Vampyres

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José Ramon Larraz, encore et toujours… Il y a quelque temps, nous devisions ici même du très chaud Black Candles et du plus cérébral Estigma, deux bobines millésimées 1980 : érotisme blasphématoire dans l’une, fantastique plus réflexif  dans l’autre. Le plus anglais des Espagnols s’y entendait donc bien pour varier les saveurs, au travers d’une filmographie plus riche qu’il n’y paraît. La preuve encore avec ce Vampyres, l’un des plus célèbres forfaits de Larraz, film culte aujourd’hui (pauvrement remaké par Víctor Matellano en 2015) qui eut d’ailleurs les honneurs de la Cinémathèque française en 1995, projeté en double programme avec cette autre petite merveille de l’euro bis 70’s, La Mariée sanglante de Vicente Aranda.

 

 

 

Nous sommes donc en 1974. Après une paire de péloches tournées en Espagne, Larraz retrouvait son territoire de cœur, l’Angleterre, pour tourner Vampyres : budgété à 80 000 livres (une misère) et produit par le grand monteur Brian Smedley-Aston, le film rapportera beaucoup plus, bien distribué qu’il fut (sous des titres aussi racoleurs que Daughters of Dracula, The Vampire Orgy ou Satan’s Daughters), mais surtout exemplaire d’une rupture radicale dans l’élégant continuum gothique du film de vampire. Il faut dire que les clauses du contrat étaient claires : du sang et de la fesse en pagaille s’il vous plaît, car la Hammer, ben c’est fini mon ami… Il n’y a d’ailleurs pas de hasard en l’espèce : Vampyres déboulait au moment même où la firme au marteau tirait ses dernières cartouches et avait perdu de son prestige… Alan Gibson avait (prétendument) raté le coche de la modernité avec son doublé (Dracula 73 et Dracula vit toujours à Londres), quand bien même la Hammer avait dégrafé très bas les décolletés à l’orée des années 70 : qu’on pense à la trilogie des Karnstein et à ses sublimes Hammer girls – Ingrid Pitt, les sœurs Collinson et la joliette Yutte Stensgaard. Mais il en fallait peut-être plus pour affoler le chaland amateur de big boobs et de bouillantes vampirettes… The Vampire Lovers, c’est beau oui, mais c’est (encore) trop timide quoi, comme Lust for a Vampire ou Les Sévices de Dracula. Larraz allait donc ruer dans les brancards et dynamiterait les pudeurs toutes british des productions Hammer, en poussant le volume à fond question érotisme et en balançant la sauce niveau hémoglobine. Ce qui explique que Vampyres fut largement censuré (notamment chez les Anglais, jamais en reste pour nous emmerder finalement), car le mélange des fluides ne plaît généralement pas aux manieurs de ciseaux… Anecdote qui prouve cependant que les révolutions n’existent pas, et que tout est continuité dans la belle histoire du cinéma fantastique anglais : la plupart des extérieurs du film furent shootés là même où la Hammer posa parfois ses caméra (L’Invasion des Morts-Vivants, La Femme Reptile…), et l’on reconnaîtra les extérieurs du splendide manoir d’Oakley Court, à Windsor. N’empêche, les temps avaient changé, et l’inspiration du moment aussi, plus moderne et plus contemporaine dans ses enjeux.

 

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Vampyres s’ouvre donc sur l’assassinat de deux belles nénettes en train de se brouter la pelouse dans leur chambre cosy et cossue… Le générique monte alors, pendant que des chauves-souris tournoient dans un ciel ténébreux. Bref, dès l’entame, Larraz pose les jalons qui borneront le film : du cul et du sang dans un décor majestueux, et des vampires lesbiennes du plus beau modèle. Lesdites gonzesses ? Fran et Miriam, revenues d’entre les mortes pour saigner à blanc quelques mâles de la région… Sauf que Fran tombe plus ou moins amoureuse de Ted, bonhomme promis lui aussi à une fatale saignée, mais après que la belle succube en aura pleinement joui… Dans le même temps, un couple de vacanciers, John et Harriet, pose sa caravane aux abords de la bâtisse maudite. Les jeunots seront les incrédules témoins des forfaits sanglants du duo maléfique, et les victimes malheureuses des hôtes de ces bois… Oui je sais, ça spoile à mort, mais c’est pas grave, car chez Larraz, tout est dans l’ambiance et rien (ou presque) dans le scénario : ici comme ailleurs, la trame narrative est sacrifiée au seul profit de l’image et du sensualisme échevelé de la séquence. De toute façon, Larraz se fout comme d’une guigne des codes narratifs les plus entendus pour tenir en éveil le spectateur lambda… Il est libre José, et rien que pour cela, il mérite notre respect. Le mec prend donc son temps quand il s’agit d’exploiter un décor signifiant ou la cinégénie érotique d’une magnifique donzelle. Pas d’enquête ici, pas d’intrigue réellement, sinon les visites réitérées de Ted dans la maison des vampires et les observations étonnées des deux tourtereaux dans leur caravane… jusqu’à ce que ce petit monde découvre enfin la vraie nature des meurtrières nanas. Non, ici, tout est dans l’atmosphère et le fragment saillant de séquence : Vampyres est un film qui, au mieux se ressent, au pire se picore. Il faut dire que la « vie » d’un vampire est répétitive, le film épousant parfaitement le rythme biologique de la créature, ou plutôt son arythmie. En ce sens, Vampyres n’est pas sans évoquer le cinéma d’un Jean Rollin (ou même d’un Jess Franco) : longuet certes, déséquilibré souvent, mais cohérent, car priorité est en effet donnée à la fulgurance poétique, surtout quand Fran et Miriam s’ébaudissent  – chaperon noir sur le dos – dans une nature pluvieuse et brumeuse ou dans un petit cimetière rustique, telles des vampirettes rolliniennes en cavale… Il sourd alors du film cette poésie macabre et mélancolique chère à notre Jean Rollin, comme un bel écho aux tics esthétiques du réalisateur français.

