Entretien avec Robert Sigl

Category: Interviews Comments: 3 comments

siglteaser

En décembre dernier, l’éditeur allemand Bildstörung réparait une incroyable injustice : le magnifique et méconnu Laurin (1989) voyait enfin le jour en Blu-ray, dans un somptueux écrin de surcroît, bourré jusqu’à la glotte de bonus et de modules en tout genre. Mieux vaut tard que jamais certes, mais il est tout de même incroyable que ce petit chef-d’œuvre soit passé à ce point sous les radars avant 2017… L’occasion était donc trop belle pour aller questionner son sympathique réalisateur, Robert Sigl. L’homme d’un film ? Pas tout à fait quand même comme nous allons le voir, car le mec réalisa aussi un diptyque slasher du meilleur cru (pour la télé, OK, mais quand même…) et un chouette téléfilm d’horreur avec sorcière, malédiction et tout et tout. L’épouvante à l’heure teutonne, c’est ici et maintenant. L’Allemagne, ou l’autre pays du fantastique…

 

 

 

Quel est votre parcours avant Laurin ? Il me semble que vous avez fait vos gammes à l’école de cinéma de Munich…  

Quand j’étais enfant, j’ai vu les affiches du Bal des Vampires à la vitrine d’un cinéma : j’ai su dès lors que je voulais créer ce genre d’univers. L’atmosphère à la Marc Chagall dans la neige, la robe rouge de bal de Sharon Tate, les vampires en costumes baroques qui jaillissent du château…

J’ai tourné des films en Super-8 au lycée avec des amis. J’ai rapidement postulé à l’Université de la Télévision et du Cinéma de Munich. Là-bas, j’ai tourné deux courts-métrages, Die Hütte (« la hutte ») et Der Weihnachtsbaum (« le sapin de Noël »). On retrouve ce dernier en bonus sur la dernière édition de Laurin.

 

Laurin est votre premier long-métrage, dont la genèse remonte à 1987 il me semble… Comment est né ce projet ?

J’avais une image en tête qui me revenait souvent et qui m’était apparue en rêve : la nuit, pendant une tempête, une jeune femme enceinte sous un grand manteau noir à capuche traverse un vieux cimetière d’un pas pressé. J’ai ensuite créé l’histoire de Laurin autour de cette image.

J’ai écrit le scénario, qui m’a servi de travail de fin d’études à l’université, et je me suis mis à la recherche de producteurs et de financements.

 

Laurin a été tourné en Hongrie, avec une distribution du cru : était-ce pour des histoires de coût que vous avez décidé de délocaliser ? En tout cas, le cadre est absolument somptueux, et la petite actrice qui joue Laurin particulièrement douée…

Le producteur Bernhard Stampfer m’a proposé, par souci de budget, de tourner notre film situé à une autre époque en Hongrie où, de plus, il jouissait d’excellents contacts. Cette décision devait se révéler être un choix particulièrement heureux. Déjà pour l’irremplaçable Dora Szinetar dans le rôle titre, qui donne une âme au film. Ensuite, avec mon directeur de la photographie, Nyika Jancso (fils du très renommé réalisateur hongrois Miklos Jancso) et les accessoiristes de l’expérimentée Mafilms-Studio, je pouvais concrétiser ces tableaux qui m’ont toujours accompagné. Les Hongrois, tout comme les Polonais et les Tchèques, sont très attachés aux valeurs de l’art au cinéma. Je peux bien plus m’identifier à leurs goûts en matière d’art, qu’à celui des gens de mon propre pays.

 

laurin1

 

A la vision de votre film, on sent plusieurs influences : Werner Herzog et cette espèce de solennité d’un cadre grandiose, plus grand que les Hommes, Mario Bava et Dario Argento pour l’utilisation de la lumière et certains motifs esthétiques propres au giallo, le Lucio Fulci de La longue Nuit de l’Exorcisme également… Vous confirmez ?

En partie, oui. Mais les influences de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton et des Innocents de Jack Clayton sont bien plus présentes que celles des productions horrifiques italiennes. Par exemple, je n’ai vu Opération Peur de Mario Bava que plusieurs années après avoir tourné Laurin. Une de mes toutes premières rencontres avec le cinéma d’horreur transalpin était Inferno de Dario Argento. La scène où Irène Miracle plonge parmi les meubles antiques dans l’appartement submergé m’avait bien plus inspiré que bon nombre d’œuvres plus reconnues. Cette séquence, mais aussi celle de La Nuit du Chasseur montrant le cadavre de Shelley Winters sous l’eau, m’ont énormément impressionné. Ces images sont la principale raison de la présence d’une séquence montrant Flora se débattre dans l’eau de la rivière.

