L’Echappée Sauvage

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On avait déjà parcouru le Vietnam avec les carlingues customisées du joli Les Machines du Diable de Jack Starrett, et cette ballade explosive nous fut d’ailleurs des plus agréables. Du coup, pourquoi ne pas remonter à l’arrière des bécanes du grand ennemi de Rambo pour un nouveau tour de piste ? Mais surprise, avec L’Echappée Sauvage, Starrett faisait ses premiers pas derrière le moniteur en délaissant le cambouis pour mieux se doucher à l’eau de rose.

 

 

Si l’on vous dit Jack « Starrett », vous répondrez sans doute « Harley Davidson, grosses barbes qui puent la soupe à l’oignon, tirs de carabines et explosions de cabanons ! ». Et vous n’aurez pas vraiment tort puisque notre homme, principalement connu pour avoir menacé Stallone avec sa matraque, est généralement commémoré pour son apport au cinéma d’action grindhouse. D’ailleurs, avec son premier méfait, Run, Angel, Run (1969), chez nous titré L’Echappée Sauvage, on pensait être en plein dedans. Faut dire qu’avec son histoire de Hells Angels désirant rattraper Angel (William Smith), un ancien de leur bande qui les trahit en racontant leurs méthodes à un journaliste pour recevoir 10 000 dollars, on s’imagine immédiatement que cette expédition punitive va largement sentir la poudre, le sang et l’huile de moteur. C’est d’ailleurs le cas, techniquement, puisque l’on aura droit à quelques cascades à deux roues, à une baston dans un bar et à quelques courses faisant voler la poussière comme un circle-pit à un concert de Cannibal Corpse. Mais voilà, si ça renifle toujours le carburant bon marché et qu’on a toujours la sensation de tenir entre les mains un vieux guidon poussiéreux, le propos de Starrett ne semble pas porté sur la violence ou des aspects divertissants.

 

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Au contraire, pour son premier road trip, le Jack joue plutôt les cœurs tendres, garant fréquemment sur le bas-côté ses bientôt habituelles poussées de virilité pour mieux scruter l’idylle quasiment impossible entre Angel et la prostituée Laurie (Valerie Starrett, épouse de vous-savez-qui). En somme, notre réalisateur balance par la fenêtre ses disques d’Hawkwind et Kyuss et se met à chanter l’amour sur du Natasha St. Pierre, même si nous sommes bien évidemment à des kilomètres des câlins échappés d’un film de Meg Ryan. D’ailleurs, William Smith n’est pas tout à fait un prince charmant à l’armure étincelante : crasseux, fier de sa petite personne et brutal, il ne daigne même pas remercier une Laurie si accrochée à lui qu’elle utilise le peu de flouze dont elle dispose pour le sortir de taule. Peu reconnaissant, il semble prêt à l’offrir à un pervers pour une poignée de dollars, quand il ne la critique pas pour un rien ou s’apprête à lui coller une danse. Difficile dès lors pour ces deux fuyards de vivre en tête à tête, dans une vieille bicoque abandonnée qu’ils font leur pour une parodie de vie de famille. Elle ne sait pas faire à manger et fait une piètre fée du logis, lui n’est pas franchement le modèle masculin auquel toutes les femmes rêvent d’offrir de petits cadeaux. La situation pourrait-elle s’arranger ? Oui puisqu’Angel découvre peu à peu les vertus d’une vie simple en compagnie de Dan (Dan Kemp, plus tard dans Cry Blood, Apache), éleveur de moutons et mentor arrivé sur le tard, disposant pour sa part de sa petite vie de tribu tranquille. Un modèle à suivre pour un Angel décidé à devenir un honnête homme, et du coup en décalage avec une Laurie regrettant peu à peu sa vie sur les trottoirs, certes plus dangereuse, mais aussi plus adaptée à ses envies d’aventures… Le moto-boulot-dodo, ce n’est pas trop leur came, et c’est sans doute le fait qu’ils reviennent de loin, d’un monde dur où il faut s’équiper d’une carapace de roche pour ne pas se faire marcher dessus, qui rend leurs élans de tendresses plus touchants…

 

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Alors que l’on partait pour s’emmerder un peu, car nous nous attendions bien évidemment à un pur film de bikers où ça se fout sur la gueule à coups de chaînes de vélo, on se prend au jeu sensible de Starrett. Tant et si bien que l’on en vient à redouter le moment où les anciens amis et nouveaux ennemis d’Angel finiront par le retrouver. Et lorsque cela arrive, la violence n’en est que plus forte, car devenant un coup de tonnerre fendant un silence heureux, les viols ici montrés (très brièvement, de manière intelligente) faisant d’autant plus mal que l’on s’est attaché aux personnages. Et lorsque ce n’est pas encore le cas, comme avec cette blondinette pleine de rêves, Starrett a la bonne idée de la montrer parlant de ses nombreux projets à quatre bêtes humaines, ricanant sous leur moustaches à l’idée de ce qu’ils vont lui faire d’ici une poignée de secondes… Une musaraigne dans les griffes de tigres… Et un résultat qui ne se fait pas attendre chez un spectateur que le bon Jack endormit durant plus d’une heure et réveille d’un impitoyable vrombissement. Alors non, ça ne fusille pas comme à la fin de Course contre l’Enfer, et on ne parle pas des nombreuses déflagrations de The Losers, Run, Angel, Run se retrouvant dans la catégorie fourre-tout de l’exploitation bâtarde. Comprendre que les saveurs sont variées, sentant la barbe à papa lorsque nos Angel et Laurie se font des mamours sous la couette sans avoir à sortir le porte-monnaie, et que ça commence à goûter l’acide lorsque les Hells Angels descendent de leurs bécanes pour mettre le dawa. Enfin, les fanas de Starrett espérant surtout de lui qu’il délivre quelques clichés dignes d’un calendrier de Yamaha seront aussi satisfaits puisqu’il n’hésite pas à iconiser ces chevaux mécaniques en début de bobine.

 

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Question qualité de l’édition, autant le dire d’emblée, la qualité de The Losers ne se retrouve pas franchement ici. On tape dans le 4/3 un peu cracra sur les bords et certains risquent fort de gueuler après l’éditeur aux écailles qu’est Crocofilms. En même temps, vu que L’Echappée Sauvage se déroule en bonne partie dans la poussière, on ne peut pas dire que le rendu un peu vieillot de l’image porte préjudice à la péloche, d’autant que cela amplifie encore les contours grindhouse de l’ensemble. Certains réalisateurs de notre époque tentent d’ailleurs de retrouver cette patine si particulière sans jamais s’en approcher, et en cela Run, Angel, Run est un rappel sincère de ce que donnait le cinéma libre de l’époque, où étaient permis toutes les expérimentations (l’écran coupé en trois ou quatre). Et ce même si, de manière surprenante, Starrett semble rembaler les bienfaits d’une vie sur les routes, et donc du modèle live free, pour vanter les mérites d’un nid clairement établi. Etonnant tant on imaginerait plutôt ce genre de discours en fin de carrière plutôt que sur la ligne de départ !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jack Starrett
  • Scénario : Jerome Wish, V.A. Furlong
  • Producteur: Joe Solomon
  • Titre: Run, Angel Run
  • Pays: USA
  • Acteurs: William Smith, Valerie Starrett, Dan Kemp, Gene Shane
  • Année: 1969

 

 

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