The Shunned House

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A force de pleurer après la disparition du cinéma bis rital tel qu’on l’a connu dans les années 70 et 80, nos larmes en viennent à nous obstruer la vue et nous empêcher de voir que, dans l’ombre des Grands Anciens, quelques jeunes artisans se mettent aux fourneaux pour ramener le septième art transalpin sur de bons rails. Parmi eux, Ivan Zuccon est certainement le plus vigoureux.

 

 

S’il tarde toujours à être célébré chez nous, l’Italien Ivan Zuccon n’en est pas pour autant un poussin tout juste sorti de sa coquille, le bonhomme étant déjà fier d’une filmographie débutée en 1997 avec le court Berenice et depuis passée au long avec pas moins de sept full length. Ca ne chôme donc pas dans la caserne de cette armée d’un seul homme, qui réalise, scénarise (le plus souvent avec une aide extérieure), produit, monte et gère la photo de ses œuvres. Et pour répandre la bonne parole en France, c’est sur la boucherie Uncut Movies que compte le gaillard, l’antre du gore ayant empaqueté la viande débitée par Zuccon dès leurs premières années puisque The Darkness Beyond (2000) sortira en VHS. Pas du genre à lâcher ses poulains, l’éditeur continuera sur sa lancée lorsque viendra l’avènement du DVD, enquillant Unknown Beyond (2001), The Shunned House (2003) et Colour from the Dark (2008), que l’amateur d’Howard Phillips Lovecraft aura tôt fait d’identifier. Tout comme Stuart Gordon en son temps, Zuccon est du genre à manger du poulpe au petit dej’ et à se coucher dans des draps à l’effigie de Dagon le soir venu, son œuvre étant largement inspirée du troublant romancier. Lorsqu’elle ne l’adapte pas clairement comme avec le présent The Shunned House, film à sketchs… qui n’en est pas vraiment un !

 

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Peu décidé à verser dans le métrage omnibus à la Creepshow où chaque segment se verra totalement détachés de ses compagnons de chambrée, le jeune Ivan cherche dans les notes d’ Abdul al-Hazred, l’Arabe fou, plusieurs histoires se déroulant au même endroit mais à des époques différentes. D’une part cela lui permettra d’assouvir sa soif de récits complexes, d’une autre cela collera d’enfer avec l’univers Lovecraftien, dont chaque tentacule est relié à une seule et même indescriptible dépouille. Ce sera sur La Maison Maudite, La Musique d’Erich Zann et La Maison de la Sorcière que le cinéaste jettera son dévolu, se servant de la première fable pour introduire les deux suivantes, chacune se déroulant dans une auberge rendant ses hébergés déments. C’est en tout cas ce dont veut s’assurer Alex, romancier parti sur place avec sa compagne Rita pour y dormir quelques nuits, le scribouillard étant persuadé de tenir le sujet de sa vie après avoir découvert que des dizaines et des dizaines de personnes sont décédées sur place, et ce dans des conditions souvent obscures. Et les déambulations et fouilles d’Alex dans ces lieux vétustes et abandonnés de tous de lancer plusieurs flashbacks, ceux-ci permettant comme de juste de découvrir les destins des différents malheureux ayant séjourné sur place. D’abord celui d’un poète de plus en plus obsédé par les étranges accords de violon que sa voisine, rendue muette depuis que son père lui a sectionné la langue au rasoir, se plait à faire résonner durant des nuits entières. Ensuite celui d’un savant, touché par le somnambulisme et se réveillant ensanglanté alors qu’il rêve chaque nuit qu’il massacre des nouveaux nés avec un hachoir. Autant dire que l’on n’est pas franchement dans du Lovecraft à la Re-Animator ou From Beyond, celui n’hésitant pas à faire un petit sourire en coin pour détendre un brin l’atmosphère, The Shunned House ne s’étant donné qu’une seule et unique mission : noyer son audience dans le goudron.

 