 

On sent aussi que le film  emprunte beaucoup à l’univers du conte de fées, dans ce que le genre a de plus inquiétant…

Depuis tout petit, je suis sous l’emprise des livres de contes de fées, et des illustrations qu’ils contiennent.

Pour moi, ils ont toujours été un voyage enchanteur, et une échappatoire à la triste réalité. Aussi, quand  on y regarde de plus près, les contes de fées sont une ébauche de film d’horreur. Les contes traitent de tous les thèmes inhérents au genre. La perte de nos proches bien-aimés, la solitude, les mutilations, le cannibalisme, la découverte parfois effrayante de la sexualité, des thèmes tabous comme l’inceste, le meurtre de ses propres enfants, le meurtre des parents… La liste est infinie.

 

Ceci dit, Laurin n’est pas un « film de fan », bien au contraire. Le film aborde des problématiques qui vous semblent très personnelles non ?

Chaque film qui touche le spectateur se doit d’être personnel. L’artiste doit toujours extérioriser une partie de son « moi » intérieur. Et si nous sentons que le film est honnête et parle des peurs que la personnalité à l’origine de l’œuvre connaît bien, alors le film peut atteindre sa cible. Tout le reste n’est que de la maîtrise technique superficielle. Et c’est malheureusement le mal qui gangrène la plupart des productions actuelles : un manque flagrant de profondeur, la complaisance, cette spirale qui semble infinie de la multiplication des effets digitaux.

En ce qui concerne les films d’horreur, une œuvre parmi les plus efficaces de l’histoire du cinéma est bien Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper. Un film des plus suggestifs, qui évitait les débordements sanglants gratuits pour un résultat totalement sensoriel. La terreur se jouait entièrement dans l’esprit du spectateur, et le film  développait toute une palette d’images dans la tête des gens.

De même, personne n’a jamais vu concrètement le bébé dans Rosemary’s Baby de Roman Polanski : chaque spectateur a pu s’imaginer son propre bébé tout personnel, il y en a même qui disent l’avoir réellement vu !

 

 

laurin2

 

Comment expliquez-vous que le film soit passé relativement inaperçu avant le Blu-ray édité par Bildstörung ? Cela paraît incroyable aujourd’hui…  Le film a été projeté en festivals pourtant…

Bien que j’aie reçu le renommé et convoité Prix du Film Bavarois pour Laurin, ainsi que d’excellentes critiques dans des magazines très respectables, la scène cinématographique allemande a anéanti mon film, il a même été « planqué » des festivals étrangers. Le dirigeant du festival du film à Hof a tout simplement refusé de montrer mon film. Ils voulaient tous me faire croire que mon film ne devait pas être présenté au grand public, tellement il était mauvais. Un patron d’un cinéma à Munich a qualifié Laurin d’ »œuvre sanguinolente uniquement destinée à un public de niche« , et il a dit qu’il n’accepterait pas de le projeter dans ses cinémas (alors que son programme comportait le Macbeth de Polanski quelques semaines auparavant). Finalement, Laurin a été projeté à Moscou, Gand, Malaga, pour ensuite disparaître complètement de la surface de la Terre.

C’est seulement huit ans plus tard que dans un magasin vidéo, j’ai découvert une cassette VHS import de Laurin. J’étais agréablement surpris : le label britannique Redemption avait sorti mon film ! C’était déjà une belle occasion de se réjouir. À partir de ce moment-là, Laurin a commencé à être réhabilité, à prendre sa revanche en quelque sorte : il s’est vendu dans plusieurs pays, est passé à la télévision canadienne ou d’Amérique Latine en première partie de soirée, et il s’est finalement retrouvé mentionné dans des livres et des publications importantes, comme 100 European Horror Films, The Eyeball Compendium ou encore Jonathan Rigby’s Euro Gothic.

On peut dire qu’il a pratiquement été réimporté de l’étranger vers l’Allemagne. Je suis extrêmement reconnaissant au label Bildstörung de ressortir le film en Blu-ray, dans une copie restaurée à partir d’un scan 2K du négatif 35mm original.

