Laurin

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L’Allemagne : ses châteaux romantiques, son Oktoberfest bien bourrine, ses écolos très chiants, son thrash metal sans complexe, sa maman Merkel qui nous les brise… et ses dingos de Jörg Buttgereit, Olaf Ittenbach ou Andreas Schnaas. On en oublierait presque les mythiques ancêtres à la Murnau, à la Fritz Lang ou à la Paul Leni. Ouais, une autre tradition quoi… Au milieu, et largement sous-estimé, le méconnu Robert Sigl. Méconnu ? Inconnu au bataillon même, pas du genre non plus à scandaliser bobonne (quoique…) et à faire le buzz pour pas cher : le gars ne fait ni dans l’ultragore résolument fauché ni dans l’outrance gratuitement cradoque, étranger à la tradition teutonne de la dégueulasserie filmique. Non, Robert Sigl n’est pas de ce bois-là, totalement tourné vers un fantastique plus « classique », une horreur plus traditionnelle : la télévision allemande saura d’ailleurs exploiter le talent du bonhomme, puisqu’après son premier forfait, Laurin (distribué en 1989), Sigl enquillera séries et téléfilms taillés dans des genres aussi balisés que la série policière (Tatort), le slasher de goût (le diptyque School’s Out en 1999 et 2001), ou le cinoche horrifique d’inspiration plus gothique (Hepzibah – Sie holt dich im Schlaf, en 2010). Notons encore qu’à l’heure où nous écrivons, Robert Sigl est annoncé à la réalisation d’un Jack the Ripper : Reality and Myth (en préproduction signale la fiche Imdb du bonhomme) : autant dire qu’on ronge son frein et qu’on bave du sang en attendant de (re)fouler le pavé londonien…

 

 

 

Bref, un mec qui mériterait un peu plus de visibilité (mais l’Allemagne ne fait pas triper le bisseux la plupart du temps), self made man absolu puisqu’après des études de cinoche à Munich et quelques courts métrages remarqués, Sigl parvenait à faire financer son premier long : Laurin donc, dont la genèse remonte à 1987 (Robert Sigl a alors 25 ans) et dont il imagina le script avant d’aller tourner la chose en Hongrie et profiter d’un casting du cru… pour un budget qu’on devine dérisoire. Mal distribué, passé sous les radars de la bisserie militante et de la fantasticophilie plus sage, – malgré deux ou trois passages en festival -, Laurin tomba logiquement aux oubliettes de l’Histoire, jusqu’à ce que l’éditeur allemand Bildstörung sortît le machin en Blu-ray… en décembre 2017. Tout vient à point à qui sait attendre, et qu’il était sage d’attendre en l’espèce : mazette, quelle édition, laquelle fait oublier le DVD sorti en 2001 chez nos amis allemands d’EMS… Un écrin royal pour tout dire (eh oui les aminches, il n’y a pas qu’Arrow Video ou 88 Films dans la galaxie des films rares et des classiques du cinéma bis), car Bildstörung a mis les petits plats dans les grands pour rendre justice au film de Sigl : un bel objet d’abord, proposant les versions allemande et anglaise du film (avec sous-titrage français notamment : merci Patrick !), augmentées d’une flopée de modules sur un deuxième disque (interviews en cascade, commentaires de Sigl lui-même, son plus ancien court métrage Der Weihnachtsbaum…), et d’un beau livret illustré, avec interview substantielle du réalisateur lui-même. OK, tout cela est proposé dans la langue de Goethe, mais bon, z’aviez qu’à suivre en cours d’allemand au lieu de bavarder au fond de la classe. Quel taf en un mot, à la mesure d’un film à (re)découvrir prestissimo : l’injustice du destin était scandaleuse pour le coup, qui méritait bien une réparation en règle…

 

