The Village

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Réalisateur du magnifique Laurin en 1989, puis du chouette double programme School’s Out en 1999 et 2001 (slashers gothiques si l’on veut résumer), Robert Sigl revenait au genre dix ans plus tard, avec cet Hepzibah – Sie holt dich im Schlaf : The Village en d’autres termes, téléfilm de plus accroché à la filmographie de notre Teuton préféré, commandé cette fois par la chaîne allemande ProSieben et qui fut diffusé en février 2010 dans les foyers germains.

 

 

 

A la base, le scénario de David Tully, qui officia sur l’assez mauvais Djinn de Tobe Hooper (2013), et un casting tout autant britannique que fameux, puisque composé de l’alors très jeune Eleanor Tomlinson (tête d’affiche de Jack le Chasseur de Géants de Bryan Singer), de Finn Atkins (adolescente barjot dans un terrible Eden Lake), de David Bamber (Hitler dans l’assez moyen Walkyrie) et du légendaire Murray Melvin (entre autres, Les Diables de Ken Russell et Barry Lyndon de Stanley Kubrick). Cerise sur le gâteau, Robert Sigl lui-même joue les guests dans The Village, badaud noctambule aperçu au détour d’un plan, et moine bien remonté contre la sorcière Hepzibah… Oui, ça cause dans le poste, et en anglais de surcroît, puisque le film fut tourné dans la langue de Shakespeare histoire de faciliter son exportation… Mais voilà, les voix de la malchance sont impénétrables, car comme nous l’expliquait Robert Sigl dans son entretien, The Village resta quasiment inédit après cela, tombé dans les oubliettes de l’histoire télévisuelle, condamné au purgatoire du cinéma fantastique… Grand merci à Robert, donc, de m’avoir fait parvenir le DVD-R de la chose ! Croisons maintenant les doigts et prions pour une éventuelle renaissance d’Hepzibah en DVD… Sait-on jamais. D’autant que Sigl mit les petits plats dans les grands question décors, en exigeant de ses producteurs un cadre idoine à cette histoire proprement horrifique, sis en République Tchèque (à Prague et dans ses environs). On reconnaît d’ailleurs bien là le goût du réalisateur pour une ambiance typiquement européenne et des atmosphères propres au Vieux Continent, dans ses paysages et ses architectures : rappelons-nous Laurin et la Hongrie, ou School’s Out 2 et la Bretagne… Bref, tout pour réussir quoi, tout pour marquer des points, mais le destin – cruel – en décida encore autrement. Incompréhensible en un mot.

 

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Dans The Village, Sigl pousse donc la logique fantastique de School’s Out 2 encore plus loin : cette fois, point de tueur masqué, mais une sorcière exécutée voilà des siècles dans l’étrange bourgade de Selmen, en Allemagne. Tradition fantastique oblige, Hepzibah n’a pas oublié de maléficier les neuf juges qui la condamnèrent à mort : ainsi, tous les cent ans, les neuf descendantes desdits juges périront à l’orée de leur 18 ans, en se suicidant sous l’emprise maléfique de la sorcière. Kirsten est-elle l’une d’entre elle ? Lui aurait-on menti sur sa généalogie ? Pour le savoir, la jeune fille se rend à Selmen, au pays des fantômes et des ancestrales légendes. Après enquête auprès des gens du cru, celle-ci apprend qu’il lui faut retrouver les restes de la sorcière pour mettre fin à la malédiction… et peut-être aussi ceux de son enfant, lequel fut massacré par une horde de Frères vengeurs. Mais le temps presse, car Kirsten va avoir 18 ans, et elle est toute désignée pour être la neuvième victime d’Hepzibah…

 

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Teen movie des familles, The Village parle d’abord à son public, ce qu’on ne reprochera pas à Robert Sigl et à David Tully, même s’ils sacrifient parfois aux codes les plus attendus du genre à cette période : messages démoniaques sur ordi, apparitions spectrales sur écran, et chouettes emprunts à la mythologie d’Elm Street, surtout quand de mystérieuses gamines entonnent une étrange comptine, alors que nos adolescentes donzelles sont attaquées dans leurs cauchemars jusqu’à ce que mort s’en suive… pour de vrai. Tout y passe donc, jump scares compris et séance de spiritisme incluse, filmée au portable de surcroît. Et puis le pitch est assurément classique, qui harponne ses arguments dans le folklore le plus ordinaire de la sorcellerie et de ses malédictions afférentes. D’où ce flashback joliment emballé, et très crédible visuellement, où l’on assiste au jugement de la malheureuse Hepzibah abandonnée à la vindicte populacière et exécutée par le feu… Burn Witch, Burn ! C’est clair, The Village s’inscrit dans la contemporanéité d’un contexte spatio-temporel tout « moderne » (les années 2000, en Allemagne) et biberonne à ce qui fit la sève du fantastique « familial » d’alors, Sigl abordant ainsi quelques problématiques proprement adolescentes : la recherche d’une identité, les conflits sororaux, l’atavisme familial qui pèse, la culpabilité transférée… Il y a de l’audimat à faire, et les premiers consommateurs du genre sont bien les ados.