 

Après Laurin, votre carrière oblique vers le petit écran : vous travaillerez alors pour la télévision allemande, et jamais plus pour le cinéma si je ne me trompe pas : Comment expliquez-vous cela ? Producteurs frileux ? Malchance ? Choix personnels ? Tout cela nous semble très injuste en tout cas…

Bien qu’ayant obtenu le Prix du Film Bavarois, je n’ai plus trouvé de poste de réalisateur en Allemagne pendant six ans. Finalement, un rédacteur de la chaîne TV allemande ZDF m’a découvert et m’a confié un projet de téléfilm en plusieurs épisodes, qui a été tourné en Pologne : la comédie / fantasy / conte de fées Stella Stellaris. C’est à ce moment-là que les animations digitales ont envahi le marché, et Stella Stellaris en comporte beaucoup. C’était une excellente carte de visite, car le résultat à l’écran m’a fait découvrir aux yeux des Américains de Showtime, et la coproduction germano-canadienne LEXX – The Dark Zone a vu le jour. Ce fut une belle occasion de travailler avec le légendaire Malcolm McDowell. J’aurais peut-être dû en profiter pour m’établir au Canada ou bien aux Etats-Unis, mais je suis retourné en Allemagne. J’ai pu continuer à tourner pour la télévision, j’ai également réalisé trois films TV dans le genre horreur et thriller avec un certain succès. Pourtant, je n’ai jamais réussi à monter un autre projet cinéma après Laurin.

Toutes les idées que j’ai proposées ont été refusées, peu importe le sujet ou le genre traité. Surtout un projet qui me tient particulièrement à cœur, ce qui me chagrine beaucoup : The Pink Triangle Jew. C’est une histoire d’amour à l’issue fatale, entre un commandant de camp de concentration et un prisonnier juif homosexuel mineur.

Dans certains cas, je n’ai trouvé aucun soutien de la part de producteurs. Quand il y en a un qui s’intéresse malgré tout, il doit faire face à tant d’obstacles en Allemagne qu’il abandonne d’emblée, ou qu’il lâche l’affaire en cours de route.

 

J’ai cru voir que vous aviez connu des problèmes de censure concernant un épisode de la série policière Tatort, que vous avez réalisé ? Qu’en est-il exactement ?

Effectivement. Dans l’épisode Rache-Engel (« l’ange de la vengeance »), Nikolai Kinski surprend son père Alexandre Held et sa demi-sœur Annett Renneberg pendant l’acte sexuel. La scène fait penser à une sorte de viol du père aveuglé par la haine qu’il éprouve pour son fils, pétrifié. Le fils sépare violemment le couple, mais son paternel entièrement nu se défend et manque de noyer son fils dans une piscine. Un jour avant la diffusion, un énorme article est paru en première page du Bild Zeitung (une sorte de Paris-Match de l’info), paré de photos de tournage avec le gros titre suivant : Un Tatort peut-il atteindre un tel niveau de saleté ? Des violentes scènes de sexe aux heures de grande écoute.

Il y a eu une forte agitation au sein de la chaîne car un politicien, Alois Glück, qui lisait le Bild au petit-déjeuner, s’est mêlé de l’affaire. Il a exigé que la séquence soit retirée avant la diffusion, et si la chaîne n’accédait pas à sa requête, il ferait en sorte d’interdire la diffusion de l’épisode dans sa totalité.

Le dirigeant de la Saarländische Rundfunk ordonna immédiatement de censurer la séquence. Le Bild s’en réjouit fortement, et deux jours plus tard, un autre article malveillant sur le sujet paraissait, encore avec les mêmes photos et, en guise de gros titre : ARD censure Sex-Tatort, finalement bien trop sale pour les producteurs. Après cela, je n’ai plus jamais été engagé pour réaliser un nouveau Tatort.

 

 

sigl1

 

Pouvez-vous nous parlez du diptyque School’s Out (1999 et 2001), slashers très sympas réalisés pour la télévision allemande : s’agissait-il de marcher dans les traces de la saga Scream, qui avait remis le genre au goût du jour ?

Oui, c’est la chaîne de télévision RTL qui a commandé une variante allemande de Scream, laquelle devait relativement s’inspirer de l’original américain concernant la trame et le développement de l’intrigue. La fameuse scène d’introduction avec Drew Barrymore est ainsi reprise dans notre « version », avec quelques modifications bien sûr. Le scénario est l’œuvre de l’écrivain à succès allemand de romans Fantasy, Kai Meyer. C’est aussi grâce à lui que j’ai été choisi pour la réalisation de l’adaptation.

À ce stade-là, j’avais déjà tenté pendant plusieurs années de monter un nouveau projet pour le cinéma : en vain, je ne trouvais aucun investisseur. Même les fonds de soutien destinés au cinéma m’ont été refusés. Le résultat est que Laurin reste mon unique film pour le grand écran jusqu’à aujourd’hui. J’essaye quotidiennement d’y remédier. Je me réjouis tout de même de pouvoir développer mon goût pour l’obscur, l’insondable et l’étrange dans des productions TV comme School’s Out.

