Estigma

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Il y a peu, nous causions de José Ramon Larraz et de cette petite cochonnade qu’était Black Candles. Produit et réalisé dans les mêmes eaux (copyright 1980), Estigma – ou Stigma – sortit aussi en 1982 chez nos amis espagnols, au point que les deux films sont souvent décrétés jumeaux, comme déboulant du même ventre : celui du satanisme basique et de l’érotisme putassier… Il n’en est rien cependant, car Estigma sifflerait plutôt la fin de la récré – drame familial beaucoup plus sérieux, aux antipodes des joyeusetés lascives de Black Candles. Si l’on voulait d’ailleurs résumer, on dirait qu’à l’impudeur visuelle d’un Black Candles répond la sobriété classe d’un Estigma. Manière aussi de montrer que Larraz sut varier les plaisirs et les ambiances dans sa filmographie,plus qu’on ne le dit généralement.

 

 

 

Production italo-espagnole tourné à Barcelone – et ce avant que Larraz ne retrouve les terres anglaises, ses pénates de cœur -, Estigma relève d’un petit miracle de financement, film majoritairement produit par un riche donateur italien… désireux d’investir dans le cinoche pour payer ses impôts ! Il est de ces opportunités, et de ces genèses… D’où une fiche technique largement italienne, ainsi qu’un casting très rital dans le style, avec l’excellent Massimo Serato par exemple ou, en tête de gondole, l’éternellement juvénile Christian Borromeo, héros de quelques bonnes bisseries à la même période : les rape and revenge La Maison au Fond du Parc et Le porno Shop della settima Strada, et puis Ténèbres un peu plus tard…  L’apparente fragilité du blondinet (et son côté presque féminin) sied parfaitement au rôle qui lui est ici dévolu : dans Estigma, il est donc Sebastian, adolescent borderline qui vient de perdre son père dans un accident, et dont la mère est plus occupée à collectionner les amants qu’à s’occuper de son fiston (envoûtante Helga Liné… On comprend les amants !). Triste et flippant tout ça, d’autant que Sebastian semble posséder d’étranges pouvoirs : les gens qui emmerdent le jeune homme passent assez vite de vie à trépas, car l’ado rebelle peut déclencher à distance accidents mortels et chutes fatales… Il a peut-être regardé Carrie en même temps, ou même Furie… N’empêche, sa vie est un enfer, le garçon souffrant de cette malédiction plus qu’il n’en jouit réellement. Angie – la jolie copine du frère – décide alors d’aider le jeune homme, mais elle n’a pas conscience du danger qui rôde autour de Sebastian, malgré les mises en garde de son amie Olga. Les recherches d’Angie et du garçon les mèneront jusqu’à un passé lointain et à une sombre demeure, quand Sebastian s’appelait encore Michael, et quand il commettait le crime des crimes…

 

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Bref, on n’est pas là pour rire dans Estigma. Bien sûr, feu Alexandra Bastedo (ladite Angie) réchauffera les cœurs et réjouira les âmes, superbe actrice à la blondeur impeccable et plus-value essentielle du film : on se souviendra longtemps de sa Mircalla Karstein dans une géniale Mariée sanglante (1972), ou de son joli minois dans The Ghoul (Freddie Francis, 1974). Mais ne comptez pas trop voir la donzelle à poil ici (deux ou trois plans topless et c’est tout), car Estigma ne mange guère de ce pain-là. Ici, Larraz recollerait plutôt à l’essence de son cinoche, celle de personnages sur la brèche et psychologiquement instables. Le film prend en effet les atours du pur drame familial, brutal et radical dans ses enjeux, puisque l’adolescent fait un complexe d’Œdipe carabiné, amoureux de sa maman au point d’enregistrer les ébats amoureux de la dame sur bandes magnétiques, ce qui décuple évidemment sa jalousie… Une aura malsaine et typiquement latine affleure donc dans Estigma, sans que Larraz ne s’abîme dans la complaisance cependant, car ce qui l’intéresse avant tout c’est bien ce problem child de base, dont il explore minutieusement la psyché trouble. L’ambiance est donc lourde, l’atmosphère crépusculaire, charriant les effluves du désir incestueux, du parricide et du fratricide, du deuil insondable et des souffrances (para)psychologiques incurables. Le réalisateur prend donc son temps, qui se fout de l’effet-choc ou de la séquence purement cul. Là n’est pas le propos d’Estigma : tempo lentissimo si l’on peut dire, et film très dialogué en certaines séquences, trop explicatif peut-être, et presque théâtral dans sa mise en scène. Tant pis, car tout est dans la musique ici (tour à tour austère et angoissante), tout est dans une photographie très sombre et un filmage discret.  Point n’est besoin d’en faire des masses ou d’en montrer des tonnes dans Estigma : un simple mouvement de caméra suffit à faire comprendre le passage d’un niveau de conscience à un autre, et la rupture toute surnaturelle entre réalité et visions hallucinatoires…

 

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Bien sûr, le réalisateur mobilise tout de même quelques motifs typiquement fantastiques ou horrifiques : le saignement à la lèvre comme stigmate du pouvoir de Sebastian  (où l’on voit que Stranger Things n’a strictement rien inventé, mais ça on le savait déjà), et puis cette dernière demi-heure sacrifiée toute entière au motif de la métempsychose et de la réincarnation. A cet instant, le film prend un virage légèrement inattendu, jusqu’à cette mystérieuse demeure qu’a vue Sebastian au cours d’une séance d’hypnose régressive : le fantastique se fait alors plus traditionnel, exploitant le motif de la maison maudite qui fut le théâtre passé d’un crime sordide… et qui en a conservé la mémoire. Oui, il flotte comme un léger parfum des Frissons de l’Angoisse dans cette exploration anxiogène de lieux abandonnés et maudits… Jusqu’à ce flashback en costumes, où Sebastian se prénommait Michael, couchait avec sa sœur, et tuait toute la sainte famille à coup de hachette : mention spéciale à cette séquence hyper esthétisée de la sœurette assassinée, qui, en quelques plans, mêle sadisme outrancier, érotisme morbide et passion dévorante. Une scène tellement belle qu’elle fait largement la nique au plus beau des gialloS… Voilà, c’est dit ! Comme il est dit qu’Estigma mérite amplement d’être (re)découvert, film oublié aujourd’hui… à tort. Une œuvre toute en nuances donc, troublante et hypnotique, dont l’épilogue laissera d’ailleurs un goût amer en bouche… Et si nos éditeurs s’intéressaient un jour à José Ramon Larraz ?

David Didelot

 

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  • Réalisation: José Ramón Larraz
  • Scénario: José Ramón Larraz, Sergio Pastore
  • Production: Antonio Francés, Francisco F. Prida
  • Titres: Stigma
  • Pays: Espagne, Italie
  • Acteurs: Christian Borromeo, Helga Liné, Alexandra Bastedo, Craig Hill
  • Année: 1980

 

 

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