Torso

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Sergio Martino nous ayant gratifiés de sa présence au chaud Bloody Week-End de 2017, pas étonnant de voir poindre l’envie de retourner dans son bel univers fait d’alligators centenaires, d’hommes-singes nés dans un monde post-apocalyptique ou de merlans violents. Ce sera chose faite avec le sciant Torso (1973), sans conteste l’une de ses plus belles réussites…

 

 

 

Il avait beau être assez peu loquace, voire même carrément du genre à tirer la gueule (ce que l’on attribuera à la chaleur égyptienne qui s’abattit sur Audincourt lors de sa venue), on n’en tiendra certainement pas rigueur à Sergio Martino. D’une part parce qu’il est réputé avenant le reste du temps, consolidant la théorie selon laquelle le soleil assis sur la tente du Bloody Week-End lui fut des plus pénibles ; d’une autre parce qu’au vu de sa filmographie, il serait bien malvenu de pester contre un réalisateur nous ayant offert tant de bisseries aux doux arômes. Que ce soit via ses gialli montrant une Edwige Fenech instable ou ses Creatures Features aquatiques, le bonhomme n’est pas du genre à décevoir le cinéphage installé à sa table, prêt à repartir avec les dents du fond qui baignent. Alors lorsque l’occasion nous est donnée par Ecstasy of Films de voir le maestro se pencher sur le cas du slasher, et ce alors que le genre n’en était encore qu’au stade de cocon à peine tremblant, on la saisit. Et plutôt deux fois qu’une ! Car oui, Torso est un véritable proto-slasher plus qu’il n’est un giallo, même s’il en reprendra bien évidemment des éléments. Après tout, lorsque vint le moment d’écrire et tourner le métrage en question, Martino sortait d’un marathon jaune, le cinéaste ayant enquillé L’Etrange Vice de Madame Wardh, La Queue du Scorpion et Toutes les Couleurs du Vice en moins de deux années. S’il fit tout de même un détour par les quartiers des plaisirs (la sexy comédie Mademoiselle Cuisses Longues) et les coupe-gorges (le polar à la Dirty Harry qu’est Rue de la Violence), ce n’était qu’une question de temps avant que la route du Sergio croise à nouveau celle d’un dérangé parti à l’assaut des beautés parcourant les trottoirs italiens. Secondé par son ami scénariste Ernesto Gastaldi (un paquet de films du Martino, Le Corps et le Fouet, La Crypte du Vampire), le créateur de 2019 après la Chute de New York se lance donc dans I corpi presentano tracce di violenza carnale, traduisible par « Les corps montrent des traces de viol », le tout avec la bénédiction du producteur Carlo Ponti. Son seul souhait sera de favoriser un casting international pour favoriser l’export de l’œuvre, permettant à Martino d’avoir les services des Britanniques Suzy Kendall (déjà dans L’Oiseau au Plumage de Cristal d’Argento) et John Richardson (Le Masque du Démon mais aussi les films de la Hammer La Déesse de Feu et La Déesse des Sables), et des Français Tina Aumont (Salon Kitty de Brass mais aussi Dinosaur from the Deep de Norbert Moutier !) et Luc Merenda (L’Homme sans Mémoire). Des comédiens bossant déjà non loin de Rome, comme leurs CV le montrent pour la plupart, et donc des artistes rompus aux méthodes de la botte. Personne ne sera d’ailleurs surpris de voir le titre changer (pour le mieux) en Torso, les distributeurs américains cherchant une appellation plus percutante. Pari gagné…

 