 

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Plus encore, Larraz ignore presque tout du folklore vampirique qu’ont mis en place – entre autres – les productions Hammer : finis les canines proéminentes, les crucifix, l’eau bénite et les gousses d’ail… Des invariants du mythe, l’Espagnol ne conserve que l’allergie à la lumière du soleil (et encore), le motif de la chauve-souris comme animal de compagnie et le sommeil du juste dans la cave. Les mecs sont ici saignés aux veines, qu’on ouvre au casseau de verre ou au poignard : foin du romantisme sensuel et de la langoureuse morsure ; Larraz donnerait plutôt dans le vampirisme pathologique et psychopathique quand nos belles attaquent leurs proies, telles des bêtes sauvages fondant sur leur future pitance… Bien sûr, il y a bien quelque chose de « gothique » dans cette exploitation des décors extérieurs et dans ces plans nocturnes d’une bâtisse menaçante, dont l’ombre se découpe sur un ciel chargé et dont les tours crénelées s’élancent vers les nues orageuses. Mais ce ne sont là que réminiscences déjà lointaines, instantanés presqu’inconscients et plans de coupe quasi fonctionnels. Non, l’intérêt est ailleurs, à l’intérieur même de la maison, autre monde dans notre Monde : monde où le temps s’est arrêté (les horloges et les montres ne fonctionnent pas dans la bâtisse), clos sur lui-même (sans téléphone), et où la vie reste éternellement figée dans une pose de mort (les animaux empaillés du décor). Un univers à la fois attirant et dangereux, puisqu’on y laisse toute son énergie érotique et qu’on finit par y dépérir… Personnage à part entière, lieu du vice libéré et de la pulsion affranchie, la demeure de Miriam et de Fran est le centre névralgique de Vampyres, point d’attraction du film qui aimante les protagonistes, et à laquelle tout ramène finalement…

 

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… dont la promesse de plaisir et de stupre. Et en la matière, Vampyres n’a de leçon à recevoir de personne : mention très bien à Marianne Morris d’abord (Fran), parfaitement conformée au rôle qui lui est dévolu : le physique de l’emploi (outch…), le regard envoûtant, et l’instinct prédateur dans la peau, notamment lorsqu’elle saigne un pauvre hère avec sa compagne de vice et de chasse, Miriam (la jolie blondinette Anulka Dziubinska, playgirl d’origine polonaise, qu’on put encore voir dans… La Croisière s’amuse !). Dès lors, Larraz se concentre sur les potentialités érotiques les plus explicites de l’acte vampirique, les goules dénudées léchant goulument le sang versé de leurs victimes tout en s’embrassant rageusement. Bref, Lady Gaga n’a rien inventé elle non plus, lorsqu’en comtesse vampire, elle joignait l’utile à l’agréable dans la très chaude saison 5 d’American Horror Story… Ajouter à cela quelques séquences plus gratos dans le genre (sous la douche entre nos deux vampires, ou dans la caravane entre nos deux héros), mais on ne crachera pas dans ce bain-là : Larraz ne craint pas grand-monde à ce jeu, et le film assume pleinement son côté « exploit’ » en ces instants, sans tourner autour du pot et sans faire de manières… Tant mieux, car bon sang et belles fesses ne sauraient mentir : on est aussi là pour ça, et l’on ne se pincera pas le nez. D’autant que ce Daughters of Dracula est sûrement l’un des meilleurs exemples du cinéma vampirique new age, trashos et osé, soigné et racé. L’un des plus beaux films de Larraz en tout cas, ce qui n’est pas peu dire.

David Didelot

 

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  • Réalisation: José Ramón Larraz
  • Scénario: Diana Daubeney
  • Production: Brian Smedley-Aston
  • Titres: Daughters of Dracula (USA), Vampyres: Daughters of Darkness (USA)
  • Pays: Espagne/Grande-Bretagne
  • Acteurs: Marianne Morris, Anulka Dziubinska, Murray Brown, Brian Deacon
  • Année: 1974

 

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