Ainsi, j’ai tout naturellement alimenté le film de mon penchant tout personnel pour les atmosphères gothiques, qui se traduira par mon choix de lieux de tournage bien lugubres. Le château qui fait office d’école dans le premier film, et plus particulièrement les châteaux et les forteresses situés en Bretagne dans le deuxième film visent à ce que ces deux slashers allemands se démarquent sensiblement de leur homologue américain Scream.

 

Un autre titre de votre filmographie a attiré notre attention : The Village (2010) alias Epzibah – Sie holt dich im Schlaf Un pur (télé)film d’horreur non ? Le genre vous plaît-il à ce point ?

Là aussi, j’ai été très chanceux de pouvoir profiter de mon expérience dans le genre du thriller et de l’horreur, car c’est ce qui a amené la chaîne Pro7 à me confier la réalisation du scénario de David Tully (le Djinn de Tobe Hooper entre autres). J’ai aussi pu convaincre les responsables que l’on tourne en anglais, avec un casting majoritairement britannique, et que les lieux de tournage soient au diapason.

Nous nous sommes rapidement mis d’accord pour tourner à Prague et aux alentours, que je connaissais bien car j’y avais déjà tourné trois épisodes de la série horrifique Ghosthunter John Sinclair onze ans auparavant. Nous avions pu réunir un casting anglais prestigieux, par exemple une jeune Eleanor Tomlinson (tête d’affiche de Poldark, Jack le Chasseur de Géants de Bryan Singer), âgée de 17 ans à l’époque, Finn Atkins (Eden Lake), David Bamber (Hitler dans Valkyrie) et le légendaire Murray Melvin (Les Diables de Ken Russell, Barry Lyndon de Kubrick). Malheureusement, cette œuvre reste inédite. Exception faite d’une édition australienne mais en version censurée et coupée. On dirait que les distributeurs internationaux pour la Pro7 ne s’y intéressent plus du tout. Ce qui est quand même curieux, car nous avions justement tourné en anglais et avec une distribution de renom dans le but de s’ouvrir au marché international. Nous avions même la mission de tourner une autre version, plus explicite, dans ce but précis.

 

Vous êtes aussi écrivain depuis peu… Comment est née l’idée de votre roman Wurdilak ?

Le roman Wurdilak existait déjà sous forme de script, je l’ai novélisé après avoir recherché sans succès des financements et des producteurs pour en faire un film. Je me suis alors essayé à la littérature de fiction, dans l’espoir de ne pas avoir écrit Wurdilak pour rien. Malgré tout, je n’ai pas abandonné le projet de film, et j’ai même déjà pu réunir une distribution de gens intéressés : Malcolm McDowell m’a confirmé sa volonté d’assurer l’un des rôles principaux, mais aussi l’ex-femme de Prince, Mayte Garcia. De même, David Bamber et Murray Melvin seraient à nouveau de la partie.

 

 

sigl2

 

Quels sont vos projets actuellement ? Dans votre fiche Imdb, deux projets nous font saliver en tout cas, Jack the Ripper : Reality and Myth (un téléfilm a priori) et A Study in Red Trilogy (une mini-série), deux titres annoncés en préproduction… Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

C’est le producteur américain Mario Domina qui m’a proposé le projet des deux Jack the Ripper. Il organise un financement en ce moment. Les projets qui me tiennent particulièrement à cœur proviennent pour la grande majorité de mon imagination et de ma propre plume.

Parmi ceux-ci, les deux thrillers The Blind Room et Golgotha, et comme dit plus haut, mon mélodrame choc The Pink Triangle Jew. Je peux aussi mentionner un autre projet, The Mandylion (précédemment nommé The Spider), que j’ai écrit de concert avec l’anglais Leo Gough. Pour la distribution, j’ai pu convaincre Malcolm McDowell et le petit fils de Marlon Brando – Michael -, ainsi qu’Howard Shore, trois fois lauréat aux Oscars. Les premières ébauches du script datent d’il y a 27 ans maintenant : il est grand temps que ça se concrétise !

 

Entretien effectué en janvier 2018 par David DIDELOT – Traduction : Patrick LANG. Merci encore Patrick, et merci aussi à Robert SIGL pour sa gentillesse et sa disponibilité !

 

Tags:  

3 comments to Entretien avec Robert Sigl

  • Didier Lefèvre  says:

    Une vraie découverte que l’œuvre de Robert Sigl. Bravo les gars !

  • Patrick Lang  says:

    De rien messieurs. C’est un plaisir de rétablir un tant soit peu ces injustices.
    Merci à vous.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>