 

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Mais voilà, nous sommes dans un film de Robert Sigl, et comme on le sait désormais, rien n’est jamais comme on le suppose avec l’Allemand. The Village, c’est aussi un tour de force, celui d’avoir su marier les invariants du teen movie basique aux motifs les plus gothiques possibles. Un mixe que l’on trouvait déjà cuisiné dans les deux School’s Out, mais poussé ici jusqu’à l’amour fou : en l’espèce, les intrigues adolescentes n’empêchent pas l’attachement aux choses vieilles et précieuses, elles n’oblitèrent en rien cette passion pour l’ombre et le clair-obscur. Derechef, le travail formel de Sigl sublime une atmosphère joliment lugubre, sans pour autant sacrifier le tempo du récit sur l’autel de la seule « ambiance » : en effet, le film est ponctué de saynètes assez sanglantes (un poignard planté dans la bouche, un empalement au crucifix, quelques giclées de rouge quand le bébé d’Hepzibah est massacré… oui oui), histoire aussi scandée par les angoissantes visions et les effrayants cauchemars de l’héroïne. Le rythme s’accélérera encore dans les dernières vingt minutes, jusqu’à une révélation finale qui n’est pas sans lorgner sur les trompe-l’œil narratifs du slasher… Clairement, la pulpe d’Hepzibah est contenue dans cette très belle alliance du rustique et du moderne, dont la séquence inaugurale donne d’ailleurs un parfait exemple : l’adolescente meurtrie, et l’impalpable danger qui sourd via ces longs travellings fourgonnant dans une vieille demeure et dans des objets typiquement macabres, genre animaux empaillés, poupées étranges et statuaire inquiétante. Que c’est beau quoi !

 

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On le savait déjà, mais qu’il est bon de le rappeler : l’application formelle des films de Sigl contraste singulièrement avec bon nombre de produits du même rayon. La caméra tourne et se retourne, virevolte et  volète savamment, car le bonhomme a le goût et le sens de la belle image. The Village en donne un autre exemple, téléfilm de luxe à cet égard, téléfilm-film en quelque sorte.  Il faut dire que le cadre d’un tel scénario autorise toutes les audaces stylistiques et toutes les rêveries gothiques : les cimetières automnaux, les sépultures abandonnées sous la mousse, les forêts profondes, les pleurs d’enfant et la bise qui siffle, le grenier empoussiéré et le carillon qui sonne nuitamment, la vieille bibliothèque pleine d’antiques grimoires, l’église sous la lune, cachée par les frondaisons d’arbres immenses… jusqu’aux crânes-bougeoirs dans des catacombes oubliées. Bref, on suit là le parfait road trip du petit goth’ en balade, qui fera frissonner les ovaires de la nénette dépressive et gonfler la zézette de l’ado déprimé. C’est un brin systématique certes, un brin cliché même, mais ne crachons pas dans cette soupe-là : chez Robert Sigl le décor est d’une importance première, personnage à part entière d’un film irréprochable formellement parlant. C’est assez rare pour être souligné, surtout quand on cause télévision.

David Didelot

 

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  • Réalisation: Robert Sigl
  • Scénario: David Tully
  • Production: Gabriele Lohnert, Norbert Sauer
  • Titres: Hepzibah – Sie holt dich im Schlaf
  • Pays: Allemagne
  • Acteurs: Eleanor Tomlinson, Finn Atkins, Christopher Elson, David Bamber
  • Année: 2010

3 comments to The Village

  • Patrick Lang  says:

    Ça fait diablement envie!

  • Roggy  says:

    Décidément, ce réalisateur que je ne connaissais pas, est vraiment intéressant et a construit une œuvre iconoclaste. En lisant rapidement le titre, j’ai cru à une chro du film de Shyamalan… 🙂

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