale ayant eu la chance de sévir et distribuer des coups de coude dans deux des bandes les plus reconnues du pays. Soit le légendaire Le Guerrier, sur lequel nous nous étions déjà penchés à la faveur du DVD sorti chez Mondo Macabro, et Le Justicier contre la Reine des Crocodiles (1984), sorti voilà peu chez Bach Films, en pleine frénésie éditoriale. Au point que l’on aurait presque du mal à suivre, d’ailleurs… Loin de nous l’idée de nous en plaindre cela dit : si la rigueur légale de l’opération laisse forcément circonspect, nous voilà bien joyeux à l’idée de pouvoir offrir à nos machines une grosse cuillerée d’exploitation à l’ancienne. Voire même une putain de louchée, ce que nous propose, les muscles bien tendus, ce cultissime The Devil Sword (titre à l’anglaise cachant le même Golok setan), que tous les junkies de cinoche fou fou fou s’arrachent. Et pour cause, le réalisateur Ratno Timoer y faisant preuve d’un sacré sens du spectacle, parvenant à balancer un peu de tout ce que l’on aime dans sa marmite fumante, et parvenant même à aller encore un peu plus loin dans le délire que Le Guerrier, pourtant déjà à des années lumières d’un film d’Eric Toledano. Certes, les aventures de Jaka-Sembung semblaient déjà sortir de l’imagination d’un brave gars un peu dingue enfilant sa camisole de force avant de tremper ses croissants dans son café, proposant à qui en voulait des têtes coupées flottant dans l’air et des bastonnades particulièrement trashos, le héros finissant par en baver à un point tel qu’il faisait passer Jésus Christ pour un gamin pleurnichant pour une écharde plantée dans l’orteil. Certes, The Devil Sword n’ira pas aussi loin dans le sadisme, et si Mandala mordra parfois la poussière, il ne finira par les yeux crevés et torturé à la mode Fulci. N’empêche que niveau péripéties à faire mouiller un hobbit et son vieux Gandalf, ça se pose là…

 

devilsword2

 

Car de périple pétri de dangers tous plus improbables que les autres il est question dans la contrée où vit Mandala, preux héros tentant de calmer les ardeurs de la vile reine des crocodiles. Femme de pouvoir vivant dans une caverne reculée et secrète, en compagnie d’hommes qu’elle fait enlever pour son unique plaisir sexuel, la vilaine se plaît donc à ruiner mariages et noces de fiançailles, ses sauvages ne laissant derrière eux que des corps inanimés. C’est en tous cas ainsi que procède le brutal Banyujaga, ancien ami de Mandala tombé sous le charme de la souveraine diabolique, visiblement capable, à l’instar de Carla Bruni, d’hypnotiser toute personne disposant d’un service trois pièces. A Mandala ainsi qu’à une jeune mariée déçue de voir son promis kidnappé de s’envoler au pays des sacs à main pour punir tout ce laid monde, lors d’un voyage haut en couleurs et avec pour objectif de récupérer une épée sacrée que convoite également Banyujaga et les autres sbires à la solde de la maîtresse des caïmans. Du scénario prétexte à la foire à la torgnole, tout ça, mais bien suffisant pour permettre à Timoer de se fendre d’une sacrée liste d’idées dingos, parfois guère éloignées dans le principe des mangas pour jeunes garçon qui apparaîtront quelques années plus tard. Notamment dans cette volonté de créer une troupe ennemie composée de personnalités fortes et aux pouvoirs variés, allant de la sorcière maniant le fouet au mage usant de serpents, en passant par une sorte d’Obélix local se servant d’une espèce de chapeau d’acier capable de décapiter quelques opposants. Le cinéma de Yoshiaki Kawajiri (Ninja Scroll, Demon City) n’est pas très loin, et la volonté de verser dans le sanguinolent ne se cherchant pas d’excuses, s’il rappelle fortement la saga Baby Cart à l’écran, anticipe presque le succès à venir de Ken, Le Survivant ou Riki-Oh.

