Prophecy, Le Monstre

Category: Films Comments: 2 comments

prophecyteaser

Ce n’est pas parce que l’élevage en gros porcins des mers de Syfy n’a de cesses de nous balancer des Sharktopus ou Dinocroc dans les filets que l’on doit soudainement tourner le dos aux plus vieilles bêtes. Surtout lorsque que, comme celle de Prophecy, elles en remontent toujours à 90% du bestiaire actuel !

 

 

 

Mais quelle mouche a piqué John Frankenheimer pour que pointe en lui l’envie soudaine de tourner une vraie Série B monstrueuse à la Roger Corman, lui qui jusque-là enchainait les films prestigieux à la Black Sunday ou Le Prisonnier d’Alcatraz ? Reste qu’en 1979, le futur réalisateur appelé en urgence sur L’Ile du Dr. Moreau version ninety-six avait des envies à la fois plus simples et agressives, qui prendront forme dans Prophecy, Le Monstre. A ne bien évidemment pas confondre avec The Prophecy et son Christopher Walken céleste, puisqu’il n’est ici jamais question d’une guerre entre la race humaine et les anges, mais plutôt entre quelques campeurs, secouristes et agents de l’environnement et un ours mutant planqué dans les bois. Moins épique, c’est sûr, mais pas plus mal… Pour nous du moins, puisque la critique égratignera légèrement le cul de Winnie L’Ourson Pas Content, jugeant que le tout a autant de suspense qu’une partie de pêche aux canards à la foire et fait aussi peur qu’un épisode de Sauvés par le Gong. Certains iront même jusqu’à reprocher la facture technique de l’ensemble, taclant Frankenheimer sur sa photographie ou sa mise en scène. Un peu rude ? Carrément rude, ouais ! Alors c’est sûr, Prophecy, c’est pas non plus du Baudelaire, et on sent quand même que le but de l’entreprise est de profiter de la vague Jaws, qui aura tant arrosé le petit peuple hollywoodien que certains en ont encore du mal à être secs. Mais le Frank’ est un malin, et plutôt que d’aller filmer les pieds dans l’eau en piquant la structure du coup d’aileron de Spielby comme beaucoup le feront, plagiant mécaniquement un succès qui a fait ses preuves, il demande à son scénariste David Seltzer (la saga des Damien) de faire passer un véritable message écologique dans son Creature Feature.

 

prophecy3

 

Du coup, le bon David sort un temps de ses diableries et imagine un conflit entre quelques natifs américains menés par le froid John Hawks (Armand Assante) et une fabrique de papier, déboisant forcément ce que les Indiens considèrent comme leur bien. Pour ne rien arranger, des meurtres de randonneurs ou d’équipes de recherches sont à déplorer un peu partout dans la forêt, les autorités mettant bien évidemment ces carnages sur le dos des peaux rouges, qu’ils accusent d’alcoolisme et de violence exagérée. Pour dénouer un peu cette situation délicate, il est décidé d’envoyer l’agent de l’environnement Rob (Robert Foxworth) sur les lieux, le barbu voyant là une bonne occasion de prendre quelques vacances au vert avec sa compagne Maggie (Talia Shire, qui quittait un temps le ring des Rocky). Elles ne seront bien évidemment pas de tout repos, notre héros et sa dulcinée découvrant bien vite que l’utilisation de mercure par l’entreprise spécialisée dans le papelard a transformé la faune et la flore, au point qu’un grizzly semble avoir tant muté qu’il n’est plus qu’un monstre furieux et assassin. Vous allez me dire « Et en quoi tout cela est-il bien différent d’un métrage comme Grizzly, Monsieur Mordo ? », et je vous répondrai qu’il est vrai que globalement, on a un animal attack movie relativement classique, tout juste génétiquement modifié par quelques gouttes de vif-argent. Mais voilà, il y a du cœur dans Prophecy, qui ne se contente jamais d’aligner les tueries (pourtant bien foutues, voir le mémorable coup du sac de couchage qui éclate alors qu’un gosse y pionçait paisiblement) en envoyant quelques personnages caricaturaux dans la gueule du grand méchant loup. D’abord parti à la poursuite du squale piloté par Spielberg (le film s’ouvre sur une tuerie nocturne comparable à celle qui débutait Les Dents de la Mer), Frankenheimer décide de dévier de sa trajectoire initiale et utiliser le genre comme un vecteur pour sa critique de la société.