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Car noir, ce troisième essai longue durée de Zuccon ne l’est pas à moitié, au point de ressembler à une longue et inexorable chute dans une spirale ténébreuse, à une lente avancée vers une fin certaine. Le but de toujours du metteur en scène est de ne pas trahir l’œuvre du papa de la mascotte horrifique qu’est Cthulhu, même s’il se permet ça et là quelques ajustements pour favoriser le passage de l’encre à la pellicule. Pari gagné puisque The Shunned House dégouline de cette impression, si particulière et propre au père Howard, que la fin est proche et que l’on ne pourra rien y faire. Point de salut, pas plus que de possibilité de reprendre une vie normale pour les rares protagonistes parvenant à s’en sortir en un seul morceau : ici, seule prime une éternelle agonie. Reste que comme tout filmeur tournant non loin de la cité engloutie R’lyeh, Ivan se heurte à un sacré problème : comment montrer des horreurs que l’homme de lettres lui-même ne se risquait jamais à décrire ? En l’imitant, pardi ! Malin, celui qui travaille en ce moment même sur une mini-série consacrée au réanimateur Herber West, prend le parti de ne pas trop en montrer non plus. Ainsi, lorsqu’une force démoniaque tente de s’infiltrer dans la chambre de la silencieuse musicienne, Zuccon se garde bien de nous la montrer, préférant miser sur une obscurité qui en dira plus long que toutes les créatures possibles et imaginables. Dans le même ordre d’idée, lorsque le scientifique se demande s’il n’a pas transformé quelques bébés en entrecôtes et qu’il est traversé par quelques images subliminales, ce n’est jamais dans le but de montrer la rencontre entre un nouveau-né et la lame venue lui fendre le crâne en deux. Au choc facile imaginé pour faire dégueuler un zombie son plat d’asticots, Zuccon préfère la finesse et laisse travailler l’imagination de son public. Sans non plus oublier de lui mettre sous le nez quelques séquences marquantes, forcément, l’objectif n’étant pas non plus de le décevoir en jouant les vierges effarouchées au moindre caillot de sang retrouvé sur le parquet.

 

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Ainsi, il proposera une large gamme d’atrocités, anticipant même les sévices croisés dans le Martyrs de Pascal Laugier, une pauvre suppliciée se retrouvant avec la bouche cousue et les yeux crevés, par une plaque de fer cloutée accrochée à son visage par un chirurgien sadique. Veines servant de cordes pour jouer du violoncelle, corps dépecés et accrochés la tête en bas et autres massacres compléteront le tableau, encore une fois moins dans le but d’aligner mécaniquement les money shots goreux que pour laisser planer une ambiance d’aliénation. Le feeling, voilà ce qui importe le plus à un Ivan Zuccon sautant les pieds joints dans l’épouvante éclairée à la bougie, dans laquelle une atmosphère malsaine et poussiéreuse aura toujours le dernier mot face à une structure scénaristique ou à l’action. Non pas que cet aspect de Shunned House soit traité par-dessus la jambe, l’emboitement quasi-parfait des différents segments (on ne cesse de rebondir de l’un à l’autre au gré d’un montage dynamique) prouvant au contraire que le tout fut pensé dans les moindres détails, Zuccon se débrouillant pour que les mouvements de caméra d’une époque favorise le glissement vers une autre, donnant dans l’American Horror Story avant l’heure. Mais toute cette maîtrise, acquise au fil de courts et longs de plus en plus ambitieux, ne sert jamais à épater la galerie, trop concentrée qu’elle est à répandre une odeur de putréfaction que l’on ne pensait trouver que dans la cave de l’oncle Fulci. Le jeune réalisateur est d’ailleurs si fortiche en la matière qu’il en fait oublier l’aspect trop digital de son produit fini, cette qualité d’image frigide rappelant la série Z allemande de la même époque et avec laquelle il ne faudrait surtout pas confondre The Shunned House. D’ailleurs, alors que ses copains teutons se foutaient de la laideur de leurs offrandes au Dieu Gore comme de leur premier rouleau de papier cul, tant que leurs Nikos The Impaler et autres Violent Shit déroulaient plus de viande avariée que les tapis roulant des usines Charal, Zuccon utilise la DV pour rendre sa dégringolade vers l’insanité encore plus glaciale.

 

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On trembloterait donc de mésaise devant ces intrigantes nuits, véritablement effrayantes lorsque résonnent les harmonies lugubres d’un violon semblant sorti de nulle-part, si ce n’est d’un vide ne pouvant mener qu’à un au-delà noirâtre. A la croisée des chemins entre L’Au-delà et les clips des black métalleux gothiques de Cradle of Filth, The Shunned House parvient à allier une sensibilité toute romanesque (normal vu que l’on parle de Lovecraft) à une violence aussi psychologique que visuelle. Un difficile rôle d’équilibriste parfaitement tenu par un grand couturier nommé Ivan Zuccon, qui nous coud de la dentelle à partir de chair en putréfaction. Un véritable voyage de l’autre côté du Styx, et ce sans ticket retour…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Ivan Zuccon
  • Scénario : Enrico Saletti, Ivan Zuccon
  • Producteur: Valerio Zuccon
  • Titre: La Casa Sfuggita
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Giuseppe Lorusso, Silvia Ferreri, Emanuele Cerman, Michael Segal
  • Année: 2003

2 comments to The Shunned House

  • Didier Lefèvre  says:

    Ton papier m’a convaincu d’acquérir le film !

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