 

devilsword3

 

Le Justicier et la Reine des Crocodiles, visiblement inspiré d’une bande-dessinée du pays, serait en avance sur son temps ? Pas loin, mais tout en gardant un pied bien enfoncé dans le récit populaire à l’ancienne, quelque-part entre la mythologie débordante de figures fantasmagoriques et les petites histoires simples mais toujours emballantes des Livres dont vous êtes le héros, dont le tempo enlevé est ici respecté à la lettre. Si ce n’est une relative baisse de régime dans la première moitié du métrage, on ne cesse de bondir d’un trouble à l’autre, d’une rixe à un crêpage de chignons se réglant par les armes et dans l’hémoglobine pétante comme de la peinture rouge (et pour cause, c’en est très probablement). Ainsi, quand Mandala a fini de se disputer avec son vieux copain Banyujaga, il est temps de se coltiner les hommes-croco sur un radeau, quand son mentor ne fait pas face à quatre assaillants, qui finiront d’ailleurs par s’entretuer quelques minutes plus tard, alors que Mandala aura fort à faire avec un cyclope à l’œil revolver. Mais il se fourre bien évidemment la griffe dans l’œil s’il pense pouvoir abattre notre chevalier blanc, sans peur et sans reproches, qui reprendra les hostilités avec un Banyujaga que l’on sent d’ailleurs plus apprécié que le premier rôle par le metteur en scène. C’est qu’à la figure bouffie de noblesse et démunie de quelque défaut que ce soit que représente Mandala, on est en droit de préférer son plus approfondi rival, jaloux de découvrir que son maître préférait son autre élève à lui-même et dont la haine semble décuplée par les manigances de la reine aux écailles. Dommage que le script, qui lui laissait pourtant plus de place qu’à Mandala au départ, finisse par s’en détourner, Banyujaga ayant les capacités de faire un très bon antihéros se retournant finalement vers sa vicieuse amante, en vue d’une rédemption bien sentie. Pas de bol, le pauvre, s’il a effectivement droit à une baston en bonne et due forme avec la diablesse, n’aura pas les honneurs d’un final aussi glorieux qu’espéré…

 

devilsword1

 

Reste néanmoins un domaine où The Devil Sword parvient à surprendre, soit dans les motivations de sa méchante, seulement mue par une soif de sexes masculins sans limite. Nymphomane ultime, mante pas très religieuse, elle se sert des hommes – ici d’une faiblesse rare puisqu’ils finissent six pieds sous terre, prisonniers ou esclaves de l’amour – comme de vulgaires ustensiles dont elle se débarrasse une fois la consommation effectuée. Et Timoer de s’autoriser une vaporeuse séquence orgiaque dans la grotte de la démone, Mandala succombant sous ses infernales œillades tandis que les asservis mâles et femelles coïtent plus ou moins violemment selon les cas, le tout sous le regard déprimé de la veuve, faite captive. Envoutant, au même titre que cette magnifique scène, la plus réussie du film, voyant un squelette encapuchonné amener son radeau jusqu’à Mandala pour le faire entrer dans le territoire de la reine, tel Charon offrant la traversée à des malheureux ne sachant pas encore dans quel enfer ils s’engouffrent. Quelques instants de poésie pure, vite cassées par l’arrivée des brutes déguisées en alligator, prêtes pour un combat gore sur l’embarcation. C’est un peu ça, Le Justicier contre la Reine des Crocodiles, un show ne cessant de briser son propre rythme, de remodeler son canevas selon ses pulsions dévastatrices ou libidinales. En cela, comme Le Guerrier, on tient une là une définition exacte du cinéma bis, à la fois populaire en diable dans sa volonté de suivre les modes (ici, ça drague férocement le spectateur en mal de kung-fu made in China) et capable de nous sortir quelques tableaux sortis de nulle-part, osés et presque anti-commerciaux (ces bécotages psychédéliques sous la roche), ou des pointes de démences comme on les aime (après avoir décapité une sorcière, Banyujaga shoote dans sa caboche, qui part se coincer dans une crevasse !). De quoi faire oublier que Bach, comme à son accoutumée, n’a pas fourni un boulot dingue question édition : on se retrouve avec ce qui est sans doute un vhsrip (preuve en est leur récente, et très polémique, édition de Subspecies) manquant de netteté, pardonné par l’ajout en bonus d’une autre bisserie exotique qu’est Au Pays de la Magie Noire. Pas bien grave que le skeud ne soit pas à la pointe, cela dit, The Devil Sword sentant trop bon les années VHS pour qu’on lui en tienne rigueur… Old-school, still the best school !

Rigs Mordo

Merci au Fanzinophile pour le prêt du Dividi !

 

 

devilswordposter

  • Réalisation: Ratno Timoer
  • Scénario: Imam Tantowi
  • Production: Gope T. Samtani
  • Titres: The Devil Sword, Golok Setan
  • Pays: Indonésie
  • Acteurs: Barry Prima, Gudi Sintara, Advent Bangun
  • Année: 1984

2 comments to Le Justicier contre la Reine des Crocodiles

  • Roggy  says:

    Encore une très bonne chro l’ami ! Faudra que je me procure le DVD, le film semble un vrai bon bis des familles 🙂

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>