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Ces fameuses demoiselles venues des quatre coins du globe voulues par Ponti, c’est dans une école d’arts qu’on les retrouve, vaquant aux occupations habituelles de tout étudiant qui se respecte. On révise donc un peu, mais on sort surtout un max avec ses amis, on fume des pétards et on se trémousse les seins à l’air, quand on ne va pas carrément tester les sièges arrière de la bagnole dans des coins reculés. La belle vie, quoi, vite suivie par une mort atroce, un dingo portant une cagoule et un foulard rouge et noir sévissant dans la région. Une demoiselle se fait étrangler, une autre est noyée dans la boue, le dérangé profitant même du calme du décès pour leur crever les yeux ou leur offrir une petite vivisection. Comme toujours, la police patauge et le coupable n’est guère inquiété, poussant les donzelles à partir se reposer dans une villa à la campagne, histoire de s’assurer qu’elles resteront bien éloignées du fou sévissant dans la ville. Problème : il semblerait que ce dernier a pris le même train qu’elles et se trouve donc dans la région… Plutôt rudimentaire, comme affaire, et c’est d’ailleurs ce qui permet à Torso de se raccrocher aux wagons du slasher plutôt que de suivre la carlingue du giallo. Bien entendu, quelques éléments du sous-genre popularisé par Bava et Argento sont ici trouvables, notamment le fait que l’intrigue se déroule sur plusieurs jours (contrairement aux slasher, souvent compressés en une nuit) et que la clé de l’énigme quant à l’identité de l’assassin sera trouvée en puisant dans la mémoire des héroïnes. C’est bien connu, le giallo a souvent mis à contribution les souvenirs nébuleux de ses protagonistes, forcés de se creuser les méninges pour se remémorer des détails auxquels ils n’avaient pas prêté attention auparavant, pourtant indispensables pour mettre le tueur sous les verrous. Ici, c’est autour de foulards que s’articulera l’enquête, ce qui fera nettement moins d’effet que le coup du miroir dans Les Frissons de l’Angoisse lors du climax, mais suffira bien pour tenir en haleine le spectateur.

 

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Mais du reste, Torso se montrera nettement moins sophistiqué ou maniéré que ses confrères psychokillers transalpins. L’intrigue délaisse les bons trentenaires ou quarantenaires pour des adolescentes, l’argument policier est clairement aminci pour laisser plus de place à la partie purement horrifique, et les dialogues seront réduits à portion congrue dans une volonté évidente de privilégier le rythme. Comprendre qu’il faut que quelqu’un claque toutes les dix minutes… Une certaine épure que l’on retrouvera quelques années plus tard, changée en un style à part entière, car de giallo rendu atypique par ses contours plus primitifs et rustres, Torso deviendra malgré lui un modèle, au même titre que le quart d’heure le plus virulent de La Baie Sanglante. Martino, père spirituel des Sean S. Cunningham, Steve Miner, Paul Lynch et autres Joseph Zito ? Dans le principe oui, dans la pratique non. Car contrairement aux Américains ou Canadiens envahissant le marché de la vidéo avec leurs premiers longs tranchants comme des scalpels, Martino n’est pas un nouveau-né dans la production cinématographique puisqu’il signe là son onzième film. Autant dire que ça fait une fameuse différence lorsque l’on se met à scruter son écran. Contrairement à ses futurs stagiaires yankees qui miseront sur la crasse et le dépouillement pour compenser leur manque d’expérience, le dompteur du Grand Alligator compte bien mettre à profit tout le savoir acquis lors de ses précédents essais. Il suffit de voir les assauts de son bourreau pour s’en convaincre, le bonhomme, comme souvent agité par une haine envers la femme débauchée et une frustration sexuelle, étant iconisé comme peu de ses confrères. Que l’on ne devine que sa silhouette dans un brouillard lointain ou que quelques plans très brefs le montrent tenant sa lame, il fait constamment son petit (ou gros) effet, alors même qu’il se trouve être plutôt sobre visuellement. Comme quoi, il n’est pas forcément nécessaire d’appeler Lagerfeld ou Gaultier et refiler un look d’enfer à son tortionnaire, une mise en scène réfléchie et précise, capable de le mettre en valeur, suffisant largement pour tatouer les mémoires.

 