 

prophecy1

 

Pas la peine d’avoir passé tout un aprem avec Nicolas Hulot pour comprendre que l’humanité semble marcher sur la tête dans Prophecy, la pollution ne cessant de ravager le feuillu de Dame Nature (la coquine) tout en modifiant la taille des animaux (Rob voit un saumon si imposant qu’il devrait pouvoir nourrir tout un car de Norvégiens) et leur comportement, un choupi raton-laveur devenant soudainement plus agressif que le Rocket Racoon des Gardiens de la Galaxie (on rappelle que le Vol.2 est le film de l’année, pour les petits et les grands), le rongeur tentant de bouffer la tronche du couple principal. On ne parlera même pas de l’ours, ni des ravages faits sur les arbres, dont les racines sortent de terre… Mais alors que n’importe-quel réalisateur ayant un peu trop regardé Ushuaya pointerait seulement du doigt la papeterie, Frankenheimer torpille le système tout entier, le gérant de l’usine (très bon Richard Dysart de The Thing) n’hésitant pas à souligner qu’il est obligé de fermer les yeux sur certaines pratiques pour augmenter sa production. Production servant à alimenter en papier absolument tout le monde, y compris un Rob qui devra bien rédiger ses conclusions sur des feuilles, feuilles à leur tour photocopiées et distribuées par centaines. Un cercle vicieux où même les défenseurs de l’environnement sont forcés de le détruire petit à petit. Toujours aussi peu versé sur le manichéisme, le métrage évite soigneusement de faire de Dysart un salopard ne jurant que par le Dieu Dollar, n’en faisant jamais l’habituel maire de la bourgade refusant de boucler les lieux aux touristes pour se remplir les poches. Au contraire, de manière intelligente, il en fait même un possible salut, car lorsque les ours ravageurs pointent leurs museaux, il se propose de prendre tous les risques à la place de ses compagnons.

 

prophecy2

 

C’est d’ailleurs au niveau de la caractérisation que Frankenheimer marque le plus de points, car si les attaques des mutants rendent tendus (les critiques de l’époque s’étaient bien trompés, la pression est ici de mise et pas qu’un peu), c’est avant toute chose parce que l’on s’est attaché aux protagonistes. Que ce soit ce Rob si cartésien et pragmatique qu’il en oublie de voir que sa femme souffre, ou justement celle-ci, femme enceinte n’osant pas dévoiler sa grossesse à son époux, ce dernier ne désirant pas ajouter une nouvelle bouche à nourrir sur une planète au bord de l’asphyxie (voir les conditions dans lesquelles certaines communautés vivent en ville, l’introduction montrant un bébé afro-américain mordu par des rats dans un immeuble infesté par la vermine). Et lorsque Maggie découvre qu’elle a mangé du poisson ayant baigné dans le mercure et qu’il est possible que son bébé soit aussi difforme et monstrueux que les démons velus à ses trousses, la nervosité monte de quelques crans… Sympathique aussi ce John Hawks taiseux et au regard lourd, perçu par tous comme un violent coupable, et que la rage transforme en un bien piètre ambassadeur de sa culture. Néanmoins, on sent en lui une véritable volonté de bien faire, tout comme chez sa compagne Ramona, courageuse demoiselle. De quoi créer une équipée agréable, à laquelle on ne souhaite le moindre mal, et pour laquelle nous pourrons donc vibrer lorsque les branches se mettront à vrombir, cachant peut-être une mort implacable. Alors les plus intolérants viendront pleurer que les ours ressemblent un peu à des saucissons géants et que l’on devine la tirette des costumes à quinze mètres. Pas forcément faux, mais Frankenheimer utilise son art pour passer outre ces menus détails, offrant quelques plans mémorables, tel celui de ce vieil indien malmené au loin, tel un vulgaire chiffon. Et surtout, il ajoute une bonne dose de coeur qui manquait un peu aux Dents de la Mer, en évitant notamment des ours de simples démons hurlants. Ils sont aussi, et même avant tout, les premières victimes, voir pour s’en convaincre ces pauvres oursons déformés hurlant de douleur… De quoi être satisfait de Prophecy, en somme, en tout cas plus que le réalisateur, un peu déçu du résultat, qu’il mettra sur son alcoolisme de l’époque. Si tout le monde se montrait aussi efficace que lui avec un coup dans le nez, on peindrait tous du Monet avec notre dégueulis à la Hoegaarden !

Rigs Mordo

 

prophecyposter

 

  • Réalisation : John Frankenheimer
  • Scénario : David Seltzer
  • Producteur: Robert L. Rosen
  • Titres: Prophecy
  • Pays: USA
  • Acteurs: Robert Foxworth, Talia Shire, Armand Assante, Richard Dysart
  • Année: 1979

 

2 comments to Prophecy, Le Monstre

  • Roggy  says:

    Je suis totalement d’accord avec toi sur la qualité du film. Frankenheimer fait sacrément plaisir au spectateur, et ce n’est pas nouveau !

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>