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Car attention, Laurin n’est pas de ces plats qu’on oublie sitôt bouffés. Le souvenir de la chose courra longtemps dans les caboches, film truffé d’excitantes références et fort d’un scénario sacrément incitatif. Nous sommes donc en 1901, dans un petit village côtier d’Allemagne. Laurin est une enfant solitaire qui perd sa mère dès l’entame du film, morte dans d’étranges circonstances. Marin de métier, son père est souvent absent du logis de surcroît. Bref, c’est pas exactement la joie au pays de Laurin, d’autant qu’au village, un gamin est nuitamment assassiné… Laurin souffre d’ailleurs d’hallucinations bien flippantes, dans lesquelles elle a vu disparaître le gosse…  Au même moment, le fils du pasteur Van Rees devient l’instituteur du village, étrange bonhomme à l’âme torturée. Quand Stefan, le petit copain de Laurin, disparaît à son tour, la fillette se  met alors en chasse pour démasquer le tueur d’enfançons… Oui, difficile de « penser printemps » avec un pitch pareil, d’autant que Sigl pousse les potards à fond question mélancolie et sinistrose, comme s’il réveillait dès le prologue les sublimes fantômes d’un Nosferatu Herzogien : élégance classieuse et classique d’une BO solennelle, illustrant l’amplitude et l’ampleur presque divine d’un décor naturel grandiose. Le film s’annoncerait quasiment wagnérien en ces primes images, comme si le réalisateur payait son tribut à Herzog et à son magnifique Nosferatu… mais en accentuant encore la tristesse infinie d’une ambiance mortifère : voir ces plans superbes du cimetière local et rustique balayé par la bise, puis de cette gamine se recueillant sur la tombe de la défunte mère, au son d’une musique toute religieuse. Quelle beauté en un mot, quelle direction artistique, et ce dans les moindres décors, dans les moindres intérieurs. Il est de ces plans quasiment picturaux (la veillée autour de la mère décédée), tout en clair-obscur et en savante composition, qui pourraient évoquer les toiles d’un Georges de la Tour parfois, et qui inscrivent le film dans une tradition typiquement artistique et complètement esthétique – voire esthétisante.  On comprend dès lors que le film, au rythme languide, prenne son temps et nous laisse apprécier la maestria technique de l’ensemble. Que ça fait du bien parfois…

 

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Exercice de style certes, mais drame familial également, lequel prend les atours d’un conte fantastique et rural excessivement sinistre, shooté du point de vue d’une enfant donc (excellente Dora Szinetar) : de ces contes cruels à la nature pierreuse et venteuse, aux décors hiératiques qui recèlent d’effroyables secrets et soulignent la déréliction des êtres innocents – sans père ni mère. Car dans Laurin, c’est la Faucheuse qui domine et meurtrit les âmes candides. Et ce n’est pas un hasard si le spectre de l’ogre (ce tueur d’enfants) sourd d’un récit très chargé symboliquement : le pont qui permet d’accéder au village (point de passage entre le monde rationnel et l’univers plus inquiétant du conte), et puis ces ruines glaciales d’un castel mystérieux au-dessus du village, effrayant repère du monstre des lieux… Symbolisme oui, sous-texte du conte de fées bien sûr, et fétichisme à tous les étages, comme le montrent ces gros plans sur quelque objet signifiant : la poupée pour Van Rees, la robe de la défunte mère et le médaillon pour Laurin…  Le film carbure alors aux motifs bien digérés du giallo, fort de personnages duplices et névrosés, complètement aliénés à leurs traumas passés et à leurs obsessions érotiques bien malsaines (les enfants)… Fatalement, le contexte tout religieux de cette Allemagne ultra protestante par devant, mais bouffée par le vice dans ses tréfonds (au point de sacrifier sa progéniture) rappellera le Fulci de La Longue Nuit de l’Exorcisme, giallo rural par excellence qui marchait déjà dans ce drôle de sillon… Et puis que dire de la photo en certaines séquences, supranaturelle et imitant clairement les codes esthétiques d’un Dario Argento ou d’un Mario Bava, notamment quand Laurin bascule dans le monde hallucinatoire de ses visions : comme dans Suspiria, le décor rougeoie, verdoie ou bleuit, et comme dans Phenomena, la nuit prend une dimension fantastique sublime, et lumineuse paradoxalement… D’ailleurs,  le dernier quart d’heure sacrifie complètement à la tradition du genre, puisque la gamine pénètre dans l’antre de l’assassin, avant d’être poursuivie par le dingo dans une forêt toute cinégénique. Phenomena on vous disait…

 

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En un mot, quelle découverte, et quel beau film que ce Laurin, de ceux qui font aimer le cinéma fantastique le plus raffiné et le plus sincère, maîtrisé de bout en bout techniquement parlant. Pour un premier essai, c’est presqu’un miracle, et bouder une telle bobine serait presqu’un péché finalement. Question : pourquoi Robert Sigl n’a-t-il plus tourné pour le cinéma après Laurin ? Les voix de la production sont définitivement impénétrables, tout autant qu’injustes…

 

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  • Réalisation: Robert Sigl
  • Scénario: Robert Sigl, Ádám Rozgonyi
  • Production: Andreas Bareiß, Bernie Stampfer
  • Pays: Allemagne
  • Acteurs: Dóra Szinetár, Brigitte Karner, Karoly Eperjes, Hedi Temessy
  • Année: 1989

4 comments to Laurin

  • Lang Patrick  says:

    Tu as tout dit. Merci! Le film renait de ses cendres grâce aux gens comme vous.

  • David Didelot  says:

    Merci à toi Patrick ! Et si ça peut mettte un peu la lumière sur le film, ben tant mieux alors.

  • Roggy  says:

    Merci pour la découverte de ce film qui semble très intéressant par son ambiance et sa mise en image. Même l’affiche est réussie et donne le ton.

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