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Autant dire que les meurtres sont dès lors parmi les plus beaux du genre, offrant un parfait équilibre entre la brutalité du slasher à venir et le soin du giallo ; entre le côté bref et implacable du premier et le caractère opératique du second. En bon sadique qu’il est, notre cagoulé ne se contente en effet pas d’un coup de hache dans le front, avant de repartir siroter un jus d’ananas devant Faites Entrer l’Accusé en espérant s’y voir un jour. Dans la plus pure tradition italienne, le jeu du chat armé d’un opinel et de la souris tétanisée durera toujours un certain temps, tandis que l’exécution sera longue, évitant les morts brèves et sans douleur. Si une hippie se retrouve la tête dans la vase, c’est pour de longues secondes, et son supplice ne s’arrêtera pas là puisque son corps sera encore « travaillé » par notre sinistre artiste. Et lorsque l’on ne voit pas les décès, la découverte de corps déjà vidés de toute vitalité étant fréquente, on pourra se délecter de la manière dont le rital zinzin s’occupe de ces embarrassants cadavres, qu’il découpe à la scie. Gore de manière subliminale, Torso n’en fait cependant jamais trop, que ce soit parce que les effets de chair déchirée sont peu crédibles et qu’il est préférable de ne pas s’y attarder, ou tout simplement parce que Sergio n’est pas du genre à filmer des séquences trop trash. De son aveu même, s’il devait refaire son propre film, il retirait ces images succinctes de membres découpés, jugeant que l’horreur fonctionne mieux si elle nait de l’imagination du spectateur. Et pour ça, moins on en voit, mieux c’est. Un point de vue défendable, même si l’on ne cachera pas notre joie de voir des yeux crevés, des guiboles tranchées, un crâne écrasé entre un mur et un pare-chocs ou des bustes ouverts en deux… L’intérêt réel de Carnal Violence (beau titre aussi, qui aurait très bien convenu !) se situe néanmoins dans la grande variété de décors qu’il affiche. Alors que le genre en reste généralement à un seul lieu (la forêt, l’hôpital, le campus,…), Martino fait voyager ses victimes, de leur école artistique à une sorte d’hangar cradingue où se tient des orgies entre beatniks, des rues peu éclairées d’un vieux village au salon cosy d’une coûteuse villa, d’un terrain vague où les amoureux vont se bécoter à la forêt enveloppée dans la brume,…

 

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Une sacrée ballade, en somme, parcourue d’un nombre sidérant de moments de grâce, comme si Martino était soudainement possédé par les dieux du cinéma de suspense. Difficile par exemple de résister à l’obligatoire séquence de la final girl en péril, moment souvent délicat dans le genre, puisque l’affrontement final se doit de durer et qu’il n’est pas toujours évident de maintenir l’intérêt jusqu’à l’arrivée du générique de fin. Combien de fois n’avons-nous pas eu envie d’arrêter les frais alors que le tueur n’a plus qu’une cocotte à faire passer de vie à trépas ? Bien trop souvent… Heureusement, les Italiens sont souvent plus inventifs en la matière et utilisent mieux leur décorum que leurs confrères ricains, la maison de campagne où se retrouve enfermée l’héroïne étant ici transformée en une prison. Souhaitant rester discrète, l’assassin ignorant sa présence sur les lieux, la survivante devra redoubler d’ingéniosité pour sortir de ce mauvais pas, occasionnant quelques passages particulièrement tendus du caleçon (la clé !). Le constat ne se fait dès lors pas attendre : consciencieux tout en maintenant un instinct animal, capable d’inspirer le mouvement du slasher (la bande de jeunes, les poitrines dévoilées régulièrement) tout en poussant le giallo dans des contrées moins civilisées, Torso est un chef d’œuvre absolu. Régal pour les yeux et les sens (sacrée bande-son), ce classique de Martino se doit de figurer en bonne place sur vos étagères. Quant à savoir si vous devez ranger le Blu-Ray d’Ecstasy of Films dans la catégorie « Eurotrash à la carbonara » ou « Slasher gras comme un Big Mac », c’est vous qui voyez…

Rigs Mordo

PS: big Merci à David!

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  • Réalisation : Sergio Martino
  • Scénario : Sergio Martino, Ernesto Gastaldi
  • Producteur: Carlo Ponti
  • Titres: Carnal Violence (USA), I corpi presentano tracce di violenza carnale (Italie)
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Suzy Kendall, Tina Aumont, Luc Merenda, John Richardson
  • Année: 1973

4 comments to Torso

  • Yohann  says:

    Une chro aussi affutée que l’arme du tueur !

    Un chef d’oeuvre absolu, avec une musique étonnante, qui sert le film et le porte. Je dois posséder trois éditions différentes en dvd de ce film, c’est peut-être même le premier giallo que j’ai vu, autant dire que j’ai contracté de suite le syndrome d’Obélix (sans son tour de taille, pour le moment, mais je lutte ;-)).

    Ne pas oublier, toutefois, la manière dont le maestro plie l’espace urbain, pas seulement la villa (filmée de manière assez classique, mais on ne peut pas toujours être génial), mais surtout la ville. On croise l’été des touristes qui viennent photographier les rues, la place du film, des torsofans, ou le plus bel hommage d’un spectateur à un film…

  • Roggy  says:

    J’étais un peu surpris que tu aimes un giallo (fut-il un chef-d’œuvre) mais je comprends mieux car pour pour toi c’est aussi un slasher 🙂

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