Le Fils du Pendu

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Et Artus de continuer sa descente dans le gouffre aux films tombés dans le domaine public ! Et cette fois, c’est le noirâtre Moonrise, alias Le Fils du Pendu, que remonte l’ours du bis, ici comparse d’un jeune homme meurtrier et tourmenté par le triste sort de son paternel…

 

 

 

La vie en noir, voilà ce que nous propose Artus avec la sortie de Moonrise dans sa collection Les Classiques, certes un peu pensée comme un amuse-gueule avant l’arrivée des très attendus Flagellations, Mortelles Confessions et L’Enfer des Zombies, mais un bel amas de métrages, pour certains oubliés. Ce n’était bien évidemment pas le cas du Carnaval des Âmes, mais ça l’est sans aucun doute pour Le Fils du Pendu, que Frank Borzage (L’Adieu aux Armes, L’Heure Suprême) réalise en 1948 sur base d’un roman de Theodore Strauss. Et avec la ferme intention de donner dans le drame criminel en se penchant sur le triste sort de Daniel (Dane Clark), jeune marmot malmené par les siens parce que son père fut pendu après avoir assassiné un médecin. Roué de coups, moqué, obligé de subir les pires humiliations, Danny grandit auprès d’une tante à laquelle il parle peu et sans véritables amis, avec l’espoir secret de pouvoir épouser Gilly (Gail Russel), la demoiselle la plus en vue de cette région marécageuse. Mais les jolies hirondelles partent rarement faire leur nid auprès des vilains petits canards, et désormais devenu un jeune homme, Danny observe l’amour de sa vie s’envoler en direction de Jerry, aigle le plus populaire du bayou. Et accessoirement le fils du banquier local et pire ennemi de Danny, qu’il harcelait et harcèle toujours… Alors que le fils du pendu tente de faire prendre raison à un Jerry aviné, et se comportant dès lors comme un goujat avec Gilly, une bagarre éclate à l’abri des regards indiscrets, lors de laquelle un Daniel enragé fracasse le crâne de son rival en amour avec une pierre… La fin des sarcasmes et railleries que notre héros n’avait que trop endurés ? Le début de problèmes largement plus graves, surtout…

 

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Borzage serait-il un sadique se riant des malheurs de son pauvre protagoniste principal, s’alliant à un destin de plus en plus taquin pour s’acharner sur un jeune gars touché par une lourde malédiction ? On peut se le demander une fois assis devant ce film de loup-garou sans poils ni crocs, dans lequel un déprimé auquel la chance a définitivement tourné le dos se sent damné, non pas par la marque du pentagramme, mais par celle d’une corde que son père se vit offrir comme ultime collier. Non, ça ne rigole pas, peut-être encore moins que lors d’un sketch d’Omar et Fred, et si vous cherchez votre petit spleen de fin de semaine, c’est ici et pas ailleurs que vous le trouverez. Bien sûr, histoire de ne pas être accusé d’avoir causé une vague de suicides et de veines tranchées dans les salles obscures, Borzage se fend d’un final nettement moins sombre que celui qu’on était en droit d’imaginer. Mais rien n’y fait : ces quelques lueurs d’espoirs, ces rares éclaircies et ces beaux discours censés redonner foi et courage ne parviennent pas à faire souffler ces nuages gris constamment au-dessus de la caboche de Danny. Et comme si un père pendu, une mère décédée lorsqu’il n’était qu’un mouflet avec encore un peu de lait au coin de la bouche, et un crime sur la conscience ne suffisaient pas, voilà que le pauvre ne peut guère profiter de son amour, presqu’impossible. Car oui, Gilly a le béguin pour sa cafardeuse carcasse, mais la dame étant la promise de celui qui repose désormais dans la grenouillère avec une bouche d’aération dans le crâne, mieux vaut ne pas trop souligner leur relation naissante, possible indice permettant de remonter jusqu’à Danny… Bref, ça ne va pas fort, et la pression d’une police traquant bien évidemment le coupable n’est pas faite pour rassurer Daniel, pas loin de plonger dans la folie la plus totale.

 

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A histoire sombre, décors sombres, et c’est tout naturellement dans de superbes marais, reconstitués en studio, que se déroule cette affaire criminelle pleine de cœur (brisé). Boue dégueulasse remplissant les bottes des personnages, arbres tenant à l’écart toute luminosité, feuillages descendant telles des ombres menaçantes… On en revient un peu à l’univers gothique de la Universal, et on ne serait guère surpris de croiser une momie ou un homme au long museau dans ces glauques paysages. Borzage ne voulait certes pas faire un film d’épouvante, n’empêche que tout y est, et il paraît évident que l’expressionisme le plus lugubre fit partie de ses influences et le motiva à se fendre de séquences marquantes. Comme la pendaison du père, précédant une entrée dans la chambre d’un Daniel encore marmot, alors que l’une de ses peluches semble également suspendue dans le vide, chancelante, son ombre virevoltant dans la pièce. Ou encore cette petite ballade paranoïaque à la fête foraine, se finissant sur un tour en grande roue particulièrement oppressant, le shérif du comté ne cessant de se retourner pour fixer celui qu’il soupçonne de plus en plus sérieusement. Borzage assure, donc, et peut en prime compter sur un scénario efficace et des acteurs parfaits. Surtout le premier rôle Dane Clark, qui semble véritablement porter toute la misère du monde sur ses épaules, baissées pour mieux avoir les bras ballants, mais n’oublions pas Allyn Joslin (le Titanic des fifties), excellent en enquêteur au grand cœur, presque philosophe à ses heures. Une belle galerie de bonhommes, donc, auquel on ajoutera un ami ermite de Daniel vivant avec ses chiens ou un vieux sourd apportant une touche humoristique, bienvenue pour détendre un brin une atmosphère branchée purée de pois. Le constat est donc positif, et si l’on imagine que les peines d’un redneck aux yeux de canidé abandonné auront du mal à se trouver une place de parking chez Artus – les gros camions bis que sont leurs gothiques ritals ou leur gore espagnol ne laissant que peu de place pour les délices plus sensibles comme Le Fils du Pendu -, on ne peut cependant que vous invitez à donner sa chance à ce joli petit thriller, l’une des belles surprises de cette fin d’année.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Frank Borzage
  • Scénario: Charles F. Haas
  • Production: Charles F. Haas
  • Titres: Moonrise
  • Pays: USA
  • Acteurs: Dane Clark, Gail Russel, Allyn Joslin, Rex Ingram
  • Année: 1948
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2 comments to Le Fils du Pendu

  • Roggy  says:

    Je ne connaissais pas mais apparemment c’est une belle découverte. Merci Rigs 🙂

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