Les Sorcières du Bord du Lac

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Film dont je chopai le DVD italien à Rome, dans un bac à soldes (un crime, presque…), Il Delitto del Diavolo (1970) vient de connaître les honneurs d’une sortie française aux Editions Montparnasse : inespéré n’empêche… Tant pis, je garde mon DVD CineKult mais me prendrais quand même la galette frenchie : chez Montparnasse, Les Sorcières du Bord du Lac est en effet présenté en VF et en version italienne intégrale, habillé d’une belle jaquette de surcroît, dont le motif est directement emprunté à l’une des affiches françaises du film. Que demande le peuple ?

 

 

Il Delitto del Diavolo n’est pas le plus connu des films fantastiques italiens, pelloche un peu culte donc, et sacrément bizarre si l’on veut bien examiner son cas. Connu également sous le titre de Le Regine (les reines), puis sous celui des Sorcières du Lac par chez nous, le film est signé par le producteur / réalisateur Tonino Cervi (fils de Gino), qui commit deux ans avant un western plutôt sympathique, 5 Gâchettes d’Or. Changement radical de ton avec Il Delitto…, film étrange, tout à la fois poétique et politique dans ses enjeux et ses ambiances : la chose s’inscrit en effet dans le bouillonnement contestataire et idéaliste de la fin des années 60 et des primes années 70, mais cuisiné ici fantastique et sorcellerie. Pas étonnant, donc, qu’on y retrouve le hippie de service Ray Lovelock qui, en ce sens, aligna une filmographie 70’s des plus belles et des plus cohérentes : D’Il Delitto… jusqu’à l’incroyable Avere vent’Anni de Fernando di Leo en 1978, en passant par Le Massacre des Morts-Vivants, Frissons d’Horreur ou La settima Donna. Paix à ton âme Ray, tu nous manqueras en tout cas…

 

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Ainsi le blondin nous la joue-t-il encore poor lonesome routard sans toit ni loi, gentil rebelle et porte-voix de l’amour libre, du partage et tutti quanti. Mais une nuit, alors qu’il court le monde sur sa moto, le voilà dévié de sa route par Satan en personne (il ne le sait pas encore), jusqu’à tomber dans les rets de trois jolies nanas qui vivent retirées du Monde : les filles demeurent en effet dans un très beau cottage perdu en pleine forêt, pas très loin d’un lac donc. Epoque oblige, on se dit alors que ça va chauffer dans les calbut’s et les culottes, vu que les trois grâces ont pour nom la juvénile Heydée Politoff, l’excessivement belle Silvia Monti (Le Venin de la Peur) et la très jolie Evelyne Stewart (fleur du giallo dans les années 70, avec La Queue du Scorpion, Exorcisme tragique et j’en passe). C’est vrai, le beau Raymond s’enverra les trois nanas (le film reste cependant très prude), mais c’était pour mieux te manger mon enfant, ou du moins te contrôler, car il est dès lors impossible au héros de repartir, tombé sous la coulpe psychique et physique de nos donzelles… de nos sorcières en fait. « Je vais à la recherche d’un monde nouveau » avait dit David à ses trois hôtes. Le mec sera servi en l’occurrence, car Il Delitto del Diavolo est un drôle de voyage, trip un peu hallucinatoire qui emprunte au bestiaire fantastique tout autant qu’à la tradition du conte de fées : le manoir du Prince (diabolique) surgi au milieu de nulle part, les légendes qui courent sur le lieu, les sorcières bien sûr, le fonds animiste du cadre forestier, et puis ce jeune héros en plein apprentissage… Dans un tel contexte, le fantastique s’invite par petites touches, tout en nuances, sans qu’il faille chercher trace des diableries italiennes à venir. Tout est dans le décor ici (entre modernité et tradition), les costumes baroques de nos femmes, l’inquiétante étrangeté des situations (les apparitions / disparitions des sorcières), la bande son – faite de rires et de murmures angoissants -, ou cette séquence onirique un peu psyché (passage presque obligé dans le cinéma de la période). Bleutée comme il sied, la photo ajoute encore à cette belle atmosphère, surtout quand Lovelock s’en va chercher nuitamment les trois sorcières par la forêt…

 

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Lourdement allégorique parfois (les puissances maléfiques représentent bien sûr les classes dominantes qui écrasent les aspirations d’une jeunesse porteuse d’espoir), Il Delitto del Diavolo peut paraître un peu démodé en certains dialogues, un peu anachronique même. Ceci dit, la conclusion, terrible explosion de violence où les trois nanas se révèlent telles qu’en elles-mêmes – harpies maléfiques et sanguinaires -, garde une puissance dramatique qui fait encore froid dans le dos. Epilogue tragique qui n’est pas sans rappeler, du moins dans ses intentions, les désillusions finales et brutales d’un Avere vent’Anni d’ailleurs…  Cerise sur le gâteau (pour ceux qui auront gardé leur DVD italien), CG Home Video propose en bonus un petit module de 15 minutes au cours duquel Sergio D’Offisi (directeur photo) et Ray Lovelock reviennent sur le tournage du film… avant que l’acteur empoigne sa guitare pour entonner la très « Bob Dylanienne » I Love you underground, chanson qu’on peut entendre à la fin d’Il Delitto del Diavolo. Sympa… et émouvant désormais.

David Didelot

 

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  • Réalisation: Tonino Cervi
  • Scénario: Tonino Cervi, Raoul Katz, Antonio Troiso
  • Production: Raoul Katz
  • Titres: Il Delitto del Diavolo, Le Regine
  • Pays: Italie, France
  • Acteurs: Ray Lovelock, Evelyne Stewart (Ida Galli), Silvia Monti, Haydée Politoff
  • Année: 1970

4 comments to Les Sorcières du Bord du Lac

  • Didier Lefèvre  says:

    Tonino Cervi, réalisateur atypique, adaptera du Molière dans la Botte, L’avaro avec Alberto Sordi en Harpagon et Il malato immaginario , toujours avec Sordi cette fois en Argante !

  • Roggy  says:

    Je ne connaissais pas le film. Est-ce que c’est un peu dans l’esprit de « Race with the devil », les courses-poursuites en moins ?

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